REMARQUE PRÉLIMINAIRE
44. Nous venons de dire ce qu'est l'union amoureuse produite par une connaissance confuse, générale de Dieu et des choses divines, et qui fait le fond commun de la contemplation ordinaire. II nous reste à dire, comme nous l'annoncions plus haut, queues sont les formes accidentelles qui, venant s'ajouter à ce fond commun, constituent les divers modes de contemplation ordinaire.
En effet, pour employer une comparaison qui est du P. Surin : « Ainsi qu'un joueur de luth tient son instrument en bon accord, quoiqu'il fredonne avec grande diversité, pourvu que Ja grosse corde qui fait le fond et la base de sa chanson demeure en même ton, de même pourvu que l'union du cœur demeure, on peut toucher toute sorte de corde dans l'oraison, si elle est accordante à ce ton principal et fondamental. » (Catéchisme spirituel, t. I, 2e partie, ch. n.) Or, comme l'enseigne ailleurs (Ibid., t. IL ■2e partie, ch. i) le même auteur revenant sur cette comparaison, c'est justement ce qui arrive aux âmes qui, au fond, ne cherchent que Dieu, et qui font leur unième intention de Lui plaire, c'està-dire aux âmes qui sont dans la vie unitive et contemplative. Dès qu'elles se mettent en oraison, elles sentent vibrer la grosse corde, c'est-à-dire qu'elles éprouvent cette union amoureuse dont nous avons parlé; mais si l'accompagnement reste le même, les modulations changent, les puissances de l'âme pouvant produire pendant ce temps une grande variété de pensées et d'affections.
Les auteurs divisent tout d'abord la contemplation en contera-
plation in le ri en contemplation affective. La foi et la
charité ss il est vrai tout» s 1 s deux dans i'oraison
oopBftejnplsttive, mais « chez 1 s uns la foi domine, chez les autres la charité ». (Lih.rmann.) « Tantôt c'est l'entendement, tantôt c'est la volonté qui agit le plus, selon que Dieu communique à l'âme ou plus de lumière ou plus d'affection. » (P. Lallemant.)
§ 1er. — Contemplation intellectuelle
l'abord de la contemplation intellectuel lf. L'âme qui est dans cette disposition d'union à Dieu peut, sous l'influence de la grâce — Spiritus ubi vult spirat — avoir attention dirigée sur 1rs mystères de la foi, les perfections divims; alors, au lieu de raisonner comme ferait l'âme méditative, au lieu de produire cette grande multiplicité d'actes que ne comporte plus son état, elle peut rester toute fix absorbée dans l'objet de sa contemplation. Comme elle est alors sous l'influence des dons du Saint-Esprit, et particulièrement du don ■d'intelligence, elle pénétrera, sans l'aide du raisonnement, bien plus profondément, tel mystère, telle vérité; elle recevra des lumières bien plus claires et bien plus vives : « jYIéditer sur l'enfer, dit le P. Lallemant, c'est voir un lion en peinture; contempler l'enfer, c'est voir un lion vivant. » (Doctrine spirituelle, 7e principe, ch. iv, art. 5.)
I "lie est la contemplation intellectuelle; c'est d'elle, selon nous, que parle sainte Thérèse au chapitre xtii de sa Vie, quand elle explique ce genre d'oraison où « Dieu s'empare de la volonté et aussi de l'entendement, car celui-ci, cessant de discourir, reste absorbé dans une ravissante contemplation des divines grandeurs. Ii découvre alors tant de merveilles, que l'une faisant perdre l'autre, il ne peut s'attacher à aucune en particulier ».
Dans ce genre de contemplation, l'action de la grâce s'exerce donc non seulement sur les parties supérieures de l'âme, pour y produire l'union amoureuse, mais sur tout l'entendement, pour lui communiquer de merveilleuses lumières.
On s'imagine trop généralement qu'il n'y a pas d'autre
L ORAISON CONTEMPLATIVE
contemplation que celle-là l. Or, ce n'est là qu'une des forn. s de l'oraison contemplative, et ce n'est pas une des plus communes; elle se rencontre bien plus rarement que les divers modes de contemplation affective.
§ 2. — Contemplation affective ou quiétude
46. La contemplation séraphique ou affective est celle où l'amour domine. C'est à elle plus particulièrement qu'on applique le nom de quiétude, en raison du repos que l'amour contemplatif apporte à l'âme.
« La sainte quiétude, dit saint François de Sales, comporte divers degrés »; ce sont ces divers modes de contemplation affective que nous allons chercher à expliquer.
In quiète, dit saint Liguori, amor communicatur immédiate spiritui in ipso animée centro, deinde etiam ad sensus externos diffunditur, hoc autem non semper, unde multolies accidit quod anima habeat orationem quietis sed sine ulla dulcedine sensibili. « Dans la quiétude l'amour est communiqué à l'esprit directement, et cette communication se fait au centre de l'âme pour se répandre de là dans les sens; mais ce rejaillissement sur les sens extérieurs n'a pas toujours lieu, ce qui fait que souvent l'âme possède l'oraison de quiétude sans aucune douceur sensible. » {Praxis, 134.)
Pour mieux faire comprendre cette doctrine, laissons la parole à saint François de Sales :
« Quelquefois la quiétude est en toutes les puissances de l'âme jointes et unies à la volonté; quelquefois elle est seulement en la volonté, en laquelle elle est aucunes fois sensiblement ,
1 C'est par suite de cette erreur qu'il y, a tant d'idées fausses sur la contemplation, qu'on la juge si rare, et qùe'l'on regarde comme inutile d'en étudier les îègles.
Nous devons reconnaître cependant que la nature et la fiéquence de la contemplation sont aujourd'hui beaucoup mieux compiises que lorsque ces lignes parurent pour la première fois en 1896 : les ouviages parus ces dernières années et les articles publiés dans les revues françaises et étrangères ont fait revivre la doctrine traditionnelle et ont dissipé beaucoup de préjugés. Mais il en reste encore et nous souhaitons vivement que tous disparaissent. {Xoie de la 48 édition.)
l'âme tirant un contentement incomparable de sentir par certaines douceurs intérieures que Dieu lui est présent; et d'auti\s fois imperceptiblement, l'âme ayant alors une certaine ardente suavité d'être en la présence de Dieu, laquelle lui est pour lois imperceptible. » {Amour, de Dieu, VI, II.)
§ 3. — Quiétudç parfaite
47. La quiétude parfaite est celle où toutes les puissance s sont atteintes :
Telle était celle de sainte Marguerite-Marie :« Mon Souverain ' Maître se présentait à moi dans le mystère où II voulait qu.. je Le considérasse, et II appliquait si fort mon esprit en tenant mon âme et toutes mes puissances englouties dans Lui-même que je ne sentais point de distraciici s, mais mon cœur s? sentait consumé du désir de l'aimer, et cela me donnait un désir insatiable de la sainte communion et de souffrir. Sa bonté me tenait sifort dans l'occupation que jeviens de dire, qu'elle me dégoûtait des prières vocales, lesquelles je ne pouvais faire devant le Saint-Sacrement, où je me sentais tellement tout appliquée que jamais je ne m'y ennuyais. . . J'y aurais pessé des jours et des nuits sans boire ni manger, et sans savoir ce que je faisais, sinon de me consumer en sa présence comme un cierge ardent pour Lui rendre amour pour amour. » Autobiographie, p. 37, 38.
48. Les impressions de grâce que i'âme reçoit en abondance dans cet état, et qui de son centre se répandent dans toutes les puissances, peuvent ou bien tenir l'âme dans le repos et la paix,, ou au contraire exciter en elle de vifs transports.
Si l'âme, saisie par la pensée de Dieu, reste calme, goûtant doucement son amour, c'est la contemplation affective parfait».-, mais paisible.
49. Lorsque l'action de la grâce produit dans l'âme de vifs élans, on a ce que les mystiques appellent l'ébriété mystique. « On s'épanche alors, dit sainte Thérèse, en louanges à Dieu, mais sans ordre; i'âme hors d'elle-même, agitée des plus doux transports, souhaiterait faire éclater sa voix en cantiques de bénédictions. Oh ciel ! que doit éprouver une âme dans cette
30 l'oraison contemplative
ravissanie reresse! Elle voudrait être toute convertie en langues pour louer le S dgneur. Elle dit mille saintes Jolies, mais qui vont droit au but et charment Celui qui la met dans cet état. » (T'ie, cli. xvi, traduction Bouix.)
« Les aspirations causées pax cette ivresse-, dit saint Jean •de la Croix, continuent parfois tout le temps de sa durée. D'autres fois l'ivresse peut exister dans l'âme sans produire ces brûlantes aspirations, qui ont plus ou moins d'intensité, selon que l'ivresse d'amour est plus ou moins prononcée. » {Cant. spir., str. XXV.)
Ce qui produit yss:'Z souvent ces vives ardeurs, ce sont les impressions sur les ssfîs, h s commotions produites dans l'appétit seaasitif. En effet dans ce genre d'oraison, la mémoire et l'entendement étant eux-mêmes tournés vers Dieu, non seulement rien n'empêche ces impressions sensibles, mais tout conspire à les augmenter.
L'amour naturel a de ces transports. Qui n'a vu une mère couvrir son enfant de caresses et de baisers, lui adresser les termes d'affection souvent les plus étranges et, pour employer le mot de sainte Thérèse que nous venons de ciier, lui dire mille folies. C'est qu'à certains moments toutes les facultés de la mère sont absorbées dans l'amour de' son enfant, elle ne pense à rien en dehors de lui, et'son cœur, que rien ne distrait, -que tout au contraire échauffe et anime, ressent de vms émotions et prodigue à son enfant bien-aimé les marques de l'amour le plus ardent.
50. Les mystiques, à la suite de saint Jean de la Croix (Cant. spir., str. XXV), distinguent deux espèces d'ivresse : i'ivresse .imparfaite et l 'ivresse parfaite.
D'après la description que fait le saint auteur de l'ivresse imparfaite des commençants, elle n'est autre chos3 que ces élans pleins d'ardeur des âmes affectives, ces sentiments brûlants où dominent les désirs, les demandes toujours plus ou moins intéressées et toujours précises, car on y sait toujours ce que l'on désire et ce que l'on demande (V. t. I, n. 276). Au contraire, dans les élans contemplatifs qui naissent de l'union amoureuse précédemment décrite et qui constituent i'ivresse parfaite, il peut bien y avoir aussi désir, demande; mais ce qui domine, c'est un vif sentiment d'amour, de jouissance, de
SES IHYLi èES 51
nce dans <.ais du Dku, d'ardente conformité-
à sa volonté, de désir de sa gloire.
- sentiments si ardents sont souvent confus, s objet bien déterminé; on voit seulement quem- qui tes fait naître. Par exemple, on proférera des mots comme ceux-ci : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » sans trouver autre cbc; fc sans préciser davantage sa pensée, de quoi
l'on serait du r-.ste fort en peine. En effet, que font pendant vress les puissances de l'âme, quel raisonnement ndement, a qu-lhs idé s s'applique-t-il, que's obj-ts se représente l'imagination? D semble que es puissances n'agissent plus, car on ne voit pas qu'elles produisent des actes; cependant elles ne sont pas suspendues, ravies, comme elles le/ seraient dans une extase; c'esl ce qui fait dire à sainte Thérèse : i- Cet état est un sommeil des puissances où, sans être entièrement perdues en Dieu, .lies n^ntendent pourtant pas comment elfes <•:
Ainsi se comprend le langage, à première vue étrange et inexplicable, de la Sainte qui appelle sommeil des puissances un état où L'âme est si activa. »
Telle est la quiétude parfaite.
§ 4. — Quiétude sensible
51. Nous avons cité (n° 46) saint Liguori, disant que dans la quiétude, l'amour communiqué directement à l'âme dans son fond intime rejaillit de là sur les sens; saint François de Sales nous a parlé également de cette quiétude qui est dans la seule volonté à l'exclusion de l'entendement et de V imagination, mais dans la volonté sensiblement, L'âme tirant un contentement incomparable de sentir, par certaines douceurs intérieures, que Dieu lui est présent.
C'est cette quiétude que nous appelons quiétude sensible, parce que, outre la volonté, les s:-ns aussi, d'ordinaire, sont impressionnés.
Il y a une connexion intime entre l'appétit intellectuel ou la volonté et l'appétit sensitif ; il n'est donc pas étonnant que, l'un
52 l'oraison contemplative
subissant les impressions de la grâce, l'autre en ressente plus ou moins vivement le contre-coup. Nous venons de dire que, quand les autres facultés, mémoire, entendement, sont sous la même influence, les impressions de l'appétit sensitif sont ordinairement très vives. Dans la quiétude dont nous parlons, l'entendement et l'imagination sont plutôt un obstacle, les sens sont par là même moins fortement émus, et la suavité qu'ils éprouvent est douce et paisible l.
Ainsi en est-il dans l'amour humain. Qaand il a pour principe ou des qualités morales ou des motifs de raison, comme les relations de paternité, de supériorité, etc.. ., il réside évidemment dans la volonté, et cependant presque toujours la partie sensible de notre être est alors plus ou moins impressionnée; le cœur, quand il est sous le coup de l'affection, est ordinairement ému, et bien rares sont les personnes qui restent entièrement froides en aimant beaucoup. Si un père revoit son enfant revenu près de lui après une longue absence, il jouit de sa présence et il ressent cette douce émotion de l'amour satisfait, même lorsqu'il porte son attention sur des 'objets différents, par exemple pendant qu'il vaque aux travaux de son métier. C?s distractions nécessaires, tout en prenant une partie de son attention et faisant que sa joie est moins vive, moins expansive, ne l'empêchent pas entièrement de savourer le bonheur qu'il éprouve d'être avec celui qu'il aime. Il en est de même dans des affections plus intellectuelles que l'amour paternel et où les sens ont une moindre part.
52. Mais si dans ce genre d'oraison la. grâce communiquée à la volonté rejaillit sur l'appétit sensitif, elle n'agit pas de même, avons-nous dit, sur l'entendement : celui-ci semble étranger aux phénomènes contemplatifs; toutefois il ne faut pas perdre de vue que l'entendement a toujours quelque part dans la contemplation. La grâce, en effet, agit sur sa partie supérieure pour lui communiquer la connaissance vague et indistincte dont nous
i Assez souvent la douceur qui accompagne l'union à Dieu est uniquenunt dans la volonté sans que les sens y aient part. L'amour à lui seul, menu s'il n'est que dans la partie suprême de l'âm?, peut produire une joie profonde et douce. Cf. L'Etat mystique, 2e édition, ch. xv, §4-
avons parlé, et qui produit l'union amoureuse. C'est donc la partie inférieure de l'entendement qui reste soustraite aux opérations contemplatives, et qui, entraînée par l'imagination, ou distraite par des occupations légitimes, produit toutes sortes de raisonnements.
53. Écoutons maintenant ce que nos saints auteurs disent de ce genre de quiétude : « La volonté, dit saint François de Sales, étant une fois bien amorcée à la présence divine, ne laisse pas d'en savourer les douceurs, quoique l'entendement ou la mémoire se soient échappés et débandés après des pensées étrangères et inutiles. Il est vrai qu'alors la quiétude de l'âme n'est pas si grande, comme si l'entendement et la mémoire conspiraient avec la volonté; mais toutefois elle ne laisse pas d'être une vraie tranquillité spirituelle, puisqu'elle règne en la volonté qui est la maîtresse de toutes les autres facultés. Cartes, nous avons vu une âme extrêmement attachée et jointe à Dieu, laquelle néanmoins avait l'entendement et la mémoire tellement libres de toute occupation intérieure, qu'elle entendait fort distinctement ce qui se disait autour d'elle et s'en ressouvenait fort entièrement, encore qu'il lui fût impossible de répondre, ni de se déprendre de Dieu, auquel elle était attachée par l'application de sa volonté; mais je dis tellement attachée qu'elle ne pouvait être retirée de cette douce occupation sans en recevoir une grande douleur, qui la provoquait à des gémissements, lesquels même elle faisait au plus fort de sa consolation et quiétude; comme nous voyons les petits enfants grommeler et faire des petits plaints quand ils ont ardemment désiré le lait et qu'ils commencent à téter, ou comme fit Jacob en embrassant la belle et chaste Rachel, jetant un cri, pleurant de la véhémence de la consolation et tendreté qu'il ressentait. Si que cette âme de laquelle je parle, ayant la seule volonté engagée, et l'entendement, mémoire, ouïr et imagination libres, ressemblait, comme je pense, au petit enfant qui, allaitant, pourrait voir, ouïr et même remuer le bras sans pour cela quitter la mamelle. » (Amour de Dieu, vi, 10.)
Mais pourtant, continue saint François de Sales, la paix de l'âme serait bien plus grande et plus douce.si on ne faisait point de bruit autour d'elle, et qu'elle n'eût aucun sujet de se mouvoir ni quant au cœur ni quant au corps; car elle voudrait
54 l'oraison contemplative
bien être occupée en la suavité de la jouissance du bien. Et notez qu'alors la volonté retenue en quiétude par le plaisir qu'elle prend en la présence divine, elle ne se remue point pour ramener les autres puissances qui s'égarent, d'autant que si elle voulait entreprendre cela, elle perdrait son repos, s'éloignant de son cher Bien-Aimé et perdrait sa peine de courir çà et là pour attraper ces puissances volages, lesquelles, aussi bien, ne peuvent jamais être si utilement appelées à leur devoir que par la persévérance de la volonté en la sainte quiétude; car petit à petit toutes les facultés sont attirées par le plaisir que la volontéreçoit, et duquel elle leur donne certains ressentiments, comme des parfums qui les excitent à venir auprès d'elle pour participer au bien dont elle jouit. » a
54. « Il arrive quelquefois, et même sou-vent, dit de son cote sainte Thérèse, que la volonté seule est unie à son Dieu, et goûte dans une paix profonde les délices de cette union, tandisque l'entendement et la mémoire gardent assez de liberté pour s'occuper d'affaires et s'appliquer à des œuvres de charité '. »
La Sainte insiste souvent sur cette division des puissances de l'âme, et partout elle engage à ne pas se troubler des écarts de l'entendement et des divagations de l'imagination. Celle-ci, ajoute-t-elle, peut s'égarer jusque parmi les bêtes cruelles et venimeuses qui sont aux abords du château — la Sainte veut désigner par là les tentations les plus horribles — pendant que l'âme est tout unie à Dieu dans ces demeures supérieures, c'eslà-dire dans la contemplation la plus élevée. (iT* Demeure, ch. Ier.) « La volonté, dit-elle ailleurs, doit rester en repos, il ne faut point chercher avec l'entendement toutes sortes de paroles et de considérations. Que l'on prononce des paroles d'amour qui se présentent d'elles-mêmes, mais qu'on ne s'inquiète en aucune façon de l'entendement, qui n'est qu'un faiseur de bruit, (tnoledor, celui qui moud avec fracas). Si la votonté veut le faire participer à la joie qu'elle goûte, elle n'y réussira pas, car souvent, pendant qu'il s'égare, la volonté se verra unie avec Dieu et dans une paix profonde. Elle fera donc mieux d'abandonner l'entendement à ses écarts, continuant elle-même de jouir des délices qui lui sont accordées. » ( Vie, ch. xv.)
i Vie, ch. xvn. Cf. Chemin de la perfection, ch. xxxn.
55. Cette quiétude sensible, qui affecte à la fois la volonté et les s i.s, renferme un grand nombre de variétés selon les diverses opérations de la grâce et les divers actes de Pâme. Quelquefois, dit saint François de Sales, non seulement l'âme s'aper-
de la présence de Dieu, mais elle l'écoute parler par certaines clartés et persuasions intérieures qui tiennent lieu de paroles; aucunes fois elle Le sent parler et Lui parle réciproquement, mais si secrètement, si doucement, que c'est sans pour cela perdre la sainte paix et quiétude. . . Et d'autres fois elle sent parler i "Époux, mais elle ne saurait Lui parler, parce que
de l'ouïr ou la révérence qu'elle Lui portetla tient ensile ou bien paroe qu'elle est en sécheresse et tellement allangourie d'tsprit quVile n'a de force que pour ouïr et non pas pour parler. (Amour de Dieu, VI, il.)
Be même, l'union qu'y pratique la volonté s'exerce de bien
manières. Saint François de Sales (Ibid., 1. VII) indique ces diverses façons selon lesquelles se fait l'union de l'âme en l'orai-
soit par de petits mais fréquents élancements, soit par un continuel et sensible pressentent et avancement du cceur en la divine bonté, soit par un simple consentement « nous laissant unir sans résistance à cette divine bonté. »
La doctrine qu'expose ici le saint évêque s'applique, il est vrai, aux diverses espèces d'oraison; mais plusieurs des modes d'unions qu'il indique conviennent surtout à la quiétude.
$ 5. — Quiétude aride
56. Nous appelons ainsi celle qui n'affecte que la volonté, où elle est, selon le mot de saint François de Saks, imperceptiblement et, par conséquent, ne produit même pas cette douce joie qui est pourtant le fruit ordinaire de l'amour. Dans la quiétude, comme le remarque saint Liguori, il arrive souvent que l'amour communiqué au centre de Pâme nerejaillit pas sur les sens, et que l'âme possède l'oraison de quiétude sans aucune douceur sensible. Non seulement l'entendement et l'imagination ne sont plus sous l'influence de l'opération contemplative, mais l'appétit sensitif lui-même y est soustrait, l'union amoureuse subsiste seulement dans la volonté, et la volonté elle-même, dans le cas que nous supposons, ne goûte pas son amour.
L ORAISON CONTEMPLATIVE
Pour revenir à la comparaison du P. Surin (supra, n° 44), le joueur de luth a cessé toutes ses modulations, il r'y a plus que la grosse corde qui vibre.
Donnons sur cet état d'oraison la doctrine de saint François de Sales : « La volonté n'aperçoit point cet aise et contentement qu'elle reçoit, jouissant insensiblement d'icelui. Néanmoins l'âme, qui en ce doux repos jouit de ce délicat sentiment de la présence divine, quoiqu'elle ne s'aperçoive pas de cette jouissance, témoigne toutefois clairement combien ce bonheur lui est précieux et aimable, quand on la lui \eut ôter ou que quelque chose l'en détourne; car alors la pauvre âme fait des plaintes, crie, voire quelquefois pleure, comme un petit enfant qu'on a éveillé avant qu'il eût assez dormi, lequel, par la douleur qu'il ressent de son réveil, montre bien la satisfaction qu'il avait en son sommeil. Quand vous serez en cette simple et pure confiance filiale auprès de Xotre-Seigneur, demeurez-y, mon cher Théotime, sans vous remuer nullement, pour faire des actes sensibles, ni de l'entendement ni de la volonté; car cet amour simple de confiance et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras du Sauveur comprend, par excellence, tout ce que vous allez chercher çà et là, pour votre goût. Il est mieux de dormir en cette sacrée poitrine que de veiller ailleurs où que ce soit. » [Amour de Dieu, vi, 8.)
Quelques pages plus loin (ch. xi), l'aimable Saint revient sur ce mode d'oraison et en vante de nouveau le prix.
« Quelquefois, ni l'âme n'ouït son Bien-Aimé, ni elle ne Lui parle, ni elle ne sent aucun signe de sa présence, ains simplement elle sait qu'elle est en la présence de Dieu, auquel il plaît qu'elle soit là. . . On se maintient en la présence de Dieu, »on seulement L'écoutant, ou Le regardant, ou Lui parlant, mais aussi attendant s'il Lui plaira de nous regarder, de nous parler, ou^e nous faire parler à Lui; ou bien encore ne faisant rien de tout cela, mais demeurant simplement où il Lui plaît que nous soyons. »
C< st ici que vient la fameuse comparaison de la "tatuo.
• Mon cher Théotime, prenons encore la liberté de faire cette imagination. Si une statue que le sculpteur aurait nichée dans la galerie de quelque grand prince, était douée d'entendement, qu'elle pût discourir et parler, et qu'on lui demandât : O belle statue, dis-moi pourquoi es-tu là dans cette niche? rarce,
répondrait-elle, que mon maître m'y a colloquée. Et si l'on répliquait : Mais pourquoi y demeures-tu sans rien faire? Parce, dirait-elle, que mon maître ne m'y a pas placée afin que je fiss? chose quelconque, ains seulement afin que je fusse immobile. Que si derechef on la pressait, en disant : Mais, pauvre statue, do quoi te sert>il d'être là de la sorte? Hé ! mon Dieu, répondraitelle, je ne suis pas ici pour mon intérêt et service, mais pour obéir et servir à la volonté de mon seigneur et sculpteur; et cela me suffit. Et si on rechargeait en cette sorte : Or, dis-moi donc, statue, je te prie, tu ne vois point ton maître ; et, comment prends-tu contentement à le contenter? Non, certes, confesseraitelle, je ne le vois pas, car j'ai des yeux non pas pour voir, comme j'ai des pieds non pas pour marcher; mais je suis trop contente de savoir que mon cher maître me voit ici et prend plaisir à m'y voir. Mais si l'on continuait la dispute avec la statue et qu'on lui dit : Mais ne voudrais-tu pas bien avoir du mouvement pour t'approcher de l'ouvrier qui t'a faite, afin de lui faire quelque autre meilleur service? Sans doute, elle le nierait et protesterait qu'elle ne voudrait pas faire autre chose, sinon que son maître le voulût. Et quoi donc, concluerait-on, tu ne désires rien, sinon d'être une immobile statue, là, dedans cette niche? Non, certes, dirait enfin cette sage statue, non je ne veux rien être, sinon une statue, et toujours dedans cette niche, tandis que mon sculpteur le voudra, me contentant d'être ici et ainsi, puisque c'est le contentement de celui à qui je suis, et par qui je suis ce que je suis. » Saint François de Sales termine par ces mots : « Or, cette quiétude en laquelle la volonté n'agit que par un très simple acquiescement au bon plaisir divin, voulant être en l'oraison sans autre prétention que d'être en la présence •de Dieu, selon qu'il Lui plaira, c'est une quiétude souverainement excellente, d'autant qu'elle est pure de toute sorte d'intérêt, les facultés de l'âme n'y prenant aucun contentement, ni même la volonté, sinon en sa suprême pointe, en laquelle elle se contente de n'avoir aucun autre contentement, sinon celui d'être sans contentement pour l'amour du contentement et bon plaisir de son Dieu, dans lequel elle se repo-
« Ce recueillement sec et aride, dit de son côté le P. de Caussade, à la douceur près, est semblable au précédent (celui de la quiétude sensible), car on y est occupé de Dieu, quoique sans
58 l'oraisox contemplative
goût, le cœur y démettre tranquille devant Dieu, mais dans une paix sèche; on s'y trouve d'ordinaire sans ennui, mais aussi sans douceur. »
57. L'âme fera de grands progrès si, au lieu de rechercher les douceurs spirituelles dont elle est privée, elle accepte son nouvel état, et qu'elle consente à demeurer, selon le mot du Psalmiste, que les mystiques aiment à citer à cette occasion, comme une bête de somme devant Dieu : Ut jumentum factus sum apud te, et ego semper tecutn (Ps. LXXII.) « Si l'on est à l'oraison, dit le P. Grou parlant des âmes parvenues à cet état, si l'on assiste à la messe, si l'on communie, il faut se tenir dans la disposition simple de recevoir ce qu'il plaira à Dieu de nous donner, sans se désoler, si l'on n'a rien, si l'on est s:c, distrait, en proie même à des tentations. »
Ailleurs, le même auteur, parlant de Marie-Madeleine écoutant en silence le divin Maître, ajoute : « Il n'est pas dit qu'elle parlât à Jésus-Christ ni qu'elle Finti rrompît; elle se tenait devant Lui comme un disciple devant son maître, elle recevait ses leçons et les laissait pénétrer doucement dans son âme. Voilà le modèle de la parfaite oraison, où l'âme ne cherche point à s'exhalt r en réfl- xions et en s entiments, mais où elle écoute celui qui l'instruit sans aucun bruit de paroles. Quand Dieu nous a fait la grâce de nous appeler à ce genre d'oraison, il n'en faut jamais sortir l, sous quelque prétexte que ce soit, de distraction, de sécht-rt.ss:-, de tentations, mais il y faut persévérer, il faut dévorer toutes les peines qui s'y rencontrent et être persuadé qu'on y fait beaucoup, eju'on fait tout ce que Dieu vtui que nous fassions, lors même qu'on croit ne rien faire et perdre le temps. C'est cette oraison qui avance le plus notre mort à nous-mêmes, et notre vie en Dieu. » (Manuel, Marthe et Marie.)
« Bienheureus? l'âme, dit M. Olier, qui est obligée de garder le silence auprès de Dieu et qui n'a rien qu'à l'écouter, laissant
1 C 'la ne veut pas dire que les âm?s. une fois qu'elles ont été élevées à la contemplation, doivent, sous prétext- d'écouter Dieu, bannir toute réflexion et néglig *r toute préparation à l'oraison. Du reste, les règli-s ijue nous donnerons plus loin rendront plus clair» m:nt notre ■ i ng-ront ce que les paroles du P. Grou, que nous citons ici, pourraient avoir de trop absolu.
DIVERSES ESPÊ< 59
au soin de l'Époux de l'animer par son esprit et de Fi xciter à Lui parler et à l'aimer par lis opérations de sa lumière et de son if, et cela comme il Lui plaît, et quand il Lui plaît. » {Lettre, 97.)
§ 6. — La quiétude aride n'est pas P