CHAPITRE IV
par les pouvoirs légaux justement effrayés de leurs prédications et du développement que prenaient peu à peu leurs associations secrètes. Mais la société païenne n'avait plus la force nécessaire pour résister à l'invasion des principes spiritualistes de la Bible transformée en Évangile. C'est ce qu'un rapide coup d'œil jeté sur le monde romain de cette époque va nous prouver.
La plaie de la société ancienne était l'esclavage ; c'est par lui qu'elle avait vécu ; c'est par lui qu'elle devait périr. L'esclavage était la conséquence de la guerre, de la guerre, seul principe de puissance aux yeux de la Rome conquérante ( *)• L'Empire romain ne s'était développé et n'avait peu à peu envahi l'univers connu que par la conquête et l'usurpation. Il avait, grâce au courage et au nombre de ses soldats, courbé tous les au-
(1) « Tel peuple de Tautiquité, dit Miclielet, pouvait, comme ces sauvages de FAmérique, se vanter d'avoir mangé cinquante nations » {Histoire de France^ 1, 95).
U faut lire, dans l'intéressant ouvrage de M. Moreau Christophe sur le Droit à l'oisiveté dans les républiques Grecques et Romaines, le calcul du nombre d'esclaves qui remplissaient FEmpire. Rome comptait moitié moins de citoyens que d'esclaves. (Moreau Christophe, pages 152 et suiv.)
très peuples sous le joug et avait fait à la Rome des Césars un immense cortège de vassaux et d'esclaves. Né de Fabus de la force, le pouvoir romain ne se maintenait que par la force. La doctrine : Fœ \?ictis « Malheur aux vaincus »> était le pivot de la politique du peuple-roi (*). Aux captifs faits dans les combats, il imposait la servitude la plus cruelle ; aux villes et aux nations vaincues, il donnait des tyrans subalternes, de farouches proconsuls dont les concussions, les violences et le despotisme sauvage révoltaient la justice et l'humanité. Souvent Rome avait dû recourir aux plus énergiques moyens de répression pour contenir les nationalités frémissantes sous son sceptre de fer et étouffer les insurrections sans cesse renaissantes. Les guerres serviles, de leur côté, avaient mis, plusieurs fois, la puissance romaine à deux doigts de sa perte.
Pour conjurer tous ces'périls et contenir, sinon pacifier, ces éléments de désordre et d'anarchie, l'Empire avait dû s'appuyer sur un gigantesque développement de la force publique. L'armée était devenue la base et la garantie essentielle de
(1) C'était merveille de voir avec quelle facilité on trouvait à vendre des populations entières. C'est ainsi que Rome vendit i 50,000 Epirotes condamnés à l'esclavage par Paul Emile (Tite-Live, XLV, 3i) ; 50,000 habitants de Carthage et les débris des vaincus de Numance (Appien de 6e//w punicts^ p. 81 et 311),
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l'universelle domination. L'autorité, enlevée peu à peu au Sénat et au peuple, s'était réfugiée dans les camps. Aussi les légions, sentant qu'elles étaient l'unique soutien de l'Empire et les arbitres souverains de la situation, vendirent à un haut prix leur dévouement et leur concours ; les prétoriens devinrent bientôt les maîtres absolus de Rome, faisante (.défaisant les empereurs, mettant le trône à Fenchère et renversant, le lendemain, le César qu'ils avaient élu la veille.
Ce despotisme des armées, c'est-à-dire de la force matérielle dans ce qu'elle a de plus barbare, est toujours le symptôme de la décadence des États. Il était facile de voir, à cette sombre époque , que l'Empire touchait à sa dernière période ; la iéte était désormais trop faible pour diriger l'immense corps aux membres hétérogènes qui constituait le monde romain.
Le développement excessif des forces militaires a nécessairement pour effet l'accroissement immodéré des dépenses publiques. Malgré les tributs qu'elle imposait aux peuples vaincus, Rome ne pouvait suffire aux exigences de sa situation. De grandes armées permanentes, entretenues à grands frais sur tous les points du globe, absorbaient des sommes hors de proportion avec les ressources de l'Empire. D'autre part, il fallait
pour se conserver un fantôme de popularité, satisfaire aux caprices delapopulace, qui, à défautde la liberté proscrite, et amollie et corrompue par le luxe impérial, réclamait chaque jour du pain et des fêtes publiques, panem et circenses. Ces jeux du cirque, ces distributions alimentaires, entraînaient des dépenses énormes. Les millions s'engloutissaient dans les combats de gladiateurs et de bêtes féroces, pour lesquels on dépeuplait les forêts et les déserts de l'Asie et de l'Afrique () .
Les raffinements de luxe privé avaient pris à leur tour des proportions inconcevables. Qui n'a entendu parler des Lucullus de la Rome impériale? Les dîners des grands seigneurs de TEmpire et des Epicuriens de cette époque dépravée, coûtaient quelquefois plus d'un million. On nourrissait les lamproies des viviers avec la chair des esclaves, et l'on ne reculait devant aucun sacrifice pour se procurer et faire arriver à Rome un seul poisson du Pont-Euxin. Les produits du monde connu s'accumulaient
(1) Les empereurs clierchaient à alléger, à cet égard, la charge du trésor public en faisant de la dépense des jeux une condition essentielle des dignités publiques les plus recherchées, moyennant une subvention. Cette subvention s'élevait, sous Claude, à 80 millions de sesterces, près de 16 millions de francs. — Voyez Moreau-Christophe, loc. cjY. — Code Théodosien, 1. 2, XV, 6, rfe Spectaculis; 1. 13 et 52, VI, 4 dePrœoribus .