CHAPITRE VI
l'ennemi irréconciliable de l'empire, l'ennemi du genre humain.
Être l'ennemi de l'empire, c'était, en effet, l'être, à cette époque, du monde entier. Rome tenait en ses mains le sceptre de la domination universelle ; elle était la tète et la reine de tous les peuples connus qu'elle traînait à son char triomphal. Aussi, partout où les exilés de Sion portaient leurs pas errants et leur sombre défaite, ils trouvaient les Romains toujours puissants, toujours implacables, les farouches proconsuls, les généraux encore frémissants du long échec des armées impériales de Judée, c'est-àdire la loi oppressive, l'esprit de colère, de vengeance et de persécution.
Partout, au nord comme au midi, au levant comme à l'occident, dans les déserts africains comme dans les riches contrées de l'Asie, chez les Rretons séparés de tous les continents comme chez les Scythes du Pont-Euxin, dans les sombres forêts de la Germanie comme dans les champs druidiques de la Gaule, partout les aigles, les drapeaux, les faisceaux et les agents de Rome se dressaient aux yeux des douloureux proscrits, avec leurs menaces, leurs violences et leurs anathèmes opiniâtres.
3i8 LES DÉICIDES.
Une cause religieuse vint, dès l'époque romaine, se joindre à ces motifs de persécution et de rigueurs politiques. Les peuples, jusqu'alors vaincus par les Romains, étaient des nations païennes ayant à peu près la même mythologie, le même culte, les mêmes croyances que leurs vainqueurs. Pour la première fois, dans la lutte contre les Juifs, les Romains se trouvèrent en face d'une résistance religieuse et d'un principe nouveau. Les Hébreux, en effet, défendaient bien moins leur territoire que leur foi ; c'est là ce qui décuplait leur courage et leurs forces. Les Romains comprirent aisément que la religion était le secret de l'héroïsme de ce peuple étrange, et tous leurs efforts tendirent à détruire le culte et la loi d'Israël. Des statues furent placées dans le temple de Jérusalem ; on tenta de substituer au culte de l'Éternel l'idolâtrie romaine. Ces profanations ne firent qu'exciter l'énergie et le désespoir des défenseurs de la Judée.
Rome ne voyait pas d'ailleurs sans étonnement et sans émotion cette rehgion si différente
CRAPITRE VI. 349
de celle que le monde entier pratiquait, si simple , si contraire à toutes les idées universellement admises sur la nature des dieux et leurs rapports avec les hommes. Un secret pressentiment lui disait que le dieu inconnu qu'adorait Israël devait chasser les divinités du paganisme et régner seul sur cette terre immense qu'elle foulait d'un pied triomphant. Ce que la Grèce avait fait à l'égard de Socrate, cet autre révélateur du Dieu unique et infini, Rome le fit sans pitié à l'égard des Juifs. De même qu'Athènes avait lancé sur l'illustre philosophe les sarcasmes d'Aristophane, de même Rome lança sur les Juifs les railleries, les épigrammes, les dédains de ses poètes et de ses écrivains. Tous les satiriques de l'Empire se sont épuisés en traits moqueurs et méprisants contre les Hébreux, tandis que les plus graves historiens, et parmi eux Tacite lui-même, répandaient dans le peuple les idées les plus fausses sur les traditions et les croyances des fils d'Israël. N'allaient-ils pas jusqu'à affirmer qu'au fond du Saint des saints, du mystérieux asile où le grand-prêtre prononçait, dans les jours solennels, le Nom Ineffable , on cachait aux regards profanes et l'on adorait en secret la tête d'un âne (^ ) ?
(1) Tacite, Histoires, liv. V, ch. II et suiv.
D'ailleurs, pour le gouvernement et pour le peuple, les Juifs n'étaient pas seulement une secte dont les doctrines et la foi religieuse restaient incompréhensibles et cachées, c'étaient les contempteurs des dieux du paganisme, c'étaient les adversaires implacables de ce polythéisme matérialiste qui était alors le dogme de la société entière et la base même de son organisation. Les prêtres païens, plus clairvoyants encore que les Césars, et plus inquiets sur les dangers que l'apparition du monothéisme faisait courir à leurs théories idolâtres , ameutaient contre les Juifs la plèbe facile à entraîner, en même temps qu'ils conseillaient aux empereurs des rigueurs excessives.
Ainsi la différence de religion creusa de plus en plus l'abîme que la poh tique avait déjà si profondément ouvert entre les Romains et les Hébreux.
Une équivoque fatale augmenta encore, à cet égard, l'inimitié réciproque.
La secte chrétienne naissante ne se distinguait des Juifs par aucun signe extérieur et caractérisé. Le nom de Juifs désignait indifféremment les apôtres de l'Évangile et les observateurs de la loi du Sinaï ; il comprenait tous les individus