ARTICLE PREMIER. — MARQUES DE L'ESPRIT DIABOLIQUE
234. Comment donc reconnaître les suggestions diaboliques? « Nous devons examiner avec grand soin, dit saint Ignace, la suite et la marche de nos pensées. Si le commencement, le milieu et la fin, tout en elles est bon et tendant purement au bien, c'est une preuve qu'elles viennent du bon ange ; mais si, dans là suite des pensées qui nous sont suggérées, il finit pas s'y rencontrer quelque chose de mauvais ou de dissipant, ou de moins bon que ce que nous nous étions proposé de faire, ou si ces pensées affaiblissent notre âme, l'inquiètent, la troublent en lui ôtant la paix, la tranquillité et le repos dont elle jouissait d'abord, c'est une marque évidente qu'elles procèdent du mauvais esprit, ennemi de notre avancement et de notre salut éternel. » (Discernement des esprits, 2e sem., 5e règle.)
On reconnaîtra donc l'action du démon à l'une des marques suivantes :
1° Ou l' objet proposé est mauvais;
2° Ou le mode est défectueux, les actes auxquels on se sent incliné étant imprudents ou indiscrets;
3° Ou le motif présenté à l'esprit est vicieux : on sera porté à agir, par exemple, pour satisfaire l'orgueil ou la vanité, ou quelque autre défaut;
4° Ou le principe est mauvais, le sentiment d'où procède l'inclina' ra sous l'influence d'un sentiment d'amertume et d'impatience, ou encore de lâcheté, que l'on prendra telle détermination;
5° Ou bien, enfin, les effets seront pernicieux, 1< s suggestions diabo oduisant le trouble, l'inquiétude, et portant au
découragement et au désespoir.
. Pour cette dernier'.' règle, notons que le trouble et l'inquiétude
;it un signe de l'opération diabolique que chez les âmes en
u, car, comme le remarque très justement saint
unes qui vont de péché mortel en
• mortel, la conduite ordinaire de l'ennemi est de leur pro-
di s plaisirs apparents, leur occupant l'imagination de
set de volupté- s, afin de les retenir dans leurs
bon esprit, au contraire, agit en elles d'une manière
il excite dans leur conscience le 1 rouble et le remords
: sentir les reproches de la raison. » (Discernement
des esprits, lre sem., lre règle.)
■ . Dès que l'on a reconnu la voix de l'ennemi, il faut lui répondre par le dédain et le mépris, repoussant ses propositions sans s'y arrêter un instant. C'est un des conseils quireviennentle pins souvent sous la plume de saint François de Sales : « Ne disputez point avec votre ennemi et ne lui répondez jamais une le, sinon celle que Notre-Seigneur lui répondit, avec le confondit : Arrière, ô Satan, tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à Lui seul serviras. » (Vie décote, iv, 7.) — « Eve voulant disputer, se perdit. » (Lettre à sainte Chantai, 14 octobre 1604.) « Quant à ces menues tentations. . . qui, comme mouches et moucherons, viennent passer devant nos yeux, et tantôt nous piquer sur la joue, tantôt sur le nez, parce qu'il est impossible d'être tout à fait exempt de leur importunité, la meilleure résistance qu'on leur puisse faire, c'est de ne s'en point tourmenter : car tout eeîa ne peut nuire, quoiqu'il puisse faire de l'ennui, pourvu que l'on soit bien résolu de vouloir servir Dieu. » (Vie dévote, iv, 8.) — « Notre ennemi est un grand clabaudeur; fte vous en mettez nullement en peine, car il ne vous saurait nuire, je le sais bien. Moquez-vous de lui et le laissez faire. Ne contestez point, faites-lui Ja nique, car tout cela n'est rien. Il a bien crié autour des Saints et fait plusieurs tintamarres; mais
quoi, pour cela, les voilà logés à la place qu'-l a perdue, le misérable. » (Lettre à sainte Chantai, probablement de 1605.)
Gela ne veut pas dire qu'il ne faille pas, en cas de tentation, combattre, recourir à la prière et résister de son mieux, soit en distrayant son esprit, soit en protestant de sa fidélité à Dieu l. Mais on doit soutenir cette lutte sans perdre la confiance et le sang-froid ; la victoire est à ce prix : « Si vous ne vous fussiez point inquiétée après le premier choppement, écrivait encore saint François de Sales à une dame, mais que tout bellement vous eussiez repris votre cœur en vos mains, vous ne fussiez pas tombée au second. » — Du reste, pourquoi s'attrister : « Notez ceci : pendant que la tentation vous déplaira, il n'y a rien à craindre; car pourquoi vous déplaît-elle, sinon parce que vous ne la voulez pas? » (Lettre du 18 février 1605.) — Et non seulement il ne faut pas se troubler des suggestions du mauvais ange, mais il est même bien plus parfait de ne pas trop désirer d'en être délivré. « Pour vos vieilles tentations, écrivait encore à sainte Chantai son saint directeur, n'en affectionnez pas tant Ja délivrance. . . je ne veux point que vous désiriez d'un désir volontaire cette paix inutile et peut-être nuisible. » (Lettre du 24 juillet 1607.)
Enfin il faut savoir tirer le bien du mal, et c'est ce qui portera au démon le coup le plus terrible. « Humiliez- vous grandement, et ne -vous étonnez point. Les lis qui croissent entre les épines sont plus blancs, et les roses auprès des eaux sont plus odorantes et deviennent musquées. Celui qui n'est point tenté, que sait-il? » (Lettre à la Mère Fabre du 13 décembre 1615.)
Ainsi humilité, aveu de notre misère et protestation de confiance absolue en Dieu, d'immuable fidélité à son service,, voilà ce que la tentation doit produire en nous. Si le démon, en remuant cette boue des passions qui est au fond de notre misérable nature, ne réussit qu'à nous rendre plus humbles, plus défiants envers nous-mêmes, plus portés à ne nous appuyer que sur Dieu, il sera pris à ses propres pièges, et nous fera avancer en voulant nous perdre.
236. Telle est la tactique à opposer au démon. Il est vrai que parfois sa présence n'est pas manifeste, mais il faut toujours la
: Cf. Vie dévow, rv, 7.
craindre lorsqu'on est dans le trouble. En cas de doute, c'est surtout au trouble que l'on reconnaît l'œuvre diabolique : « Dieu a joint ensemble la félicité et la sainteté, de sorte que s< s grâces non seulement sanctifient l'âme, mais encore la consolent et la remplissent de paix et de douceur. Les suggestions du diable font tout le contraire, ou d'abord, ou du moins à la fin, et l'on reconnaît le serpent à sa queue, c'est-à-dire aux suites de son opération et au terme où il mène.
« Toutes les propositions hypothétiques ou conditionnelles, qui ne sont propres qu'à causer du trouble, viennent du démon : comme par exemple, si Dieu m'abandonnait dans une telle occasion, — ou encore, si les choses tournaient de telle ou telle façon — que ferais-je? Il ne faut point répondre à ces propositions, ni nous arrêter à ces sortes de pensées que l'ennemi nous suggère pour ôter la confiance en Dieu et pour nous jeter dans l'inquiétude et le découragement. » (Lallemant, Doct. spir. ; 4e Principe, ch. iv, art. 3.)
Le découragement, tel est, en effet, le procédé ordinaire qu'emploie le démon pour séduire les âmes. La plupart des âmes se perdent par le découragement. On ne saurait donc trop les prémunir contre ce danger, on ne saurait trop leur répéter : c'est là une ruse de Satan, jamais le bon Dieu n'a découragé personne; et non seulement le découragement ne vient pas de Dieu, mais il l'offense, puisque c'est un acte de défiance ou envers sa puissance, ou envers son infinie miséricorde.
237. Nous avons donné les signes distinctifs des suggestions diaboliques; mais la tentation peut venir de la nature et non du démon, comment Je discerner? L'œuvre de la nature se reconnaît à ce que les tendances qu'elle produit ont une cause facile à découvrir : ainsi l'ivrogne sera tenté naturellement quand la soif lui desséchera le palaisrou quand le vin, objet de sa passion, lui sera présenté; ainsi dans les tentations impures, si les mouvements de concupiscence commencent dans la chair, la tentation paraît plutôt naturelle.
On doit présumer, au contraire, que le démon est le principal auteur de la tentation, rmand celle-ci n'a pas de cause naturelle; quand elle commence par l'imagination, car c'est surtout en excitant l'imagination que le tentateur peut agir sur nos âmes; quand elle s'élève et cesse brusquement sans que rien dans les
•circonstances extérieures explique ni celte violence subite, ni ■ais ment imprévu.
Il est vrai, même quand la tentation vient do la nature, le démon peut intervenir, mais alors on reconnaît son intervention produit dépasse de beaucoup la portée de la cause naturelle d'où il procède; par exemple la passic
magination fortement remuée à la suite d'un fait de minime importance.
Xous n'éprouvons guère, croyons-nous, de tentation vive que îe démon ne l'ait attisée, puisque ce lion rugissant rôde autour <ie nous, épiant une occasion favorable pour nous dévorer. Du reste, et voilà pourquoi nous n'insistons pas, la tentation viendrait-elle de la seule nature, la conduite à y tenir serait -celle que nous avons tracée : résistance énergique, mais calme et sans inquiétude l.
238. Une sorte de tentation qui n'est pas des moins dangelle qui se présente sous l'apparence d'un bien. On voit d former de grands projets, vouloir faire dis vœux
ou accomplir d< s actes extraordinaires auxquels elles se d portées par l'Esprit de Dieu, s> livrer à d^s austérités c^ïray et n'être "ii tout cela qu - L- jouet du démon ou tout au moins «l'une imagination
signes de l'illusion sont, dans les cas douteux, ceux que nous avons indiqués au commencement de ce chapitre : l'impru- . l'indiscrétion ou le ridicule dans l'action, et dans le sujet l'obstination et l'orgueil. La pierre de touche qui permet de distinguer l'inspiration divine de ces fausses inspirations, c'est l'humilité et l'obéissance.
Xous n>"> reviendrons pas sur ce point dans la suite de cet •ouvrage. Quand nous parlerons de la docilité à la voix de Dieu, •de l'attrait pour la mortification, etc., nous supposerons toujours qu'il s'agit d'inspirations et d'attraits prudemment ■éprouves.
1 t II importe peu, dit saint Bernard (in Cantir, serm. xxxn. 6) que nous sachions d'où nous vient le mal, pourvu que nous sachions qu'il est en nous; l'essentiel est de veiller et de prier, afin de n'y pas succomber, de quelque oôté qu'il vienne. »