NOUVEAU MODE D'OPÉRATION DE LA GRACE
n'en est pas moins nécessaire, et, ce qu'i1 importe de remarquer, elle constitue un genre de grâces nouveau et plus parfait.
10. Elle n'avait pas toute sa liberté, la grâce divine, dansl'âme bonne mais imparfaite; trop d'obstacles s'opposaient à son action. Les chrétiens qui n'ont pas dépassé la simple piété ont encore, avons-nous dit, beaucoup d'amour d'eux-mêmes, ils dispersent les forces de leur âme sur mille objets profanes; ils sont distraits par des préoccupations de vanité, de recherches de leurs aises, d'attaches à leurs intérêts; aussi chez eux abondent les idées naturelles, les raisonnements humains. Par ailleurs, les facultés inférieures, la sensibilité, l'imagination, exercent sur leur vie une grande influence. Pour leur faciliter la prière la grâce doit donc aux vues humaines opposer des raisons appuyées sur la foi, aux jouissances naturelles qui flattent les sens, les consolations sensibles de la piété. Les avantages de la vertu, les douceurs du service divin, telles sont les vérités que Dieu présente à l'âme pieuse, vérités qui la soutiennent et la dirigent dans les luttes de la vie.
Plus tard, si elle a suivi fidèlement les lumières qui lui sont venues par cette voie des raisonnements déduits selon les enseignements de la fo;; si elle s'est appliquée généreusement à la vertu, brisant ses attaches par' une mortification courageuse et une humilité sincère, renonçant au milieu des sécheresses aux consolations sensibles, la grâce divine ne trouve plus à son . action les mêmes obstacles, elle n'est plus réduite à ses opérations premières et imparfaites. Alors l'intelligence qui n'est plus obscurcie comme auparavant, la volonté qui n'est plus caplive. sont devenues aptes à recevoir des faveurs plus élevées; rien n'empêche plus la grâce d'agir directement sur ces facultés maîtresses, de donner à l'intelligence des lumières supérieures et à la volonté des attraits d'amour non sensibles mais puissants
11. Dans le premier état la grâce s'adaptait aux procédé: ordinaires de la nature humaine, elle suivait dans s.s opérations pour parler comme saint Thomas, le mode humain, recouranl aux déductions de la raison et mettant lentement en mouvement la volonté. Dans le second état elle procède d'une façor ultra humaine, pour employer encore le mot de saint Thomas, er suivant l'impulsion directe de l'Esprit-Saint. « Dona a virtutibui distinguuntur in hoc quod lirtutes perficiunt ad actus mod<
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human'O, sed dona ultra humanum mûdum. » (Sent. III, dist. xxxiv, q. i, a. i.)
Quand elle se contentait de guider la raison, en lui faisant suivre les principes que la foi enseigne, et d'exciter la volonté à des actes d'amour au moyen de raisonnements fondés sur la foi, la grâce produisait des actes méritoires, mais de valeur commune; les actes qu'elle produira par la voie ultra humaine des dons, c'est-à-dire par l'opération du Saint-Esprit, éclairant Vâme directement et versant Lui-même en elle l'amour divin, seront d'une plus haute perfection. « Et hoc est quod quidam dicunt quod dona perficiunt hominem ad altiores actus quam sint actus virtulum (S. Th. i. 2. q. 68, a. i.). Et hicc opinio inter onines vera videlur (III Sent., dist. xxxiv, q. i, a. i.).
Dans l'un et l'autre cas, l'âme sous l'action de la grâce grandit en vertus et croit en mérite; cependant très différents sont les effets. Sous l'action de la sève qui circule des racines aux branches, le peuplier grandit, il s'élève droit vers les cieux, mais il n'étend point ses rameaux, il n'offre aux hommes ni l'agrément d'un frais ombrage, ni la douceur de fruits savoureux. Le chêne, au contraire, s'étend et offre un abri sous son large feuillage; le pommier, le poirier, le cerisier, l'oranger donnent des fruits agréables; la sève produit dans ces arbres des effets beaucoup plus précieux et dont les hommes peuvent profiter. A;nsi en est-il des âmes en qui la grâce opère avec une pleine aisance : elles sanctifient grandement, leur sainteté se communique et beaucoup de leurs frères en tirent profit l.
§2. — Des termes de contemplation, grâces mystiques, oraison passive, oraison surna-urelle
12. Le mot contemplation effraie souvent les fidèles : ils se figurent que par lui on désigne un genre d'oraison extraordinaire,
1 Nous ne voulons pas dire que les âmes imparfaites n'agissent jamais par l'opération des dons, ni que les âmes arrivées à la parfection ne se conduisent plus que par les motions du Saint-Esprit; dons et vertus se rencontrent chez les unes et les autres; mais comme nous l'expliquerons bientôt, l'exercice des dons est incomparablement plus fréquent chez les secondes que chez les premières, et d'autant plus fréquent qu'elles sont plus fidèles.
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sans distractions possibles et tout voisin de l'extase. Ils oublient que la contemplation comporte de nombreux degrés. Quand on veut faire connaître une opération, ou un phénomène ou un être quelconque on prend cet être, cette opération, ce phénomène dans tout son développement et on le décrit tel qu'il apparaît alors, mais on n'entend pas exclure les cas où le phénomène est moins complet et moins parfait. Le mot contemplation pris dans son sens premier désigne un phénomène intime, une opération de l'esprit qui, éclairé de vives lumières sur une vérité sublime, l'admire, fixe sur elle son regard, et, oubliant tout le reste, jouit en paix de sa vision. Pour que l'âme reste ainsi suspendue dans l'admiration, il faut que des grâces plus puissantes que les grâces communes illuminent son intelligence. Mais ci s grâces qui, nous venons de l'expliquer, sont le résultat de l'opération directe du Saint-Esprit, sont loin de produire toujours cette suspension admirative, qui tsl lx contemplation proprement dite; souvent elles n'atteignent, nous le dirons bientôt, que l'intelligence et la volonté, laissant les autres puissances, la mémoire et l'imagination, causer de pénibles distractions. Et même les puissances atteintes ne le sont pas toujours tout entières : pendant que l'âme se voit unie à Dieu par l'amour qui réside dans la partie suprême de la volonté, elle peut avoir d'autres pensées et se livrer à d'autres x rupations. De plus l'acte de la contemplation, s'étendît-il à l'âme tout entière, peut ne pas se prolonger longtemps dans toute sa plénitude. L'oraison contemplative n'exclut donc pas les distractions; elle n'est pas un état extraordinaire et presque miraculeux.
13. On appelle parfois la contemplation oraison passive. Compris dans ce sens que l'âme y serait inactive, se bornant à recevoir les faveurs divines sans faire acte quelconque, ce mot serait inexact. Si l'on veut dire que l'âme y est liée, ne pouvant avoir d'autre opération que celle qui lui est communiquée, il ne s'appliquerait qu'à des cas rares et non à la contemplation en général; mais il est juste dans ce sens que dans la contemplation l'âme reçoit plus qu'elle n'ag't. « In donis Spiritus Sancti mens humana non se habet ut movens ,sedu\Q\&VT mota. » (S. Th. 2. 2. q. 52, a. 2, ad. 1.)