LIVRE V
Inccriitudes de l’opinion sur le caractère messianique de Jésus. — Il se révèle à ses apôtres. — Défense de rien dire aux Juifs. — Motifs de celte interdiction. — Doutes sur la filiation de Jésus. — Incrédulité fortifiée par ses prédications. — Justification de l'insistance des Juifs. — Demandes réitérées de preutes. — Refus et réponses évasives de Jésus. — Le peuple l'.ndjure de se faire connalire ; il s’y refuse.
Jésus, en effet, se laissait acclamer comme le Christ [trédit, comme le rédempteur d’Israël par ses disciples et par la foule qui s’amassait autour de lui; mais, quand on lui demandait d’établir sur des preuves positives son titre et son autorité, ses réponses étaient loin d’être satisfaisantes.
Au reste, si le peuple se montrait à peu près unanime pour reconnaître et saluer en lui un nouveau prophète, l’opinion publique était beaucoup plus hésitante en ce qui concernait son caractère messianique. — Les uns, ainsi que nous l’avons dit plus haut, voyaient en lui Jean Baptiste ressuscité ; les autres, Elle ; d’autres, Jérémie ; d’autres, enfin, quelqu’un des grands pro- |)hètes mais bien peu le reconnaissaient comme Christ.
■ Alii Joaiiucm Baplhtam, alii aiitcm Eliam, alii veto Jcrcmiani aut unum ex propbetia. — Mattuieu, ch. xvi, v, H.
oy
Il s’informait attentivement à ce sujet des idées populaires, et ses disciples lui rapportaient les divers bruits qui circulaient à son égard *. « Et vous, dit-il un jour à ses apôtres, qui pensez-vous que je sois ? Simon- Pierre lui répondit : — Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant! — Heureux Simon Bar Jona, reprit alors Jésus, à qui celte révélation a été faite, non par la chair et le sang, mais par l’inspiration de mon père qui est au ciel »
C’est la première fois, depuis le début de ses prédications, que Jésus prend solennellement devant ses propres disciples le titre de Messie Le texte que nous venons de citer est important en ce qu’il prouve que, jusqu’alors, le fils de Marie n’avait pas révélé à ses plus intimes adhérents ses projets définitifs, et que, pour eux -mêmes, il
1 Matthieu, ch. xvi, v. 13.
» Dixit illis Jésus : Vos autem quem me esse dicitis? — Respondens Simon Petrus dixit : Tu es Cliristus, filius Dei vivi. — Respondens autem Jésus, dixit ci : Deatus es, Simon Bar Jona, quia caro et sauguis non revelavit tibi, sod Pater meus qui in cœlis est. — Matthieu, ch. xvi, v. 15, 16, 17. — Cotte heureuse réponse valut à Simon-Pierre, outre la faveur d’etre proclamé la pierre angulaire de l’Égliso future et de recevoir les clefs du royaume des deux, la promesse que ce qu’il lierait sur la terre serait lié dans le ciel. — Ibid., v. 18 et 19. — On sait que l’autorité des papes et la suprématie matérielle et-spirituelle de l’évéquo de Rome se sont fondées sur ce texte évangélique. • s Noua nous servons tantôt du mot Christ et tantôt de celui de Messie; mais ces deux expressions sont identiques. Le mot J/ervie en hébreu signifie Oint; !e mot Christ (en grec Christos) a la môme signification.
Le titre de Messie n’emporte, dans la tradition biblique, aucune idée de divinité. Saül est appelé n le Messie (l’oint) de l’Éternel. n I Samuel, ch. xxiv, V. 7. — David est, partout dans les textes sacrés, salué du nom de Messie. — H Samuel, ch. xxii, v. 51. — Enfin, cette qualification est donnée par Isaïe à Cyrus. — Isaïe, ch. xlv, v. I.
LES DÉICIDES, n’était jusque-là qu’un sage, un homme inspiré de Dieu, un prophète, un grand réformateur, et non le Christ qui devait sauver Israël.
Mais enfin, puisque Jésus s’est fait connaître, il faut croire qu’il va déchirer aux yeux de tous le voile qui le cache encore et éclater devant le peuple entier dans la splendeur de son divin apostolat. Erreur ! A peine a-t-il reçu de Simon-Pierre la réponse révélatrice que nous venons de rapporter, qu’il ordonne expressément à ses disciples de ne dire à personne qu'il était le Christ *.
Cette recommandation n’est, au reste, pas la seule du même genre que nous rapportent les Evangiles. On se souvient que, lors de la prétendue apparition de Moïse et d’Élie auprès de Jésus transfiguré, Pierre, Jacques et Jean, témoins du miracle, reçoivent l'ordre de ne rien dire à personne touchant cette vision On n’a pas oublié non plus le reproche que les frères de Jésus lui adressaient touchant le mystère dont il s’enveloppait aux yeux des Juifs, et les conseils réitérés qu’ils lui donnèrent de se révéler enfin d’un façon publique ®.
Luc et Marc, qui racontent aussi la réponse de Simon -
' Time præcepit discipiilis suis ut nehini dicerent quia ipse esset Jésus Christcs. — Matthieu, ch. xvi, v. 20. — Voyez aussi Luc, ch. ix, V. 21.
* Præcepit eis Jésus dicens : Nemini dixeritis visionem. — Matthieu, ch. XVII, V, 0. — Luc, qui rapporte aussi la transfiguration du mont Thabor, ajoute que les disciples observèrent scrupuleusement l’ordie de Jésus et qu’ils ne dirent à personne ce qui s'était passé : Et ipsi tacuenint et nemini dixerunt in illis diebus quidquam ex his qnæ viderant. — Luc, cil. IX, V. 3G.
’ Jean, ch. vu, v. 5.
Pierre à la demande de Jésus, ajoutent que ce dernier se montra irrité de cette révélation et gourmanda ses disciples, en leur prescrivant instamment de ne rien dire à <jui que ce fût
Le motif pour lequel Jésus leur recommandait ainsi le silence le plus complet mérite d’être connu. Voici comment il est exposé dans le récit de Luc.
Simon-Pierre vient de répondre : « Tu es le Christ, fils de Dieu. » « Alors Jésus, les blâmant, ajoute l’iivangile, leur ordonna de n’en parler à personne, parce que, dit- il, il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu’il soit réprouvé par les anciens du peuple, par les chefs des prêtres et par les scrilies, qu’il soit mis à mort et qu’il ressuscite le troisième jour » Pierre, effrayé de ces douloureuses prédictions, s’écrie : « Ah ! Seigneur ! qu’un pareil malheur s’éloigne de toi ] Que cela ne l’arrive point ! » Et Jésus, se tournant vers lui, répond d’une voix indignée : « Va-t’en de moi, Satan ; tu es pour moi un scandale ; tu ne désires que les choses
> At nie increpnns illos, præccpit ne ct:i dicerent hoc. — Luc, cli. i\, V. 2t. — Et comni natus est ois ne ciii dicerent de illo. — AUnc, ch. xiii, V. 20.
t Præccpit ne cni dicerent hoc, dicens, quia oponTEx filium hoiiiinis multa pati, et l'cprobari a scnioribiis, principibus sacerdoliim et scribis, et occidi, Cl tertià die resnrgere. — Luc, ch. it, v. 21 et 22. — Matthieu, cil. \vi, V. 21.
linmaines et lu n’as point de goiit pour les œuvres <le Dieu ‘ ’! »
Il est facile de comprendre l’importance considérable de ce passage. Le fondateur du christianisme laissait volontairement les Juifs dans l’ignorance de sa mission, et ]K)urquoi ? pour qu’aveuglés sur son compte et ne voyant en lui (ju’un agitateur vulgaire, qu’un révolutionnaire menaçant, les magistrats hébreu.\ le persécutassent et le lissent mourir ? Quel rôle étrange voulait-il donc assigner aux chefs de la nation et au peuple tout entier, dans le drame de sa vie et de sa mort ? Car, de deux choses l’une : ou bien, ignorant son caractère messianique, ils le ])Oursuivraient comme un perturbateur de la paix publique et le condamneraient dans les termes de la loi, et dès lors comment pour raient- ils être répréhensibles devant la postérité pour n’avoir vu en lui qu’un criminel ordinaire ’? ou bien ils le dédaigneraient et laisseraient impunies ses provocations à la révolte, et dès lors,,en présence du démenti qu’auraient reçu ses prédictions, que serait devenue sa prétention au titre de Fils de Dieu et de Messie ?
Dans un cas comme dans l’autre, les Juifs n’étaient certainement pas coupables en méconnaissant celui qui prenait tant de précautions pour ne pas se révéler. Et
< Kt .'issumcns eum Pctrus, cæpit incrcpare ilium diccns : Absit a te Domine; nou eril tibi hoc! — Qui coiivcrsus dixit Petio : V;ide post me, Salana; scandaluni es iiiihi, quia non lîapis caqua; Dei siint, sed ea quœ hominum. — Matthieu, ch. xvi, v. 22 et V.3. — l.io, lor. nf.
Digilized by Googk
quelle responsabilité ont-ils pu encourir s’il est vrai que, volontairement et de propos délibéré, Jésus ait fait d’eux les instruments fatals d’un supplice qu’il déclarait indispensable au succès de son œuvre ?
Ses actes et ses paroles n’étaient d’ailleurs pas de nature à inspirer aux masses la conviction qu’il était le Messie, libérateur du peuple de Dieu. On sait que le Christ devait être de race royale, descendant direct de David. Le peuple qui disait de Jésus : « Mais n’estce pas là le fils du charpentier de Nazareth ? Ne connaissons-nous pas sa mère, ses frères et ses sœurs ‘ ? » n’était guère porté à voir en lui l’héritier légitime du grand monarque hébreu. Lui-même, comprenant bien l’objection que pouvait soulever sa généalogie, cherchait à propager l’idée que le Christ ne devait pas nécessairement être le fils de David. Un jour que les pharisiens étaient auprès de lui, il leur dit : « Que pensez-vous du Christ ? De qui doit-il être le fils ? Ils lui répondent : — De David. — Comment donc, reprend Jésus, David l’appelle-t-il son Seigneur? Et, s’il le nomme ainsi, comment peut-il être son fils »
< Matthieo, c. XIII, V. 65.
> Congrcgatis Butem Pliarisæis, interro^vit cos Jésus, diceiis : Quid vobis videtur de Christo? Cujus fliius est? Diciint ei : David. .\it illis; Quonodo ergo David in spiritu vocat eum Dominum, dicens : Dixit Do-
Or, c’était là contrarier une des traditions les plus accréditées dans la Synagogue juive, sur l’un des signes essentiels par lesquels le Messie ferait reconnaître sa mission divine, et, si l’on peut ainsi dire, sa légitimité.
D’un autre côté, les Juifs, appuyés sur de nombreuses prophéties, avaient toujours considéré l’avénement des jours messianiques comme l’inauguration d’une ère de paix, de concorde et de fraternité universelle. Jésus troublait à cet égard toutes leurs idées et toutes leurs espérances. « Ne croyez pas, disait-il, que je sois venu apporter la paix à la terre ; non, je n’apporte point la paix, mais le glaive et la désunion. Je viens faire du fils l’adversaire de son père, de la fille l’adversaire de sa mère ; l’homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. Je suis venu melire le feu dans le monde, et je ne désire rien sinon qu’il s’enflamme *. » Les apologistes ne manquent pas pour expliquer ces paroles si significatives dans un sens qui leur ôte toute gravité ; mais, pour les Juifs habitués à entendre tous les prophètes annoncer unanimement que l’arrivée du Messie donnerait à la terre entière la paix et le bonheur, et permeltrait à
minus Domino meo... Si ergo David vocat enm Dominum, qiiomodo fllius ejus esti — Matthieu, cil. xxii, v. 41 et suiv.
' Nolite arbitrari quia pacem venerim mittere in terram ; non veni paceni mittere sed gladium. Veni enim separare liominem adversus pattern smim et fliiam adversus matrem suam et nurum adversus socrum suant i et iuimici hominis, domestici ejus. — Matthieu, ch. x, v. .34 et suiv. — Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur 1 Put.Ttisquia pacem veni date in terram? Non, dico vobis, sedseparationem. Erunt enim ex hoc quinque in domo unâ divisi; très ht duos et duo in très dividentur. — Luc ch. xii, v. 49 et 5.
l’agneau « d’habiter sans crainte à côté du loup,' » ces prédictions menaçantes ne se conciliaient nullement avec leurs croyances séculaires. Aussi ne faut-il pas s’étonner s’ils réclamaient avec instance des preuves incontestables du caractère messianique que la voix populaire commençait à attribuer à Jésus.
Dans l’impossibilité de justifier le mystère obstiné dont Jésns n’a cessé de s’entonrer à l'égard du peuple juif, les apologistes de l’Evangile en sont arrivés à accuser ce peuple et à lui reprocher, en termes amers, d’avoir osé demander des preuves à celui qui se présentait à eux comme le Christ Sauveur. — Sa divinité, d’après eux, rayonnait autour de lui comme une auréole éclatante ; il fallait être aveugle pour ne pas la voir.
C’est là un argument de sentiment et de foi, et non pas de raison.
Pour juger l’attitude des Juifs envers Jésus, il faut toujours se placer dans le milieu contetn|>orain, et étudier historiquement quel était alors l’état des esprits et des croyances générales.
Nous avons défini, au début de cette étude, les faits révélateurs qui, d’après les plus constantes traditions du Judaïsme, devaient caractériser l’envoyé et l’époque messianique. — Rappelons-les sommairement.
Le Messie devait être descendant de David
Il devait avoir pour précurseur le prophète Élie.
Il devait assurer le triomphe d'Israël sur tous ses ennemis, restaurer le trône du Roi-prophète' et faire de Jérusalem la métropole de l’univers.
L’avénement des jours messianiques devait être signalé par un de ces phénomènes miraculeux dont la scène splendide du Sinaï rappelait le souvenir.
Enfin la paix devait régner sur toute la terre, et le nom unique de Jéhovah devait être adoré en tout lieu.
Le peuple juif ne séparait pas de la réalisation de ces promesses sa foi dans l’arrivée du Christ Sauveur. Chaque fois qu’au milieu de ses malheurs nationaux et religieux, un homme surgissait comme le libérateur longtemps attendu, le premier sentiment des Hébreux devait être d’exiger de lui les signes irrécusables qui pouvaient le faire reconnaître et acclamer.
Les nombreuses déceptions dont les Juifs avaient été si souvent victimes avant Jésus ; les pseiido-Messies qui avaient, tant de fois, surexcité, sans résultat, les espérances d'Israël, rendaient naturellement le peuple et les chefs plus défiants.
Dans ces conditions, ce n’est pas à se dissimuler aux • yeux de ses contemporains, c’est à se révéler tout entier, c’est à prouver que toutes les prophéties se réalisaient en lui, que le vrai Messie devait s’appliquer.
Or, c’est le contraire qui avait lieu.
Elie, le précurseur, n’avait point paru ; la descendance de David n’était rien moins qu’établie sur la tête du fils
LES DÉiOIDES.
de Joseph et de Marie ; Jésus interdisait à ses disciples de le faire connaître aux Juifs ; et, pour troubler davantage les idées messianiques de son époque, il annonçait qu’il ne resterait pas pierre sur pierre du temple ni de Jérusalem ; que la loi elle-même, cette loi aux grands principes de laquelle toutes les nations devaient se soumettre un jour, serait complètement abolie ; enfin qu’au lieu de la paix prédite, c’est la guerre qu’il apportait.
Tout cela était tellement contraire aux espérances d’Israël, qu’il est impossible de blâmer les contemporains de Jésus d’avoir sollicité de lui quelque révélation suprême et irrésistible.
On s’indigne contre ce que l’on appelle à tort l’esprit matérialiste et l’étroit formalisme des pharisiens de cette époque ; mais ils n'étaient pas les seuls à concevoir de sérieux doutes sur la mission du docteur galiléen. — Nous avons vu à quel point sa famille était incrédule ; ses disciples eux-mêmes étaient loin d’être convaincus ; eux aussi ils réclamaient souvent, dans leurs intimes rapports avec leur maître, le signe prophétique par lequel il devait se révéler au monde.
Eh bien ! ce signe visible, ces preuves matérielles que Jésus refusait aux Juifs et aux docteurs pharisiens, il les promet au contraire à ses apôtres et leur annonce l’avénement du royaume de Dieu, sous des traits et avec des phénomènes qui rappellent toutes les prédictions de Malachie et de Zacharie. Au jour solennel, leur dit-il, « le « signe du Fils de l’homme éclatera dans les hauteurs des
« deux ; un grand orage comme celui du Sinaï déchi- « rera la nue ; un trait de feu jaillira de l'orient à l*oc- « cident : le Fils de l’homme apparaîtra dans les nuées, « environné d’anges, au son des trompettes célestes »
C’étaient là des signes matériels dont la promesse, faite par Jésus lui-même, justifie les réclamations pressantes des pharisiens. Puisque le fils de Marie reconnaissait que ces preuves éclatantes étaient nécessaires à sa révélation définitive, pourquoi s’indignait-il et pourquoi ses apologistes s’indignent-ils après lui de l’insistance que mettaient les Juifs de son époque à les réclamer de leurs jours?
Les disciples eux-mêmes lui demandaient souvent : « Mais quand donc toutes ces choses arriveront-elles * ? » Il ne répondait à ces questions qu’en des termes évasifs, mais il affirmait néanmoins que plusieurs de ceux qui l’entouraient « seraient encore vivants lorsque le Fils de « l’homme viendrait dans sa majesté » Aussi, après sa mort, ses disciples s’attendaient-ils sans cesse à le voir apparaître dans l’appareil splendide de sa divinité *.
Jésus et les apôtres partageaient donc les convictions du peuple juif; comme lui ils pensaient, comme lui ils affirmaient que l’arrivée du Messie serait signalée par des signes miraculeux dans les deux et sur la terre.
' Matthieu, ch. xvi, xix, xx, xxiv, xxv passim. — Marc, ch. xiv, V. — Luc, ch. xxM, V. 30.
* Matthieu, ch xxrv v. 3C. — Marc, ch. xiii, v. 32.
* Ibid., ch. XXIV, v. 34. — Luc, ch. xxi, v. 32.
* Actes des AyUreSyCh, i, v. II , ch. iii,v. •.0-21.— Jean, ch. xxi,v. 22-23.
Cette croyance générale est le seul [>oint qu’il nous importe de constater. Qu’on blâme les Hébreux d’avoir réclamé de Jésus des preuves matérielles et des signes mystérieux ; que l’on dise que ce n’est point par de tels moyens que les grandes vérités se prouvent et se font accepter, nous n’avons pas à y contredire. Mais, dès que l’on reconnaît que, dans les idées générales de cette époque, les signes annoncés par les prophètes et promis par Jésus lui-même étaient la condition essentielle de son messianisme, on ne peut que déplorer le silence, l’obstination qu’il a opposée aux réclamations loyales des Hébreux.
11 nous est impossible de citer ici tous les passages des Évangiles qui attestent l’anxiété avec laquelle les chefs des prêtres et du peuple, les docteurs de la loi et la foule entière interrogeaient le « prophète de Galilée. » Bornons-nous à quelques textes essentiels.
Un jour, il avait attaqué avec sa véhémence ordinaire les pharisiens réunis autour de lui, les appelant « race « de vipères, incapables de bons sentiments, maudits dans ie présent et dans l’avenir... » Quelques-uns d’entre ceux qu’il traitait avec cette sévérité s’approchent de lui et lui disent : « Maître, nous désirerions au moins voir un signe de toi qui nous démontrât ton pouvoir. — Cette génération perverse et adultère demande un signe.
s’écrie Jésus ! il ne lui en sera pas donné d’autre que celui de Jonas le prophète *. » Et l’Evangile ajoute : « De même que Jonas resta trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, de même le Fils de l’homme devait rester trois jours et trois nuits dans le sein de la terre » Cette allusion mystérieuse à la résurrection ne fut pas comprise par les Hébreux. D’ailleurs renvoyer après sa mort l’apparition du signe surnaturel qui devait le révéler aux Juifs de son époque comme Messie et comme Fils de Dieu, n’était-ce pas, de la part de Jésus, refuser formellement les preuves qui auraient pu éclairer ses contemporains et leur imposer la foi en sa personne et en ses œuvres ?
Un autre jour, les saducéens et les pharisiens l'abordent et lui réitèrent leur demande : « Si tu as la puissance qu’on t’attribue, lui disent-ils, fais donc éclater dans le ciel un signe qui nous convainque. » Jésus ne leur répond encore qu’en leur annonçant le signe de Jonas, et s’en va les laissant dans leur indécision première *.
Saint Marc raconte que, dans des circonstances analogues, il se montra encore plus obstiné dans son silence. Des pharisiens sortent et commencent à discuter avec lui ,
' Tuiic re»poDderunt oi quidam de scribis et pliarisæis dicentes : Magister, volumus a te signum viderc. Qui rcspondens ait illis : Geiieratio mala et adultéra signum quœrit; et signum non dabitur ei. nisi signum Jonæ propbetæ. — Matthieu, ch. mi, v. 38 et suiv.
* Ibid., V. 40.
’ Matthieu, cli. xvi, v. I et suiv.
80 Lies DÉlClDieS.
le priant de leur montrer un signe céleste qui pût le révéler à leurs yeux. Jésus se contente de pousser un long soupir, disant : « Cette race demande un signe ; je vous le dis en vérité ! aucun signe ne lui sera donné *. »
Souvent, au lieu de refuser nettement les éclaircissements qu’on sollicitait de lui, il éludait les questions et embarrassait ses interlocuteurs par des difficultés habilement posées. — En voici un exemple :
Il arrive dans le temple prêchant et enseignant. Les chefs des prêtres et les anciens du peuple s’approchent de lui et lui disent : « Par quel pouvoir fais-tu ce que tu fais ? et qui t’a donné cette puissance ?» A cette demande si simple et si naturelle Jésus répond : « Laissezmoi d’abord vous interroger sur un point. Le baptême que Jean administrait venait-il de Dieu ou des hommes ? » Les prêtres et les anciens hésitent, car, en avouant que Jean était envoyé de Dieu, on pouvait leur répondre ; «Pourquoi n’avez-vous pas cru en lui ? » En déclarant son pouvoir purement humain, ils heurtaient le sentiment populaire qui tenait Jean pour un prophète. Embarrassés, ils répondirent à Jésus : « Nous l’ignorons. — Ah ! vous l’ignorez, reprit Jésus, eh bien, je ne vous dirai pas non plus par quelle puissance j’agis »
1 Et exierunt pharisœi et cœperunt conquirere cum eo quœremes ab illo sigiium de cœlo... Et ingemiscens spiritu, ait ; QuitJ generatio ista sigDum quærit? Amen dico vobis, si dabitur gencrationi isti sigimiu. — Marc, cb. vm, v. 1 1 et 13.
» Et cum venisset in lempliim accesscrunt ad cum docentem principes sacerdotiim et scnlorcs populi dicentes : In qua potestatc lia'C fads3 Et
C’était sans doute se tirer avec adresse d’une situation ilélicale en embarrassant ses adversaires ; mais avouons (jue c’était refuser très-positivement une preuve qu’après tout, les magistrats et les pontifes d’Israël avaient le droit de réclamer.
Presque toujours, d’ailleurs, il répondait aux questions qui lui étaient faites sur ces matières importantes d’une manière inintelligible pour ses auditeurs. « Quand viendra le royaume de Dieu ? » lui demandaient un jour les pharisiens. Il leur répondit : « Le royaume des deux ne viendra point d'une manière qui le fasse remarquer ; on ne dira point : il est ici ou il est là, car, dès à présent, le royaume de Dieu est au milieu de vous *. »
On voit par toutes les citations qui précèdent, qu’en effet il prenait tous les moyens possibles pour que le règne divin, dont le trionipbe dans le monde devait se faire par l’intermédiaire des Juifs, ne fût point remarqué de ces derniers.
quis libi (ledit liane potcstaicm? — Respondens Jésus dixit cis : Interlogabo vos et ego unum sernioncm... Raptismua Joannis undè crat? c cœloaii ex Iioniinibus? — At illi cogitabant inter se. . Et respondentes - Jesu dixerunt : Nescimus : — Ait illis et ipse : Kec ego dico vobis in qui potestale liæc facio. — MATTiiien, ch. xxi, v. 23 et 5. — Comparez Maiic, ch. XI, V. 27, lequel est encore plus précis.
' Iiiterrogatus autem a pharisæis : Quando venit regnura Dei? Respondens ois dixit : Non venit regnum Dei cum obscrvatiqne ; neque dicent : Ecce hic aut ccce illlc, ccce enim regnum Dei intra vos est. — Lie, ch. XVII, V. 20 et suiv. — Disons ici, pour n’y plus revenir, que tous les passages du texte évangélique que nous traduisons en français sont tirés de la traduction de Lehaistbe de Sacy, la pins autorisée da is rËgiisc catholique.
fi
« Mais enfin, lui disaient les pharisiens, qui es-tu ? — Je suis.répondJésus, je suis le puincipe qui vous parle ‘.» A coup .sur, les malheureux pharisiens ne pouvaient pas comprendre grand’chose à cette réponse mystique. Aussi n'était-ce pas sans raison qu’ils lui disaient : « Tu te rends témoignage à toi-méine; ton témoignage n’est point admissible » c’est-à-dire, prouve-nous ta puissance autrement que par tes propres affirmations.
A cette observation si manifestement logique Jésus se contentait de répondre : « Quoique je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est véritable, car je sais d’où je viens et où je vais, mais, vous, vous ne savez ni <r où je viens ni où je vais î> Or, c’était précisément parce qu’il les laissait ainsi dans une complète ignorance, qu’ils ne cessaient de l’interroger, désireux, comme tous les habitants de la Judée, d’être enfin fixés sur son origine, sur sa mission et sur son but.
On ne peut voir dans la curiosité et dans l’empressement des chefs du peuple qu’une nouvelle preuve de l’émotion que Jésus soulevait autour de lui et des espérances qu’il faisait naître. Jésus, se mettant à la tête du parti populaire dont alors les pharisiens étaient l’àme, aurait rallié tous les esprits.
' Dicebant ergo ei : Tii quis es? Dixit eis Jésus : Pnixcieieu qui et loqiior vobis. — Jean, cIi. viii, v. ?5.
» Dixerunt ergo ci pliarisæi : Tii de te ipso tcslimoiiium pcrliibes. Testiiiionium tiium non est verum. — Jean, cli. viii, t. 13.
’ Respondii Jésus et dixit eis : Et si ego lestimonium perhibeo de me ipso, verum est lestimonium ineuni, quia scio undè veni et quô vado. Vos AUTEU NESCITIS CNUÉ VENIO AIT QUO VADO. — WllL, V. 14.
Cependant, on peut croire qu’il ne voyait dans les demandes des pharisiens, des scribes et des prêtres qu’une intrigue de ses ennemis naturels pour le tenter et pour le perdre. Mais une occasion solennelle lui est enfin offerte de se révéler; va-t-il au moins la saisir?
Un jour il se promenait dans le temple, sous le portique de Salomon. La foule, depuis longtemps incertaine et hésitante à son égard, l’entoure et l’adjiire de se déclarer : « Jusqiies à quand, lui disent les Juifs, tietidras-tu notre esprit en suspens? Si tu es le Messie, dis-nols-le clai-
IIEME.NT *. »
Certes, le moment est propice ; l’épreuve est suprême. Ce ne sont plus quelques pharisiens insidieux qui viennent tendre un piège à Jésus; c’est tout un peuple, avide du secours divin, qui le supplie de se faire connaître, de ne pas tenir plus longtemps leur pensée indécise, et de déclarer enfin s’il est le Christ si impatiemment attendu. Eh bien ! le croirait-on? Jésus refuse encore de s’expliquer catégoriquement; il ne répond que par de nouveaux reproches; il accuse les Juifs d’être incrédules; il leur dit qu’ils ne sont point ses brebis; que ses brebis seules le connaissent, etc.
Incrédules! mais jamais peuple, nous ne saurions trop le redire, n’était plus disposé à acclamer le Sauveur d’Israël et de l’humanité! Incrédules! mais (|uand donc les
> Et ambiilabat Jésus in templç, in porticu Salonionis ; circumdedcruut ergo eimi Judæi et dicebant ci : Quousque animam noslram totlis? Si TO ES CumSTUS, 1)1C NOBIS PALAM. — Jeam, cIi. X, T. 23 et 24.
Juifs avaient-ils été mis à même de croire soit au messianisme, soit à la divinité de Jésus? Ils l’interrogeaient avec une sincérité manifeste, avec Tardent désir de trouver en lui l’envoyé de Dieu si longtemps espéré ; et il ne leur répondait pas ; il refusait de satisfaire à leurs justes réclamations, ou bien il enveloppait ses réponses d’un mystère impénétrable. Qui osera, après tous ces faits, blâmer les habitants de la Judée de n’avoir point vu dans le fils de Marie l’héritier de David, le Christ promis par les prophètes?
Cependant, il aurait sans doute continué en paix ses prédications, si, peu à peu, elles n’avaient pas porté atteinte àl’un des principes fondamentaux de la loi Juive, à TÜnité absolue et à TI.n visibilité de Dieu. Bientôt, en effet, Jésus s’attribua devant le peuple une nature et une autorité divines. C’était sans doute le fond de sa doctrine, puisque le christianisme en a fait le dogme essentiel de la foi nouvelle. Suivons-le sur ce nouveau terrain.
Digilized by Googlc