CHAPITRE ÏV
Les raisons d'ordre intérieur qui rendaient Jésus suspect et dangereux aux yeux des hommes publics de Judée^ n'étaient pas moins sérieuses.
Comme tous les réformateurs politiques, c'est sur les masses qu'il cherchait à s'appuyer ; c'est à elles qu'il s'adressait de préférence, certain d'en être écouté lorsqu'il s'élèverait contre les excès et les abus du pouvoir et contre les vices de l'organisation de son temps. Il disait : « Ceux » qui sont les premiers seront les derniers { ^ ) . Vous ■ savez, ajoutait-il, que les princes des nations » les dominent ; il n'en doit pas être de même » parmi vous. Mais que celui qui voudra devenir » plus grand parmi vous soit votre serviteur, et » que celui qui voudra être le premier soit votre » esclave (^). Quiconque s'élèvera sera abaissé. » Les plus petits sur la terre seront les plus » grands dans le royaume des cieux (^). » Il disait encore : « Il est plus aisé à un chameau de pas-
(1) Et ecce sunt novissimi qui erunt primi et sunt primi quienintnovissimi. — Luc, ch. Xni,v. 30.—Matthieu, cli. X!X, T. 30, ch. XX, V. 46.
(2) Matthieu, ch. XX, v. 25, 26 et 27; ch, XXIIÏ, v. 11 et 12. (^ Matthieu, ch. XVIII, v. 4.
» ser par le trou d'une aiguille qu'à un riche » d'entrer dans le royaume des deux (^). » Sa doctrine aboutissait, par des conséquences logiques, à la communauté des biens ; il exhortait ses disciples à abandonner leurs parents, à s'affranchir de tous les liens et de tous les devoirs de la famille pour se vouer tout entiers à sa personne (^j; en certains cas il absolvait l'adultère et proclamait l'illégitimité de la justice humaine et du droit de punir ( ^ ) Enfin il déclarait hautement qu'il n'apportait pas la paix, mais la guerre ; qu'il venait séparer le fils d'avec son père, la fille d'avec sa mère, et semer l'anarchie au sein du foyer domestique (*).
Tous ces actes, tous ces principes peuvent sans doute être expliqués par des considérations d'un ordre moral et philosophique très-élevé. A la distance de plusieurs siècles , on peut y découvrir
(1) Matthieu, ch. XIX, v. 23 et 24.
(2) Matthieu, ch. X, v. 37, ch. XIX, v. 29.
(3) L'épisode de la femme adultère, rapporté par saint Jean, ch. VIII, V. 3 et suiv., est certainement sublime comme ex* pression de clémence et de bonté ; mais, au point de vue social, la maxime proclamée alors par Jésus ne tendait à rien moins qu'à rendre impossible et illégitime l'action des tribunaux. C'était la négation absolue du droit de juger et de punir. Au reste, tel était bien le fond de sa doctrine, car, dans une autre circonstance moins solennelle, il disait à ses disciples : « Ne jugez pas les autres afin de n'être pas jugés. »> — Matthieu, ch. VII, v. 1.
(4) Matthieu, ch. X, v. 34, 35, 36; Comp., ihid., v. 21.