‹ Les degrés de la vie spirituelleChapitre 33 sur 170 · A ce tableau que nous avons tracé des âmes pi · texte numérisé non relu

A ce tableau que nous avons tracé des âmes pi

n'y a-t-il pas quelque ombre? Hélas, il faut l'avouer, leurs sentiments de générosité ne sont pas assez profonds. L~s opérations sensibles de la grâce, dont nous avons parlé, ont touché plus directement la superficie de l'âme; au fond il reste des défauts peut-être peu appar is réels et parfois redou-

tables.

Signalons d'abord ceux des débutants.

Ceux qui ne font qu'entrer dans cette vie de piété ne peuvent avoir, dès les premiers pas, tout- s les vertus dans un degré élevé. Les défauts naturels qu'ils portent en eux sont plus ou moins entravés par l'action sensib de la grâce, mais ils ne sont pas affaiblis et réduits, comme ils le seront plus tard, par une longue pratique de la vertu et par les épreuves bien supportées.

Saint J ean de la Croix, dans son premier 1 ivre delà Nu à obscure,

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i faii de c<'s imperfections des débutants une peinture très forte mais justement admirée. Nous ne pouvons mieux faire que de résumer son enseignement. Peut-être trouyera-t-on le tableau un peu sombre, mais il ne faut pas oublier que le Saint parle de qui sont au début de 'a vie de piété. Ceox qui ont fail un long séjour dans cette troisième demeure, sans s'être affranchis de ces imperfections, ont pu cependant les vaincre en partie et par la même les amoindrir.

De jtlus il ne faudrait pas conclure que chacun des débutants réunit à la fois toutes les imperfections dont il va être question, ni que celles dont il souffre ont nécessairement atteint chez lui le degré où le Saint nous les montre. Il en fait lui-même quelque part la remarque, a Parmi ceux qui sont livrés à ces imperfections, plusieurs s" laissent entraîner à commettre- des fautes graves et en éprouvent un tort immense. Pour d'autres, le ut est petit et le mal est moindre. QueJqix s-uns n'en subiss Tit que les premières atteintes ou guère plus; mais il est bien peu de ces commençants qui, au temps de leur première ferveur, i a soient complètement exempts. » (Ch. n.)

Dans l'énumération qu'il fait de ces défauts, le saint auteur suit l'ordre îles péchés capitaux.

167. Orgueil. — « Les commençants, dit saint Jean de la Croix, (chap. n), se sentent une si grande ferveur et un tel emiirtent aux exercices de dévotion, que cette heureuse disposition, par suite de leur imperfection, donne souvent naissance à de g terets mouvements d'orgueil et les amène à une me satisfaction d'eux-mêmes et de leurs œuvres... Plusieurs en arrivent à ce degré d'aveuglement de vouloir être considérés comme les seuls gens de bien; en toute occasion on les voit agir et parler de manière à condamner les autres. Toujours portés à la détraction, ils se récrient contre la paille qui est dans l'œil d'autrui et ne font pas attention à la poutre qui est dans le leur; ils enlèvent aux autres un moucheron et i's avalent un chameau »

Le désir d'avancer, quand il est inspiré par l'amour de Dieu, est certes fort louable, mais chez certaines âmes éprises d'ellesmêmes, ce désir vient d'un autre principe : elles souffrent de se voir dépassées, elles voudraient n'être inférieures à personne : si elles entendent parler de quelque acte sublime de vertu, elles

lii LES PHASES DE LA PIÉTÉ

prétendent aussitôt l'accomplir, ne croyant rien au-dessus de leurs forces. Au lieu d'agir avec simplicité et sincérité, ne montant que par degrés, selon la mesure des grâces reçues, elles veulent s'élever d'elles-mêmes sans le secours de Dieu ni dts hommes; aussi les voit-on repousser les encouragements, dédaigner les conseils et ne se fbr qu'à leurs propres lumières.

D'autres s'arrêtent avec complaisance dans la considération de leurs œuvres, elles énumèrent leurs sacrifices, leurs victoires, les difficultés vaincues, et .en même temps, comme le Pharisien de l'Évangile, elles jugent avec sévérité des personnes qui sont plus méritantes qu'elles aux yeux de Dieu.

« Il y en a, dit encore saint Jean de la Croix, qui font peu de cas de leurs fautes, tandis que, d'autres fois, ils s'en affligent outre mesure, parce qu'ils avaient une haute opinion de leur sainteté; alors ils s'irritent et s'impatientent contre euxmêmes, ce qui dénote une nouvelle imperfection. Souvent i!s demandent avec anxiété au Seigneur d'être délivrés de leurs défauts et de leurs mauvaises tendances, mais c'est bien plus pour n'avoir pas à en souffrir et pour vivre en paix que pour être agréables à Dieu. »

Saint François de Sales dit la même chose dans son charmant langage : « Encore que la raison veut que, quand nous faisons des fautes, nous en soyons déplaisants et marris, si faut-il néanmoins que nous nous empêchions d'en avoir une déplaisance aigre et chagrine, dépiteuse et colère. En quoi font une grande faute plusieurs qui, s'étant mis en colère, se courroucent de s'être courroucés, entrent en chagrin de s'être chagrinés, et ont dépit de s'être dépités. . . Ces colères, dépits et aigreurs, que l'on a contre soi-même, tendent à l'orgueil et n'ont origine que de l'amour-propre qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaits. » Et le saint docteur fait remarquer très justement que ce qui montre bien qu'il y a là plus de dépit naturel que de vraie contrition, c'est que « ces repentances faites avec impétuosité ne se font pas selon la gravité de nos fautes, ma>s selon nos inclinations. Par exemple, celui qui affectionne la chasteté se dépitera avec une amertume non pareille de la moindre faute qu'il commettra contre icelle et ne fera que rire d'une grosse médisance qu'il aura commise. Au contraire, celui qui hait la médisance se tourmentera d'avoir fait une légère murmuration,

et ne fendra nul compte d'une grosse faute commise contre la chasteté et ainsi des autres. » ( Vie dévote, 3e partie, ch. ix.)

168. Avarice. — « Parmi les commençants, dit toujours saint Jean de la Croix (ch. ni), un grand nombre se laissent aller à une véritable avarice spirituelle. Jamais ils ne sont satisfaits des dons que Dieu leur accorde, et s'ils se voient pour un instant privés de la consolation qu'ils cherchaient dans les pratiques pieuses, la tristesse et le chagrin les envahissent aussitôt. On en rencontre qui se ne lassent pas d'entendre des conférences spirituelles, de recevoir des conseils, de posséder et de lire de nombreux traités sur ces matières. Le temps se passe bien plus, en ces occupations qu'à faire des actes méritoires; ils oublient de pratiquer, comme ils le devraient, la mortification et la perfection de la pauvreté intérieure. En outre, ils ont la passion d'amasser des images, de se surcharger de rosaires, de croix rares et précieuses. . . D'autres s'entourent d'Agnus Dei, de reliques et d'authentiques, comme les enfants le font de leurs jouets. Je ne condamne en cela que l'esprit de propriété et l'attachement que l'on a de ces choses. Leur genre, leur grand nombre, leur valeur comme curiosité sont tout à fait opposés à la pauvreté spirituelle, car l'on ne doit voir dans la dévotion que la chose

: tielle et ne prendre de tous ces moyens que ce qui est nécessaire pour l'alimenter. »

169. Colère. — « La recherche des douceurs spirituelles est, pour ainsi dire, générale chez les commençants; ils ne savent pas en jouir ordinairement sans commettre beaucoup de fautes qui viennent de la colère. Lorsque ces douceurs et ces délices leur manquent, ils sont frappés d'une morne tiédeur, qui les rend désagréables dans leurs rapports avec le prochain, irascibles à la moindre occasion et vraiment insupportables. Et cet état succède très souvent au recueillement sensible et savoureux de. l'oraison. Dès que cette jouissance leur est enlevée, la nature se laisse aller au dégoût et à l'ennui, absolument comme fait l'enfant à qui on enlève le sein où il prenait ses délices. Cet ennui est un effet naturel où il n'y a pas de faute, pourvu que la volonté n'y adhère pas, mais dont l'imperfection doit être purifiée par les aridités et les angoisses de la nuit obscure.

« Il y a encore des commençants que leur zèle inquiet fait tomberdans un autre genre de colère spirituelle. Il s'emportent

LES m \SES DE LA PIETE

contre les péchés d'autrui, ils observent le prochain, et sont parfois saisis d'un impétueux désir de le reprendre avec indignalion. Us le font même quelquefois comme s'ils étaient la règle souveraine de la vertu. Tout cela est bien opposé à la mansuétude spirituelle. »

Ce n'est pas seulement à propos des défauts qu'ils aperçoivent i'ii autrui que ces chrétiens se montrent impatients et irrités: c'est aussi quand ils ont à subir quelque contrariété ou quelque milradiction. Il est « une imperfection grandement nuisible, au dire de saint François de Sales, de laquelle peu de gens s'abstiennent, qui est que,s'ilnous arrive de censurer le prochain ou de nous plaindre de lui, ce qui nous devrait rarement arriver, nous ne finissons jamais, mais recommençons toujours et répétons nos plaintes et doléances sans fin, qui est signe d'un cœur piqué et qui n'a point encore de vraie charité ». (Lettre ù Mmc de Brulard, janvier 1606.)

Mais reprenons le texte de saint Jean de la Croix : <• D'autres s'irritent durement contre eux-mêmes à cause de leurs impeor- ! "lions. Ils sont si impatients qu'ils voudraient devenir dis Saints en un jour. . . Pius ils se donnent de mouvement et moins ils avancent, faute d'attendre avec patience que le Seigneur leur donne les grâces nécessaires pour arriver. »

170. Gourmandise spirituelle. — « Il y a beaucoup à dire sur ijet, car à peine rencontre-t-on un seul commençant, si !' rvents d'ailleurs que soient ses premiers pas dans Va c>rrière spirituelle, qui ne tombe dans une des nombreuses imperfections auxquelles donne naissance la douceur des débuts dans la vie intérieure; c'est ce plaisir qu'ils recherchent plus que la pureté et la vraie dévotion. . . Le goût qu'ils y trouvent les porte, par x Miiple. à se tuer par les pénitences, ou à épuiser leurs forces dans des jeûnes prolongés, sans l'ordre ni le conseil de personne... Vous en verrez d'autres s'obstiner avec leurs maîtres spirituels pour les faire céder à leurs désirs et obtenir, à la fin, comme par force, leur assentiment. Ne parviennent-ils pas à leur fin, ils s'attristent aussitôt comme des enfants; ils sont de mauvaise humeur, et il leur semble qu'ils ne font rien pour le service de Dieu parce qu'ils ne suivent pas leurs inclinations. . .

« Les personnes dévorées de cette soif des satisfactions les recherchent beaucoup plus dans leurs communions qu'elles ne

s'appliquent à louer et à adorer en toute humilité le Seigneurvenu en elles. . . De même à l'oraison ; elli s font consister toute son importance dans la dévotion sensible et savoureuse; elles cherchent à se la procure»; à tour de bras, comme on dit, se fatiguant la tel misant; manquent-elles leur but, elles

sont inconsolables, et la répugnance qu'elks éprouvent livrer de nouveau, à l'oraison la leur fait abandonner tout à fait. »

171. Envie et paresse spirituelle. — « Le bien du prochain qu >lquefois du déplaisir aux commençants. Ils ressen de la jalousie et d"S mouvements d'humeur contre ceux qui. plus av niées dans la vie intérieure, les surpassent en mérite. Ils s'attristent de leurs vertus et ne peuvent souffrir qu'on en fasse us aussitôt prendre la contre-partie et chercher à neutraliser autant que possible l'effet de la louange. Toujours avides de prééminence, ils sont très peines de ne pas être l'objet de la même admiration que les autres. . .

« La paresse spirituelle porte d'ordinaire les commençantà se traîner av •<;• lenteur dans les exercices où l'esprit a le plus de part. Comm ■ ils sont accoutumés aux consolations sensibles, lorsqu'ils ne les rencontrent pas dans les choses spirituelles, celles-ci leur deviennent à chargé... Beaucoup d'entre eux voudraient voir Dieu désirer ce qu'ils désirent; ils s'attristent d'être forcés de sub'r sa volonté, et ce n'est pas sans une extrême répugnance qu'ils se soumettent à ce divin vouloir. . . Us d; viennent aussitôt tièdes, si on leur commande quelque chose contre leur gré. Très empressés à la poursuite des jouissances et des délices de l'esprit, ils sont pleins de mollesse dans tout ce qui de l'énergie et dans le travail de la perfection. » iiicoup d'âmes pieuses, avons-nous dit plus haut, ne montrent pas de ces défauts choquants que le saint auteur vient de nous signaler; elles servent Dieu de bon cœur, marchent par une voie douce et tranquille, répandent autour d'elles l'édification et le bon exemple On reconnaît pourtant qu'elles ne sont encore qu'au début de la dévotion en ce que les vertus fondamentales, l'humilité, la patience, la mortification, ne sont pas en elles profondément enracinées ; une petite épreuve, une humiliation les trouve trop sensibles; aussi se laissent-elles aller à baaucoup de fautes de surprise et de fragilité.

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