CHAPITRE VIII. m
peuple, il est douteux qu'il put y voir un témoignage bien positif de leur authenticité. Nous disons: si ce récit futalors connu dupeuple, car saint Marc déclare que les saintes femmes, après l'apparition ou les apparitions du sépulcre, « sorti- » rent aussitôt et s'enfuirent, saisies de crainte » et de tremblement ; et elles ne dirent rien a per- » sonne tant leur frayeur était grande (^). »
Et cependant, s'il faut en croire deux des Evangélistes, Matthieu et Jean, Jésus lui-même s'était révélé à elles dans le sépulcre i^).
Toutefois dans le récit de Jean, Marie s'étant retournée vit bien Jésus debout, mais elle ne le reconnut pas et, pensant que c'était le jardinier, elle lui dit : « Seigneur, si c'est vous qui avez » enlevé le corps, dites-moi où vous l'avez mis et » je l'emporterai « (^). Il fallut que Jésus lui ouvrît les yeux pour qu'elle reconnut enfin celui qu'elle cherchait.
Mais l'aveuglement des disciples fut bien autrement grand, et l'on ne saurait trop s'étonner de leurs hésitations, quand on se rappelle les pa-
(1) Et NEMiNi quidqmm dixerunt ; timebant enim.— Marc, cli. XVJ, V. 8.
(2) Conversa est retrorsùm et vidit Jesum stantem. — Jean, ch. XX, V. 14. — Matthieu, ch. XXVIIl, v. 9.
(3) « Et non sciebat quia Jésus esset... Illa existimans quia HORTULANUS esset, dicit ei : Domine, si tu sustulisti eum, dicito mihi ubi posuisti eum et ego eum tollam.— Jean, ch. XX. V. fi et 15.
rôles si explicites par lesquelles Jésus avait proclamé la nécessité de sa mort et la certitude de sa résurrection.
Déjà les onze n'avaient accueilli que par un vif sentiment d'incrédulité, ce qui leur avait été rapporté touchant le fait lui-même de la résurrection. Marie Madeleine leur ayant dit que Jésus était encore vivant et qu'elle l'avait vu, Us ne la crurent point (^); ce qu'elle leur disait leur parut comme une rê\>erie à laquelle ils ne pouvaient ajouter foi ^)»
Ce septicisme inexplicable est encore plus caractérisé dans la suite du récit évangélique.
Jésus, d'après saint Matthieu, avait dit aux saintes femmes en se révélant à elles : « Allez » dire à mes frères qu'ils aillent en Galilée; » c'est là qu'ils me verront » (^). On trouvera, peut-être, étrange et regrettable qu'il n'ait pas jugé à propos de se manifester aux apôtres dans Jérusalem même, et qu'il nesesoitpaspubhquement montré, vainqueur de la mort, au sein de la capitale de la Judée ; mais n'apprécions pas les desseins secrets de cet homme-Dieu, dont
(1) Et illi audientes quia viveret et visus esset ab ea, non CRFDiDt-RuisT. - Marc, ch. XVI, v. 11.
(2) Et visa sunt ante illos simi deliramentum verba ista et non
CREDIDERUNT ILLIS. — Luc. Cll. XXIV, V. 11.
(3j Mattliieu, ch. XXVIU, v. 10.
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toute la vie est si incompréhensible, et suivons en Galilée ses disciples favoris.
» Les onze, dit Matthieu, s'en allèrent donc en » Gahlée, sur la montagne ou Jésus leur avait » commandé de se trouver, et le voyant là, ils » l'adorèrent. Quelques-uns néanmoins furent en » doute (*), ajoute FEvangile. » En doute! Pourquoi? Les autres Evangiles nous le font comprendre; c'est que, soit transfiguration surhumaine, soit toute autre cause inconnue, l'apparence de Jésus ressuscité n'était pas absolument identique à celle de Jésus vivant, et ceux qui l'avaient approché de plus près durant sa vie, avaient quelque peine à le reconnaître.
On a vu que Marie Madeleine n'avait pas tout d'abord reconnu Jésus dans le sépulcre. 11 apparut, sous une autre forme (^), dit saint Marc, à deux de ses disciples qui s'en allaient à une maison de campagne; ceux-ci vinrent le dire aux autres disciples : « mais ils nejes crurent pas » non plus (^). »
L'épisode d'Emmaûs n'est pas moins singuHer.
(1) Et videntes eum adoraverunt : Quidam autèm dubita- YERUNT. — Matthieu, ch. XXVUT, v. 17
(2) Post haec autem duobus ex his ambulantibus ostensus est in aliâ effigie. — Marc, cli. XVI, v. 12.
(3) Et illi euntes nuntiaverunt cœteris; nec illis credide- RUNT. — Marc, ch. XVI, v. 13.
Deux d'entre les disciples s'en allaient vers un bourg nommé Emmaûs, éloigné de soixante stades de Jérusalem. Comme ils s'entretenaient ensemble de tout ce qui s'était passé, Jésus vint lui-même les joindre et se mit à marcher avec eux ; mais leurs jeux étaient aveuglés et ils ne le reconnurent point (*). Ils cheminent ensemble pendant longtemps, eux racontant à Jésus les derniers événements qui s'étaient accomplis à Jérusalem, son crucifiement, le bruit de sa ré» surrection. Chose remarquable, en parlant de Jésus, ils l'appellent « un pi^ophète, puissant en » œuvres ^) » , mais ils ne le qualifient pas du nom de « Dieu. » Jésus, de son côté, converse avec eux, leur explique les écritures saintes et veut les quitter; mais ils le forcent à s'arrêter au bourg, à dîner à leur table, et ce n'est qu'au moment où il rompt avec eux le pain bénit, que leurs yeux s'ouvrent ; ils le reconnaissent enfin, mais aussitôt la vision disparaît à leurs regards étonnés (^). Ils retournent à Jérusalem, racontent aux apôtres ce qu'ils ont vu, et pendant qu'ils causent ensemble, Jésus se présente au milieu
(1) Oculi autem illorum tenebanturne eum agnoscerent. — Luc, clL XXIV, V. 16.
(2j Et dixerunt : De Jesu Nazareno, qui fuit vir propheta, potens in opère et sermone. — Luc, ch. XXIV, v. 19.
(3) Et aperti sunt oculi eorum et cognoverunt eum, et ipse evanuit ex oculls eorum. - Luc, cli. XXIV, y. 30 et 31.
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d'eux, leur disant t « la paix soit avec vous. » — Mais, dans le trouble et la frayeur dont ils étaient saisis, ils croj aient que c'était un esprit {^). Il fallut, pour dissiper leur incrédulité, que Jésus leur montrât ses pieds et ses mains percés par les clous de la croix; il fallut que saint Thomas, qui est devenu le symbole du scepticisme religieux, plongeât ses doigts dans les plaies saignantes P). Et, malgré cela, comme ils ne croyaient pas encore, il leur demanda à manger (^) et mangea en effet un morceau de poisson et un rayon de miel, ce qui les convainquit qu'il était bien réellement ressuscité.
Jésus apparut encore une fois, sur les bords de la mer de Tybériade, à Simon Pierre, à Thomas, à Nathanaël, aux fils de Zébédée et à deux autres, qui étaient occupés à pécher dans une barque. C'était à l'aube du jour; Jésus parut sur le rivage et, cette fois encore, ses disciples ne le reconnurent pas {^) ,hien qu'il s'entretînt avec
(1) Existimabant se spiritum videre. —Luc, cJi. XXIV, v. 37.
(2) Ostendit eis manus et pedes. — Luc, cli. XXIV, v. 38 et suiv. — Jean, cli. XX, v. 26 et 27.
(3) Adliuc autem illis non credentibus dixit: Habetis hic aliquid quod manducetur? — Luc, cb. XXIV, v. M.
(i) Mane autem facto stetit Jésus in littore. Noniamencognoverunt discipuliejus quia Jésus essef. — Jean. cb. XXI, v. 4.
eux pendant quelques instants. Ce fut là la dernière apparition de Jésus en ce monde.
Yoilà tous les renseignements que TÉvangile nous a conservés sur la résurrection du Dieu crucifié et sur les circonstances dans lesquelles il s'est manifesté après sa mort. Nous ne faisons pas ici la critique des évangiles ; nous ne discutons pas le plus ou moins de vraisemblance de ces récits merveilleux ; nous ne voulons pas rechercher si les deux Marie, si les disciples favoris n'ont pas été en proie, dans le sépulcre e tailleurs, à des visions, à des hallucinations dont il existe de si nombreux exemples ; encore moins , voulons-nous examiner si les événements qu'ils rapportent et qu'ils ont un si visible intérêt à faire croire, sont bien réellement arrivés. Non! nous prenons les évangiles comme expression de la vérité, et nous demandons à tout esprit sincère et impartial si les Juifs ont pu consciencieusement admettre la résurrection de Jésus, si même ils en ont eu une connaissance positive.
Le fait matériel de la résurrection n'a été vu de personne, au dire des Evangiles, et n'a pu, dèslors, être constaté publiquement. Au bout de
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deux jours, le tombeau où Jésus a été déposé est trouvé vide ; la pierre qui en fermait l'entrée a été enlevée. Par qui? comment? dans quelles circonstances? L'Évangile ne nous le dit pas. Les saintes femmes qui venaient pleurer au sépulcre du Christ, consternées, au lieu de croire à une résurrection, accusent les Juifs d'avoir soustrait lecorps du Seigneur, tandis que ceux-ci, avec tout autant de vraisemblance , accusent les disciples d'être venus, durant la nuit, enlever clandestinement le corps de leur maître. Où est la lumière? où est la vérité entre ces deux sentiments contraires, qui, tous deux, éclatent au moment où la disparition du corps est connue ? Eh î quoi ! les disciples eux-mêmes , avertis de cet événement, refusent d'y croire; ils doutent même, lorsque Jésus se montre à eux en Galilée. Deux ou trois fois, Jésus ressuscité apparaît, et les apôtres et Marie Madeleine le prennent pour un étranger et ne reconnaissent plus les traits de celui dans l'intimité de qui ils avaient si longtemps vécu; et le peuple juif, qui n'assistait à aucune de ces apparitions prodigieuses, à qui il n'était pas donné de toucher, comme saint Thomas, le flanc, les mains, les plaies du Crucifié, aurait été plus confiant ou plus crédule?
Et comment cette foi aurait-elle pu, d'ailleurs, se répandre parmi les masses?
Jésus, après sa mort , s'est bien révélé à quelques disciples privilégiés ; mais il n'a été vu par aucun des habitants de Jérusalem et de la Judée. 11 ne s'est pas même dressé , terrible et vengeur, devant ses bourreaux, pour les convaincre ou pour faire entrer dans leur âme le remords et l'effroi. Comment donc les Juifs auraient-ils pu croire aux récits d'ailleurs contradictoires de ceux qui prétendaient l'avoir vu dans des lieux très-éloignés de la capitale, et que leur intérêt à répandre cette croyance devait rendre évidemment suspects?
Ainsi, letémoignage delà résurrection, lesigne qui devait prouver , avec une clarté plus grande que la lumière du jour, la divinité de Jésus, ne fut pas accordé au peuple juif. Mettons-nous un instant à la place des contemporains de ces événements et demandons-nous , dans loyauté de notre conscience , s'ils étaient de nature à leur inspirer une foi complète et si nous pouvons blâmer les sentiments d'incrédulité dont ils se montrèrent alors animés.