LES PÉCHEURS
fautes. Ayant moins reçu de Dieu et appelés par Lui à une moindre perfection, ils sont plus excusables et le Juge pour eux sera moins sévère.
5. Si c'est par lâcheté qu'on est infidèle à la voix de la conscience, par exemple pur crainte de so faire violence ou par lassitude et découragement, les effets de cette infidélité seront beaucoup plus funestes.
6. Ils le seront bien davantage encore si la résistance à la grâce va jusqu'à la malice, le pécheur préférant de choix délibéré, de gaieté de cœur, les penchants mauvais, que le démon excite, aux bons désirs qui viennent de Dieu 1. Bien que plus rares, les péchés de malice se rencontrent trop souvent encore.
uns chrétiens s'irritent de voir leurs entreprises échouer, les malheurs fondre sur eux, la mort leur ravir des êtres aimés; ils s'en prennent à la Providence : qu'ai-je fait à Dieu, di ces pauvres insensés, pour qu'il me traite si durement? Et par une sorte de vengeance, ils s'éloignent de plus en plus de leurs devoirs et s'enfoncent volontairement dans le péché.
D'autres se dépitent de ne pouvoir so livrer en paix à tout* s leurs passions, ils se livrent à une sorte de colère contre euxmêmes et contre Dieu; n'ayant pu rejeter la foi, sentant vivement l'horreur de leurs fautes et l'aiguillon de leur conscience, ils entrent alors en lutte avec Dieu, et, comme Mathan, ils voudraient.
A force d'attentats perdre tous leurs remords
Toutefois ce n'est point encore là le point extrême de l'endùYcissjment, car il y a dans cette frénésie un aveuglement, une sorte de démence qui en atténue quelque peu la culpabilité.
Mais, si c'est une malice froide et maîtresse d'elle-même, la faute est encore plus grave et l'endurcissement qui en résulte plus terrible. Luther et Calvin ne furent-ils pas plus coupables que les malheureux fanatisés par eux, Voltaire plus responsable que Marat?
1 Cf. Vénérable Libermann, Ecrits spirituels, p. 260.
§ 3. — Obstacles aux progrès du mal
7. Une fois partis dans la voie de l'iniquité, les pécheurs peuvent donc aller et vont, en effet, jusqu'au dernier degré du crime, s'il ne se rencontre des obstacles qui les arrêtent et leur font garder une certaine mesure dans leurs déplorables égarements l.
On peut ranger en trois class.s les influences heureus?s qui contrebalancent l'impulsion des mauvaises passions : d'autres passions contraires au vice dominant, une certaine droiture naturelle, enfin un reste de foi.
8. D'abord d'autres passions humaines. Comme l'arbre isolé prend des proportions gigantesques, tandis que, ress?rré dans la forêt, il ne s'étend pas, de même certains vices sont gênés et arrêtés dans leur développement par d'autres vices contraires; ainsi l'avarice peut retenir dans la voie de la débauche; ainsi encore, et plus souvent, la passion de l'honneur, le souci de la réputation fera éviter bien des écarts. Que d'âmes résistent de la sorte, sans grand mérite, à leurs penchants mauvais et ne les
ut pas prendre tout l'empire qu'ils devraient acquérir! 11 est clair que ceux qui ne rencontrent pas d'autre obstacle dans la voie du mal vont loin dans le vice; tout en conservant certains dehors honnêtes, ils sont au fond bien mauvais. Ces gens-là éprouvent pour les bons une vive antipathie qui -se traduit par des moqueries, des attaques contre la religion et ses ministres, etc. ; la bouche parle de l'abondance du cœur, et le cœur de ces pauvres dévoyés est plein de corruption et de haine.
9. La raison humaine, l'honnêteté naturelle, l'horreur inslinc-
1 « L'1 vice du tempérament fait de trè; grands ravages en ceux où il
ncontre aucun obstacle, ni dans la nature, ni dans la grâce, c'est-
qui rejettent toutes les sollicitations de la grâce
divini ■ qui fait et ce qui a toujours fait les grands scélérats
■ la terre, te plus grand nombre d'entre eux n'ont rien
fait que (1 ! se laisser entraîner à leur mauvais tempérament, auquel ils
ni. pu résister, s'ils avaient voulu. La colère, la vangaance, la
ité, la haine, l'envie, l'avarice, les immondices de la chair et une
multitude de crim > énormes viennent très souvent d'un vice de tempé-
ram nt, et alors, ordinairement, on se porte à un grand excès h moins
qu'on (1 : la résistance. » (Vénérable Lib?rmann, Ecrits
spirituels, p. 242 )
LES PÉCH1 15
tive que le vice inspire font aussi que beaucoup se contraignent, vitent les derniers excès. Ces pécheurs ont souvent des qualités, d< s vertus naturelk s assez développées; mais ils n'ont qu'une instruction religieuse très imparfait ignorance
les excuse en partie (non a toto sed a tanto, disent les théologi ils sont moins coupables qu'on ne pourrait le supposer. Quand
homm< s de cette sorte vivent en dehors des influ chrétiennes dans des pays où règne l'indifférence religieuse, ils en viennent à se faire de leurs devoirs envers Dieu des idées très incomplètes et parfois fort bizarres : ainsi, parce qu'ils aiment la religion et qu'ils ont en horreur les impies, ils se croient bons chrétiens tout en négligeant les pratiques religieuses les plus
ntielles, comme l'accompliss ment du devoir pascal, l'a tance a la messe; il est même difficile de leur faire comprendre l'importance et la gravité de ces préceptes; il s'en faut donc que tout soit mauvais chez eux; ils sont plus ignorants ou plus sots que méchants, et si, parfois, ils prennent part à des discours contraires à la religion, ce s ira par faiblesse et respect humain, mais non par impiété.
10. Enfin, et surtout, ce qui retient beaucoup de pécheurs sur la pente du mal, c'est la foi qui demeure, affaiblie sans doute, diminuée, mais non éteinte. Cette lueur obscurcie de la foi continue de briller dans leur âme grâce à une protection particulière de Dieu, ou au reste d'une éducation première qui aura laissé des traces profondes, ou encore grâce à l'influence salutaire d'un milieu chrétien ; ainsi les pécheurs qui vivent dans les pays où la foi règne encore, dans des familles vraiment chrétiennes, surtout s'ils ne subissent pas en même temps l'influence contraire d'amis irréligieux, pensent bien tout en agissant mal. Il est vrai que, souvent, ils cherchent à étouff
étions gênantes — noluit intelligere ut bene ageret : il a refusé de comprendre pour agir à sa guise — ; mais qu'i! acceptent de bonne grâce ou de force, dans l'intime de leur conscience, ils rendent hommage à la vérité. Il y a ordinairement chez ces âmes un mélange élonnant de bons et de mauvais sentiments; il ne faudrait donc pas prendre trop à la lettre leurs stations d'incrédulité, comme aussi on s • tromperait fort en taxant d'hypocrisie les sentiments de foi qu'ils font paraître parfois au milieu de leurs désordr
M.ns s'il ne faut pas les croire pires qu'ils ne sont, il ne faudrait pas non plus les juger trop favorablement comme souvent ils se jugent eux-mêmes. Ils sont fort exposés à se faire illusion. L'habitude du mal a émoussé leur conscience et leur fait paraître moins coupables les fautes les plus graves; en même temps l'amour-propre, qui n'aime pas à avouer ses torts, les bons si niiments qui restent en eux et qui ne sont que des velléités, -à-dire des approbations que porte le jugement plutôt que ictes de vraie volonté, tout cela les trompe sur leur propre compte. Comme Pilate, ils se lavent les mains, parce qu'ils sentent en eux un certain désir de ne point crucifier leur Dieu, mais cela ne les empêche pas de l'immoler à leurs intérêts et à leurs plaisirs.
§ 4. — Les divers degrés de V endurcissement
11. Nous avons dit les causes qui amènent l'endurcissement du cœur, et d'un autre côté, les obstacles qui s'opposent aux progrès du mal; maintenant, si l'on examine l'es effets qui résultent de ces influences contraires, il nous semble qu'en fin de compte, il y a quatre sortes de pécheurs fixés dans le mal.
12. Les premiers sont les pécheurs d'ignorance. Nous supposons, en établissant cette première catégorie, le cas assez fréquent, eroyons-nous, où l'ignorance, le peu d'intelligence des choses de la foi n'est guère imputable. Dans ce cas, s'ils ne se sont pas rendus coupables par ailleurs, Dieu jugera avec beaucoup de miséricorde ces pauvres gens. S'il a dit : Cui multum dation est, muhum quœretur ab eo : il sera beaucoup demandé à qui il a été beaucoup donné, il est clair qu'il demandera peu à celui qui aura peu reçu. Or, il en est qui ont vraiment très peu reçu. Lorsque l'éducation chrétienne a été nulle ou très négligée, que l'on a vécu dans un milieu indifférent où l'on n'entendait jamais parler de Dieu, où l'on a rencontré à l'accomplissement de ses devoirs religieux des obstacles presque insurmontables— ce qui habitue à les violer sans scrupule — est-il étonnant que la conscience soit restée ou soit devenue peu clairvoyante? Beaucoup de péchés que commettent ces malheureux, et qui seraient fort graves pour des chrétiens éclairés,