CHAPITRE VI
La contemplation est bien moins rare qn'on ne le croit communément
§ 1er. — Témoignages des auteurs mystiques
vons-nous pas, dans les pages précédentes, déprécié aux yeux de beaucoup de lecteurs la grâce de la contemplation? • oint ainsi, en effet, qu'on se la représente communément et, comme le dit le P. de Caussade :
i-il pas des auteurs qui, en parlant de la contemplation ordinaire ou de l'oraison passive ordinaire, en donnent pourtant des idées si magnifiques et si hautes que les uns en sont ités d'y aspirer? » (Instr. spir., dial. '».) Mais ceux qui s * font une idée aussi exagérée de la contemplation at surpris en lisant dans les auteurs tqnes certaines assertions absolument incompatibles kur manière de voir, assertions, qui selon nous, se comprennent fort bien.
permis, dit le P. Alvarez de Paz, de désirerledon de la contemplation; nous pouvons îe demander humblement à Dieu; c'est même un devoir pour nous de nous y disposer par l'abnégation parfaite et pari'. -idude toutes Us vertus.
Ht, ajoute-t-il, nous devons nous en prendre à nous-mêmes si nous n'éprouvons jamais les suavités ineff de la contemplation 1. »
1 A causa sumus quod nunquam contemplationis ineffabilem
l>e orat. ment. L. I. Part. 3 cap. xxvn. Ii est admis par t. -ne l'on ne doit pas désirer les g ordi-
naires, tains théologiens mystiques des deux d-rniers siècles,
ayant enseigné que la contemplai ion est une faveur extraordinaire, nsuite fort embarrassés de concilier cette doctrine avec l'assertion : leurs plus ancien-, qui affirmaient sans hésiter qu'on peut aspirer , âces contempla iramelli, après avoir protesté qu'il ne
pas contredire des hommes si savants, admet la thèse, puis la rrect ifs rigoristes dans le goût du dix-huitième siècle. » P. Poulain, S. J. La Mystique de saint Jean de la Croix.
68 l'oraison contemplative
Le P. Lallemant, si justement renommé pour sa doctrine toujours exacte et mesurée, s'exprime ainsi : « Sans la contemplation, jamais on n'avancera beaucoup dans la vertu, et l'on ne sera jamais bien propre à y faire avancer les autres. On ne sortira jamais entièrement de ses faiblesses et de ses imperfections. On sera toujours attaché à la terre et l'on ne s'élèvera jamais beaucoup au-dessus des sentiments de la nature : jamais on ne pourra rendre à Dieu un service parfait. Si l'on n'a reçu cet excellent don, il est dangereux de s'épancher trop dans les fonctions qui regardent le service du prochain, etc.1. » Le vénérable auteur ne tiendrait certainement pas ce langage s'il regardait la contemplation comme un phénomène rare et exceptionnel.
69. Pendant des siècles tous les auteurs ont été d'accord pour diviser la vie spirituelle en trois degrés et pour mettre au troisième degré, terme et aboutissement des deux autres, la voie unitivo, qui pour eux n'était autre chose que la voie contemplative ou mystique. Les grands mystiques du xvie siècle n'ont fait que se conformer à la doctrine commune en présentant la contemplation comme le couronnement ordinaire de la vie spirituelle. Ainsi sainte Thérèse la promet à ses filles comme la récompense de leur fidélité 2. Sans doute, elle commence ptr leur rappeler des principes qu'il ne faut pas méconnaître : à savoir que beaucoup d'âmes qui n'atteignent jamais la contemplation procurent quand même la gloire de Dieu et acquièrent de grands mérites; que non seulement l'on peut se sauver sans la contemplation, mais que sans elle, au moins sans la contemplation savoureuse dont parle ici sainte Thérèse, on peut aller loin dans la vertu, plus loin même que certains ^autres qui jouissent des douceurs de la contemplation 3.
1 Ce langage du P. Lallemant rappelle les paroles de Y Imitation. Après avoir montré la nécessité du renoncement et rappelé que seul, il mène à Ja contemplation, l'auteur de cet admirable livre ajoute : a Nisï homo sit in spiritu elevatus, et ab omnibus creaturis liberatus, ac Deo TOTUS uxitls, quidquid scit,quidquid etiamhabet, nonestmagni ponderis. » (Imitât., m, 31.)
1 V. Chemin de la perfection, ch. xvn, xix, xx, xxi (édit. des Carmélites.)
3 Nous avons expliqué plus au long ce passage dans la Vie d'union, n° 314.
Et cependant, sans vouloir contredire ces vérités elle promet à ses filles que Dieu, si elles restent fidèles, leur accordera tôt ou tard la grâce de la contemplation : « Considérez que Xotre- Seigneur nous convie tous; Il est la vérité même, nous ne saurions douter de la vérité de ses paroles. Si ce banquet n'était pas général, Il ne nous y appellerait pas tous; et quand même II nous y appellerait, Il ne dirait pas : je vous donnerai à boire. 11 aurait pu dire : venez tous, vous ne perdrez rien à me servir; quant à cette eau céleste (la contemplation), j'en donnerai à boire à ceux qu'il me plaira. Mais comme II ne met de restriction ni dans son appel, ni dans sa promesse, je tiens pour certain que tous ceux qui ne s'arrêteront point en route boiront enfin de cette eau vive '. »
Ainsi, dans l'esprit de la Sainte, l'heure n'est pas uniforme de l'appel à la contemplation, Dieu y amenant plus tôt certaines anus encore imparfaites, et plus tard d'autres plus avancées en sainteté; quelques-uns, malgré leur fidélité, pourront être retirés de ce monde avant d'y atteindre; mais, en règle générale, celui qui passerait de longues années dans une fidélité parfaite finirait par être introduit dans la voie unitive et contemplative.
69 bis. On a écrit que sainte Thérèse avait enseigné une doctrine tout opposée dans son dernier ouvrage, parce qu'elle y console les âmes à qui le Seigneur ne donne pas les consolations et les dilices de la contemplation, contento y deleites. « Si vous en êtes privées, dit-elle, sans qu'il y ait de votre faute, Dieu qui est juste, vous donnera par d'autres voies ce qu'il refuse par celle-ci. » (3e Demeure, ch. H.)
Il suffirait de répondre que Dieu peut sanctifier les âmes par des grâces mystiques arides. Ainsi sainte Jeanne de Chantai, ainsi la Vénérable Anne de Jésus, cette fille illustre de sainte Thérèse, après avoir eu d'abord des faveurs très douces et très élevées allant jusqu'à l'extase, pendant les dernières années de leur vie furent privées des douceurs de la contemplation, mais continuèrent de recevoir des grâces mystiques très fortes et très sanctifiantes.
1 Ch. xix (Édition des Carmélites). Ch. xx (Édition Bouix), sub fine : « Tengo por cierlo, que todos los que no se quedaren en el camino no les faltara esta agua vivo. »
L ORAISON CONTEMPLATIVE
Cependant ici encore, après avoir dit en parlant des joies de la
.ontemplation que si nous les perdons c'est par notre faute : el
contento y deleites que perdemos por nuestra culpa, la Sainte fait
comprendre que si ce n'est pas par notre faute, il faut adorer en
■ela les jugements de Dieu, qui sont très secrets : son muy ocultos
ws secretos. Ainsi l'avait-elle déclaré déjà dans le Chemin de la
nerfection. « Je crois que le Seigneur ne laissera pas de vous
lonner la contemplation si votre renoncement et votre humilité
^ont véritablrs; s'il vous garde cette joie, este reçalo, pour la
oindre à céktes qui vous attendent dans le ciel. . . ce sont là des
ugements qu'il ae réserve; il ne nous appartient pas d'y péné-
rer. » Sainte Thérèse semble donc bien croire que c'est un cas
.'ort rare, qu'on ne peut expliquer que par des desseins impéné-
rables de Dieu, qu'une âme fidèle au détachement et à l'humi-
tté reste toute sa vie privée des douceurs de l'état mystique.
En tout cas, nombreux sont . h s passages du Château intérieur
ù sainte Thérès^ répète ce qu'elle a dit dans le Chemin de- la
nerfection. Parlant des âmes de la Troisième Demeure, fes-
rpielles ne sont pas entrées dans la voie contemplative, elle dit
fchap. Ier) : « Rien, ce semble, ne peut empè: h -r ces'âmes de
pénétrer jusqu'à la dernière demeure (où les grâces mystiques
atteignent leur apogée). De fait, si elles le veulent, le Seigneur
ne leur en refus ra pas l'entrée. » « Si on ne retourne pas au
nilieu des animaux malfaisants d^s premières salles, si l'on
persévère dans le dépouillement et l'abandon de tout, il n'y a
pas de doute, on obtiendra ae que l'on désire (Ibid.). « Si nous
nous humilions, si nous nous détachons véritablement — et non
point par l'imagination, qui si souvent nous trompe — car il faut
nous soyons détachée ée tout — le Seigneur, j'en suis
persuadé, ne nous refusera pas cette grâce (les goûts de la
ontemplation), et II nous en accordera mèm • beaucoup
i'autres qui surpass ront nos désirs. » {IVe Dem., en. n).
Nous toutes qui portons ce saint habit du Carme), nous ■-ommes appelées à l'oraison et à la contemplation. . . Puisque r.ous pouvons d'une certaine manière jouir du ciel sur la terre, courage ! N'en doutez pas, ce trésor repose en nous-mêmes. . . le Seigneur ne rend impossible à personne l'acquisition de ses' richesses. » (T"e Demeure, ch. Ier). « Je ne puis m'empècher de gémir en songeant à ce que nous perdons par notre faute. Ce
FKÉeirENCE DE CETTE ORAISON
sont Jà, il est vrai, dt ;s dons que Dieu fait à qui Ll veut (les ravi.^
ats); et pourtant, si nous aimions Xotre-Seigneur cc>;. Il dous aime, Il nous les accorderait à tout* s » ( VI* Dem ch. n Iajesté a dit : je suis en eux. Oh ! que ces paroles
sont vraies. Comme l'âme qui dans cet état (le mariage spirituel , lt s voit réalisées en elle, les comprend bien. Et tout'» nous le? comprendrions nous-mêmes, si nous ne nous en rendions pa.indignes. Faute de nous disposer, faute d'écarter tout ce qu ]<> ut faire obstacle à cette divine lumière, nous ne nous vo
lans ce miroir. . où notre image est représentée. » (177 Demeure, ch. M.)
Non, sainte Thérèse n'a jamais varié, toujours elle a cru qu les desseins de Dieu sont de donner aux âmes bien disposées ks grâces mystiques, toujours — et dans son dernier livre avec plud'insistance encore, — t-lle présente les grâces mystiques commi étant le moyen dont Dieu se s:rt pour élever les âmes à la perfection et à la sainteté.
Mais en fait sont-elles nombreuses celles qui apportent aux ins de Dieu les dispositions voulues et à qui Dieu accord
Dai.s le livre du Château intérieur, après avoir décrit la qua trième demeure où apparaît l'oraison des goûts divins ou quié tude sensible, elle termine par es paroles : s J'ai traité : étendue de cette quatrième demeure parce que c'est celle où entrent, je crois, le plus grand nombre d'âmes '. "s Dans le livr.. de Sa Vie (ch. xv), parlant de cette oraison que certains auteur: veulent présenter comme un phénomène si extraordinaire, ell avait déjà, et avec insistance, émis cette affirmation, qu'un trè.grand nombre d'âmes y arrivent '. Dans son livre des Fondations (ch. iv), elle affirme cra'à peine se trouve-t-il dans chacun s maisons une religieuse qui soit demeurée dans la méditation ; toutes les autres sont élevées, dit-elle, à la contemplatio:. parfaite 3.
Me he alargado mucho en esta Morada, porque es en la qu edtnas creo entra'
* « Hay muchas aimas que. llegan a este estado. »
tas casas, si hay una de las hermanas que la lleve el Senor po: meditacion, todas las demas llegan a contemplacion perfecta. »
L ORAISON CONTEMPLATIVE
Elle reconnaît par ailleurs que la quiétude, tout en communiquant à l'âme de saintes dispositions, lui laisse encore beaucoup d'imperfections et de faiblesses.
70. Nous trouvons la même doctrine dans saint Jean de la Croix. D'après lui, par les opérations discursives et imaginaires « les âmes ne peuvent faire qu'un très petit profit... Cette manière de faire oraison en méditant et en raisonnant appartient à l'état des commençants. . . par là s'acquiert une certaine ferveur sensible; des suavités sont alors communiquées qui donnent le goût du bien et détachent des choses du monde. Quand ce résultat a été obtenu dans une certaine mesure, Dieu commence à élever l'âme à l'état de contemplation, ce qui arrive ordinairement très vite, surtout lorsqu'il s'agit d'âmes engagées dans la \ie religieuse1. . . il n'y a plus alors qu'à passer de l'état de méditation à la contemplation. » ( Vive flamme, str. III, vers. 3, §5. Cf. Nuit obscure, i, 8.)
« Les considérations et les représentations de la méditation sont nécessaires aux commençants pour produire l'amour et pour nourrir l'âme par le sensible, et elles servent de préparation éloignée à l'union avec Dieu; les âmes doivent ordinairement passer par là pour arriver au terme, c'est-à-dire au séjour du repos spirituel, mais il faut traverser cette voie sans s'y arrêter, car si l'on s'arrêtait à ces moyens, jamais on n'arriverait au terme qui n'a rien à voir avec ces moyens éloignés. » (Montée, n.ll.)
Le terme auquel l'âme doit tendre, c'est l'union mystique. « Il est vrai que Dieu seul peut la mettre dans cet état surnaturel, mais elle doit s'y disposer autant qu'il dépend d'elle... à mesure qu'elle entre dans l'abnégation et dans le dépouillement des formes sensibles, Dieu la met en possession de l'union. . . Quand II le jugera bon, Il achèvera de lui donner, selon ses dispositions, l'habitude de l'union parfaite. » (Montée, ni, 1.) « Que l'âme fasse de son côté ce qui dépend d'elle, que son dir< cteur l'aide à se renoncer en tout et il est impossible que Dieu, selon la manière dont procèdent sa bonté et sa miséricorde, ne fasse pas ce qui dépend de Lui ... or, ce qui dépend de
1 Los comienza Dios a poner en este estado de contempîacion, lo cual suele ser muy en brève, mayormente en gente Religiosa.
FRÉQUENCE DE CETTE ORAISnX 73
Lui c'est de conduire l'âme à la possession des biens surnaturels (c'est-à-dire des biens mystiques.) » (Vive flamme, str. III, vers 3, §9.)
71. Qu'on lise les ouvrages des Pères Surin, Grou, de Caussade, etc., et l'on arrivera à la même conclusion, que la voie contemplative est celle où sont le plus ordinairement appelées les âmes qui s'adonnent sans rés?rve au service de Dieu.
« Je puis assurer, dit le P. Surin, qu'entre toutes les personnes que j'ai vu se donner pleinement à Dieu, je n'en ai remarqué aucune qui n'ait été favorisée de ce don après s'être exercée quelque temps dans la méditation des mystères et des vérités de la foi. (Dial. spir., t. 1, 1. IV, ch. il.)
72. « Il faut, dit sainte Chantai (Réponses sur le Coutum^r de la Visitation), que je dise simplement ce que, pour de bonnes considérations, j'avais retenu, mais que la nécessité des âmes me contrainte dire maintenant avec franchis?; c'est que plus je vais en avant et plus clairement je reconnais que Notre- Seigneur conduit quasi toutes les Filles de la Visitation à l'oraison d'une très simple unité (union) et unique simplicité de présence de Dieu par un entier abandon d'elles-mêmes à sa sainte volonté et au soin de la divine Providence l. »
Et dans une lettre à une supérieure de son Ordre elle écrit : « L'attrait quasi universel des Filles de la Visitation est d'une très simple présence de Dieu et d'un entier abandon. . . Et je pourrais bien dire sans quasi, 'car vraiment j'ai reconnu que toutes celles qui, dès le commencement, s'appliquent à l'oraison comme il faut, y sont d'abord attirées. . . »
73. Nous avons montré (n° 5) saint François de Sales enseignant (Amour de Dieu, iv, 3), qu'à force de méditer l'amour grandissait et produisait la contemplation. D'après le saint Docteur la contemplation est l'oraison des âmes vraiment dévotes, c'est-à-dire animées du parfait amour : « L'oraison
1 Notons en passant les paroles suivantes de la Sainte, qui ne laissent pas d'être instructives : « Je sais que cette oraison est fort combattue par ceux que Dieu conduit par la voie du discours, et plusieurs de nos Sœurs ont été troublées, leur disant qu'elles sont oisives et perdent leur temps; mais, sans vouloir manquer au respect que je dois à ces personnes-là, je vous assure, mes très chères Sœurs, que vous ne devez point vous détourner de votre train par tels discours, etc. »
L ORAISON CONTEMPLATIVE
s'appelle méditation jusqu'à ce qu'elle ait produit le miel de la dévotion, après cela elle se convertit en contemplation. » (Amour de Dieu, 1. VI, ch. m '.)
Mais si la contemplation est à s :s yeux comme la suite naturelle de la dévotion et de la ferveur, il n'en est pas nécessairement ainsi des phénomènes extatiques : « Plusieurs Saints, dit-il, sont au ciel, qui ne furent jamais en extase ou ravissement de contemplation. » (L. VII, ch. vu). Rappelons encore les paroles de Bossuet, déjà citées : « L'âme, par sa fidélité à se recueillir et à se mortifier, reçoit pour Vordinaire cette oraison de simplicité et de repos en Dieu. » Scaramelli qui, pourtant, a le grand tort de placer la contemplation dans la voie extraordinaire ~, déclare avoir expérimenté, dans sa longue vie de missionnaire, qu'il n'y avait pour ainsi dire pas une bourgade, où ne s? trouve au moins quelque âme menée par les voies contemplatives.
74. Le Vénérable Libermann n'est pas moins explicite : « L'oraison d'affection, dit-il, n'tst pas un état permanent, ce n'est qu'un chemin pour arriver à la contemplation si l'âme est fidèle. » Et cette doctrine revient souvent sous sa plume. Ailleurs, après avoir montré comment. les âmes ayant b soin d'être purifiées, Dieu les fait passer, après une première période de consolations sensibles, par dçs épreuves clc sécheresses et d'aridités : « Pendant tout le temps de ces peines des sens, ajoute-t-il, l'âme qui est fidèle entre peu à peu dans une voie contemplative qui la mène à grands pas à l'union parfaite. » Dans une lettre à un directeur de séminaire, il expose la marche qu'il suivait dans la direction des âmes (Lettre 196, écrite en 1839) : il s'efforçait, avant tout, d'amener les novices ou les séminaristes à travailler avec zèle à leur perfection et cherchait à leur faire surmonter l'obstacle principal qui empêchait leur sanctification; il s'appliquait alors à les établir dans le calme, la tranquillité, la paix du cœur : « Cette paix, ajoute-t-il, les
1 Voir encore les chapitres iv et v du Livre X où le saint Docteur montre que les âmes ferventes reçoivent de temps à autre les faveurs mystiques, parce qu'elles ont retranché tout l'amour qifelles avaient aux superfluités, mais parce que leur détachement n'est pas complet, elles n'en jouissent pas aussi souvent que lésâmes pleinement détachées.
a Voir Vie d'union, n° 419.
disposait peu à peu à la vie intérieure et les menait toujours à la contemplation aussi bien qu'au renoncement. » Et un p>u plus loin : i J'admirais comment, souvent, i's me disaient des ci qui se passaient en eux et qui étaient de pure contemplation, et cela sans que je leur eusse jamais dit un mot pour les mettre dans cet état. . . Plus tard. . . lorsqu'ils avaient du dégoût pour les considérations et que j? n'y voyais plus de fruit, je les engageais à cette simple vue de Dieu, et je les portais à se tenir devant Lui par la foi. »
75. Mais si la contemplation ne sort pas de la voie commune, eUe en marque le sommet, elle est la dernière étape pour ceux que Dieu ne v> ut point favoriser de dons miraculeux, en un mot, comme le dis nt ks théologiens, elle est l'oraison qui convient à la vie unitiv
Cela est facile à comprendre. Les opérations contemplatives, avons-nous dit, s'exercent dans la partie supérieure de l'âme. Pou" êtee capables de produire souvent de pareilles opérations, il a fallu que ks facultés inférieures (imagination et appétit sensitif) si puissantes dans les âmes sensuelles et même ea dans les âmes pieus:s, aient été affaiblies et pour ainsi dire amoindries par un combat vaillamment soutenu et par les épreuves bien supportées 2; c'< st ce qu'exprime saint Jean de la Croix en disant qu'il faut que l'âme ait eu sa nuit active et sa nuit passi
D'un autre côté, cette oraison suppose une grande confiance,
un entier abandon entre les mains de Dieu; autrement l'âme,
ut trop accessible aux soucis et aux préoccupations de tout
genre, trouverait à la contemplation un obstacle insurmontable.
Elle suppose, pour le même motif, ce que le P. Lallemant appelle
1 Dicendum est contemplationem qwse spectat ad vUun unitivam esse propriam perfectorum, quia talis contsmplatio non quasi per occasionem et in transitu exercetur. sed per se et qu isi ex habitu. Talis autem coniemplalio requirit animiim valde moderatum et compositum, diuque exercitatum et illuminatum; hxc autem omnia non irweniuntur nisi in his qui gradum perfectionis attigerunt. Suar-z, De devotione, cap. xi, n° 9.
* Communiter et ut in plurimum donum contemplationis perfectorum est, qui vitiis extinctis et affectibus mnderatis et virtutibus acquisitis et rnagno Dei amore decoratis.eam mentis tranquillitalem habentqua possint mentis oblutum in Deo figere et lanquam ligna arida suavissime igni divini amoris ardere. Alvarez de Paz, 1. V. De nat cont., P. 2, cap. iv.
76 l'oraison contemplative
la pureté du cœur, c'est-à-dire le. véritable esprit de détachement; le P. de Caussade déclare avec raison « qu'à un grand détachement de cœur répond une grande facilité pour entrer dans cette oraison et à un moindre détachement une moindre facilité. »
Avec ces dispositions, on S3ra peut-être encore loin de la sainteté, mais on sera établi dans la vie unitive. La pratique généreuse des vertus chrétiennes a détruit les habitudes contraires; les tentations, sans avoir peut-être perdu de leurs violences, ont bien moins de prise sur l'âme; un rapide désaveu, que l'on répétera souvent, si elles deviennent vives et tenaces, ordinairement } du moins, suffira pour les repousser. L'âme qui n'a pljs besoin de raisonner pour se décider à prendre le bon parti ne s'attachera plus dans ses oraisons aux considérations : elle n'y trouverait que de la fatigue 2. Aussi Dieu, dont la Providence paternelle ne fait jamais défaut à ceux qui Lui sont fidèles, l'introduit alors dans la contemplation, qui deviendra plus facile à mesure qu'elle avancera dans cette vie de renoncement au monde et d'union à Dieu.
1 Nous disons a ordinairement », car il est des cas où, pour repousser la tentation, il est à propos de rappeler à sa mémoire quelque forte considération : la mort, l'enfer, l'avantage qu'on gagne à être fidèle, la gloire que l'on rend à Dieu, l'amour qu'on témoigne à Jésus, le surcroît de gloire qui sera au ciel la récompense de nos pénibles combats. « La considération de ces vérités — particulièrement du néant des choses de ce monde et de la grandeur des biens éternels — est, dit sainte Thérèse (Vie. ch. xv), pour ceux qui commencent, extrêmement importante... Ces vérités sont même nécessaires aux âmes les plus élevées dans l'oraison, en certains temps où Dieu veut les éprouver et semble les abandonner. . . Il se lève des jours où ceux mêmes qui ont fait au S?igneur un don absolu de leur volonté et qui, plutôt que de commettre une imperfection, se laisseraient torturer et subiraient mille morts, ont besoin de prendre en main les premières armes de foraison. Les tentations, les persécutions se déchaînent alors avec une effroyable violence; ils doivent, eux aussi, pour échapper au péril d'offenser Dieu.se faire un rempart des vérités de la foi en considérant, d'une vue attentive, que tout finit, qu'il y a un ciel et un enfer. » Cf. Amour de Dieu, 1. XI, ch. xvii.
i Cf. Montée du Carmel, i, 14. Édicion critica, Tolède, 1912, i, 12.
§ 2. — Y a-t-il beaucoup d'âmes parfaites qui ne soient pas contemplatives ?
7G. Il serait puéril de demander si Dieu peut communiquer à une âme qui en est à la méditation les vertus parfaites ou même les vertus héroïques. Nombre de martyrs, sans avoir vécu dans la contemplation, ont reçu, à l'heure de l'épreuve, dijs grâces éminentes de lumière et de force, et soutenus par ell s i's ont dans les tortures et devant la mort fait preuve d'un véritable héroïsme. Il est vrai que les dons du Saint-Esprit, qui établissent l'âme dans la contemplation, sont aussi le principe des oeuvres parfaites et héroïques, et que, pour cette raison, la perfection et la contemplation sont étroitement liées; mais il n'est pas impossilbe que les dons du Saint-Esprit s'exercent dans la conduite de la vie et n'opèrent pas au moment de l'oraison, ou du moins qu'ils n'opèrent pas de façon à produire une oraison pleinement contemplative.
Si les auteurs sont d'accord sur ce point l, ils ne le sont pas moins, d'après Suarez, pour distinguer l'oraison en trois genres, correspondant aux trois degrés de la charité 2, et pour attribuer aux âmes parfaites l'oraison contemplative. La voie que nous avons tracée d'après les Saints et les théologiens nous semble donc la voie la plus ordinaire.
Ceci paraîtra plus évident encore si, au lieu de restreindre, comme on le fait trop souvent, le sens du mot contemplation à la seule contemplation intellectuelle ou à la quiétude parfaite, on prend ce mot dans le sens plus général où nous l'avons pris. De la contemplation ainsi étendue nous pensons que peu de
1 Addendum vero est non esse contemplationem ita propriam perfectis, ut convenial omnibus : non omnibus viris perfectis datur ut GRADC nxo ■contemplationis fruantur, quod interdum contingit ex divina dispositione pertinente ad ejus occulta judicia. Suarez, De oralione mentali, xi, n° 9. Notons-le cependant, la contemplation que Suarez ici déclare ne pas être accordée à tous les parfaits, est celle qui s'exerce sans effort et d'une façon habituelle. (Voir note du n° 75.) Il serait en effet difficilp de prouver-qu'il y a des âmes parfaites qui ne reçoivent jamais, pas même s<de temps à autre et d'une façon transitoire, des grâces contemplatives.
1 V. t. I, n° 128. Est hœc parlitio vulgaris inter scriptores prseserlim tnysticos et est in ratione fundata. Ibidem, xi, n° 5.
78 l'oraison contemplative
saintes âmes sont privées. Elles peuvent ne pas goûter les douceurs qui souvent s'y joignent, peut-être même n'auronlelles pas le sentiment de cette paix intime qui accompagne la contemplation la plus aride *; mais quand elles s'appliqueront à l'oraison, il sera rare que les éléments essentiels de la contemplation, les opérations secrètes de FEsprit-Saint agissant par ses dons sur la cime de l'intelligence et produisant dans la volonté l'union amoureuse, leur soient refusées.
§ 3. — Division des âmes en trois classes selon que prédominent la volonté, V intelligence ou la mémoire
77. On comprendra mieux encore que les phénomènes contemplatifs sont parfois faciles et parfois difficiles à discerner, si l'on observe les dissemblances qui existent entre les âmes ' et qui font que la grâce de la contemplation s'adapte plus ou moins à leur nature. Il en est des âmes humain- s comme des esprits célestes : les séraphins, les chérubins, les autres anges sont tous remplis d'admiration par la vue des perfections divines, et tous brûlent d'amour pour leur Dieu, mais chez les séraphins l'amour est le caractère dominant, le trait distinctif ; chez les chérubins, c'est la lumière. Il semble que les séraphins,
i « L'âme a la paix, dit le P. Grou (Manuel, p. 19), mais elle ne s'en aperçoit pas, elle ne croit pas même l'avoir. » — « La volonté, dit saint François de Sales, n'aperçoit point cet aise et contentement qu'elle reçoit, jouissant insensiblement d'icelui. » Amour de Dieu, vi. 8. — Ce qui montre que les troubles et les angoisses de ces parfaits serviteurs de Dieu demeurent à la superficie de Pâme, c'est qu'ils restent tamment maîtres d'eux-mêmes, leur volonté n'est nullement ébranlée par les inquiétudes qu'ils éprouvent, leur fidélité à Dieu ne se dément pas ; ils savent au besoin encourager les âmes troublées et leur inspirer cette confiance inébranlable qu'ils se plaignent de ne pas avoir euxm?m -s.
2 Les divers caractères que nous allons établir n'ont pas leur cause, comme les tempéraments, dans les dissemblances de Forgani:-me; ils sont les traits distinctifs des âmes elles-mêmes. Dans la première période de la vie spirituelle, nous l'avons déjà remarqué, le fidèle étant encore dans un état où les sens prédominent, le tempérament s'accuse davantage; mais après la purification sensible bien supportée, le tempérament perd beaucoup de son influence, et les facultés supérieures étant devenues plus fortes, la physionomie spirituelle de chaque fidèle se manifeste plus clairement.
: DE CKTTE ORAISON
embrasés par l'amour q*ie l'Esprit-Saint leur communiqué sont
illuminés parce qu'ils aiment et parce que l'amour les porte à
contempler l< s sublimes beautés de Dieu; les chérubins, au
ni illuminés par la science que leur
munique le Verbe éternel, sont ravis d'abord, et se portent
ensuite de toute l'ardeur de leur amour vers Celui qu'ils voient
nime éclaire et échauffe à la fois, mais il est des
ilammts plus lumineuses que chaudes, d'autres plus brûlantes
que lu mi ii-