CHAPITRE V
Aussi bien avons-nous à tirer un enseignement profond des moyens qu'ont employés les propagateurs du Christianisme pour assurer le succès de leur œuvre. Ils nous montrent par quel esprit de conciliation, par quelles concessions intelligentes on peut combiner les exigences du passé avec les aspirations de l'avenir, et consolider les grandes révolutions politiques et morales.
Le Christianisme naissant eut pour interprètes et pour apôtres de grands diplomates qui, appréciant, avec une merveilleuse perspicacité, les conditions de la société contemporaine, en firent servir les éléments divers au triomphe de leur religion.
L'Église a exalté bien haut le génie des disciples auxquels la mort de Jésus légua la mission que le fils de Marie n'avait pu achever. Elle a vu une inspiration divine dans les actes et les paroles de ces humbles pécheurs qui, dépourvus de toute instruction, de toute autorité et de toute influence personnelles, ont, cependant, imposé la loi du Christ au monde païen et étonné les peuples par leurs prédications. Elle a proclamé l'action de Dieu dans ces douze hommes saisis tout à coup et pénétrés de l'esprit saint.
Les faits historiques que nous avons analysés atténuent beaucoup la vérité de cette opinion et la légitimité de cet enthousiasme.
Après la mort de Jésus, rien n'indique, dans les Apôtres, cette grandeur de vues, ces vastes desseins, cette ambition généreuse qui ont fait le triomphe de l'idée chrétienne. Ils ne veulent rien changer aux prescriptions de l'ancienne loi; ils sont aussi attachés que les Pharisiens eux-mêmes à la tradition hébraïque; ils ne songent qu'à ramener au bercail ceux qu'ils appellent '( les brebis égarées d'Israël )> , c'està-dire à inaugurer, dans le sein même du Judaïsme, une réforme morale, une sorte de nouvelle secte plus philosophique que religieuse. Ils parlent de leur maître avec admiration, mais sans lui attribuer formellement un caractère de divinité; ils croient que Jésus était bien le rédempteur promis à Israël, mais non pas le sauveur du monde entier; et même, troublés par le non accomplissement des prophéties qui concernaient l'envoyé messianique, ils espèrent un second avènement du Christ dans le but de réahser alors toutes les promesses des livres saints.
Quant à l'influence qu'ils exercent dans le