CHAPITRE V
ainsi le silence le plus complet mérite d'être connu. Voici comment il est exposé dans le récit de saint Luc.
Simon-Pierre vient de répondre : « Tu es le » Christ, fils de Dieu. » « Alors Jésus, les blâ- » mant, ajoute TÉvangile, leur ordonna de n'en • parler à personne ^ parce que^ dit-il, il faut D que le fils de VHomme soujfre beaucoup^ qu'il » soit réprouvé par les anciens du peuple , par » les chefs des prêtres et par les scribes, qu'il soit » mis à mort et qu'il ressuscite le troisième » jour (M.» Pierre, effrayé de ces douloureuses prédictions, s'écrie : (( Ah ! Seigneur ! qu'un pa- » reil malheur s'éloigne de toi ! Que cela ne t'ar- 0 rive point! » Et Jésus, se tournant vers lui, répond d'une voix indignée : « Va-t'en de moi, » Satan ; tu es pour moi un scandale ;]tu ne dési- » res que les choses humaines et tu n'as point de » de goût pour les œuvres de Dieu(^) î »
Il est facile de comprendre l'importance con-
(1) Praecepit ne cui dicerent hoc, dicens ; quia oportet filium hominis multa pati, et reprobari a senioribus, prin cipibus sacerdotum et scribis, et occidi, et tertià die resiirgere.— Luc, ch. IX, v. 21 et 22. — Matthieu, ch. XVI, v. 21.
(2) Et assumens eum Petrus, cœpit increpare illum dicens : Absit a te Domine ; non erit tibi hoc ! — Qui conversus dixit Petro : Vade post me, Satana; scandalum es mihi, quia non sapis ea quae Dei sunt sed ea quae hominum. — Matthieu, ch. XVI, V. 22 et 23. — Luc, loc. cit.
sidérable de ce passage. Le fondateur du christianisme laissait volontairement les Juifs dans l'ignorance de sa mission, et pourquoi? pour qu'aveuglés sur son compte et ne voyant en lui qu'un agitateur vulgaire, qu'un révolutionnaire menaçant, les magistrats hébreux le persécutassent et le missent à mort. Quel rôle étrange voulait-il donc assigner aux chefs de la nation et au peuple tout entier, dans le drame de sa vie et de sa mort? Car, de deux choses l'une : ou bien, ignorant son caractère messianique, ils le poursuivraient comme un perturbateur de lapaix pubhque et le condamneraient dans les termes de la loi, et dès lors comment pourraient-ils être repréhensibles devant la postérité, pourn'avoir vu enlui qu'un criminel ordinaire? ou bien ils le dédaigneraient et laisseraient impunies ses provocations à la révolte, et dès lors, en présence du démenti qu'auraient reçu ses prédictions, que serait devenue sa prétention au titre de fils de Dieu et de Messie ?
Dans un cas comme dans l'autre, les Juifs n'étaient certainement pas coupables en méconnaissant celui qui prenait tant de précautions pour ne pas se révéler. Et quelle responsabilité ont-ils pu encourir lorsque, volontairement et de propos délibéré, Jésus a fait d'eux les instruments fatals d'un supplice qu'il déclarait indispensable au succès de son œuvre?