LIVRE VI
Jésus s’attribue un caractère divin. — Il hésite d’abord et se borne à remettre les péchés. — Divers exemples. — Marie-Madeleine. — Doctrine hébraïque sur la rémission des péchés. — Déclaration directe de divinité par Jésus. — Indignation des Juifs. — Jésus est abandonné par ses disciples. — Explication des sentiments du peuple liébreu. — Doctrine du judaïsme sur I’cmté, l'isHATÉRrALiTé et I’invisibilitê de Dieu. — Dévouement inaltérable du peuple hébreu à cette croyance. — Peines contre les prophètes qui enseignent uu dieu nouveau.
Nous arrivons à la période la plus délicate de la vie de Jésus. Le prophète de Galilée, après avoir pris, devant ses disciples, sinon devant le peuple, le titre sacré de Messie ; après avoir été l’objet, sinon le complice, de la conspiration avortée qui avait pour but de le faire roii aspire enfin à une plus sublime autorité; il se présente comme l’égal du Dieu vivant. Créateur des cieux et de la terre.
A vrai dire, si la tradition miraculeuse qui concerne sa conception et sa naissance a été contemporaine de sa vie, on ne comprend pas qu’il soit restéjusqu’àl’àge de trente ans sans proclamer hautement son origine céleste. On ne comprend pas que Marie, à laquelle l’ange annonciateur avait révélé la nature divine du fils qu’elle portait en son sein, ne l’ait pas fait connaître publiquement, alors que.
par ses prédications et ses miracles, ce fils répandait en
Israël une nouvelle doctrine et des dogmes nouveaux.
Il faut même constater ici que Jésus ne formula pas nettement d’abord sa prétention à la divinité. Il semble hésiter à altérer à ce point le monothéisme mosaïque, car il sent bien qu’il va soulever inévitablement contre lui les croyances séculaires du judaïsme et les sévérités des gardiens de la loi d'Israël. C’est indirectement qu’il s’arroge les privilèges et la puissance que la foi juive n’attribuait qu’à Dieu. L’émotion du peuple, en présence d’actes et de paroles qui portaient une atteinte profonde aux principes les plus essentiels de la religion du Siuaï, montre assez combien une prétention pareille devait rencontrer d’o[)position et d obstacles.
Jésus, dèsle principe, ne déclara donc pas positivement qu’il était Dieu; mais il affecta de remettre les péchés, droit que la doctrine d’Israël considérait comme un des plus sacrés parmi les attributs de l’Être éternel.
A Capharnaüm, il avait dit à un paralytique qu’on lui amenait pour être giiéri : « Mon fils, vos péchés vous sont remis ‘. » Un autre joui', qu’il dînait chez un pharisien, une femme de mauvaise vie vint dans la maison, avec un vase d’albàtre plein d’huile et de myrrhe, et, se tenant à ses pieds, elle les arrosait de ses larmes, les essuyait avec ses cheveux, les baisait et y répandait des parfums. « Beaucoup de péchés lui seront remis, s’écria Jésus,
1 Quorum lldem vidit, et dixit : Homo, rcmiitunlur tibi peccatu tua. — Lie, fil. V, V. 20. — Marc, cli. ii, v. S.
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parce qu’elle a beaucoup aimé. » Et, joignant à celle promesse, d’une morale un peu facile malgré sa sublimité, une réalisation immédiate, il dit alors àcelle femme: « Allez, vos péchés vous sont remis ‘? »
Or, ces paroles scandalisaient ceux qui les entendaient. « O'ii est, disaient-ils, celui-ci, qui remet môme les péchés * ?» Et ils ajoutaient : « C’est un blasphème ; qui peut remettre les péchés, à l’exception de Dieu seul ^ ? »
Et, en effet, c’était là un blasphème d’après la foi d'Israël. La loi juive, d'accord avec la raison universelle, jradmeltait pas qu’il pût y avoir des intermédiaires entre Dieu et l’homme, au point de vue de la justice éternelle; elle n’admettait pas qu’un simple mortel pût absoudre ni punir les violations de la loi divine. Dieu seul, qui sonde les cœurs et les reins. Dieu seul, dont la justice est infaillible, peut faire grâce au pécheur repentant. Telle est la doctrine incontestable du judaïsme, dans let[uel on ne retrouve à aucune époque, ni sous aucune forme, le droit, même pourle pontife suprême, d’absoudre définitivement les fautes humaines.
On voit, par les textes évangéliques qui précèdent, qu’au temps de Jésus cette doctrine n’avait rien j)erdu de son autorité.
' Dixit autem ad illam : Remittuntur tibi peccata. — Loc, cli. vii,
* Et cmpenint tpii simili accnmlaîbant dicerc Ultra so : Quis est liic qui ctiiim pcccata diniittit? — Luc, ïiïrf., v. VJ.
* Et cocpcriMit cogilarc... diceiitc» : Quis est hic qui loquitur blnsphcmias? Qiiijvilc'il dimittere peccata MSi sous Deis? — Luc, ch, v, v. 21. — Maiic, ch. Il, V. 7.
La rémission des péchés n’était toutefois de la part de Jésus qu’une déclaration indirecte de divinité; mais bientôt ses affirmations devinrent plus explicites. Il disait : « Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel ‘ ; la volonté de mon père qui m’a envoyé est que quiconque voit le fils et croit en lui ait la vie éternelle je les ressusciterai tous au dernier jour car, comme le i^ère ressuscite les morts, ainsi le fils donne la vie à qui il lui lui plaît *; tout ce que le père fait ^ le fils le fuit aussi comme lui *; comme le père a la vie en lui- même, il est aussi donné au fils d’avoir la vie en lui-mème mon père et moi, nous SOMMES UN MÊME ÊTRE^; mon père m’a sanctifié et en-
' Et ego sum panis vivus qui de cœlo descendi. — Jean, cli. vi, v. 51 . — Quia descendi de cœ/o, ibid,, v. 38.
* Hæc autein est voluntas Patris mei r,ui misit me, ut omiiis qui videt filiuni et crédit in ciim itabeal vitam aievnam. — ^^Jean, cli. vi, v. 40.
’ Et ego ressuscilaOo eiim in novissimo die. — Jean, ch. vi, v, 31), 10 et 44.
* Sicut enio) Pater suscitât mortuos et vivificat, sic et Filius, quos vult, ïivificat. — Jean, ch. v, v. 21.
® Quivcumque eniin feceril Pater, liatc et Filius similitIb facit. — Jean, ch. v, v. 19.
® Sicut eniin Pater habet vitam in semetipso, sic dédit et Filio haberc vitam in semetipso. — Jean, ch. v, v. 2(i.
’ Ego et P.iier bnem scmcs. — Jean, ch. x, v. 30. — Les disciples, que nous avons surpris déjà plusieurs fois en flagrant délit de doute, n’avaien t pas non plus sur ce point une foi complète. Philippe, un d'entre eux, disait un jour à Jésus : Seigneur, montre-nous ton père, et cela nous suffira. — Eh quoi ! lui dit Jésus, depuis le temps que je suis avec vous, vous ne me connaissez pas encore? Pliilippe, celui qui me voit voit aussi mon père (qui videt me, videt et P.itreni). Ca.mmont donc pcu\-tu dire :
voyé dans le monde, car je sms i.e fils de dieu *. » L’évangéliste Jean, en rapportant tous ces discours significatifs, qui ne pouvaient laisser aucun doute aux Juifs sur le caractère divin que s’attribuait Jésus, avoue qu’ils excitaient au plus haut degré l’indignation des chefs et du peuple. La foule qui s’était montrée si disposée à l’accueillir comme prophète et qui l’aurait même reconnu comme le Messie fils de David, s’il eût daigné lui fournir les preuves de sa mission messianique, cette foule était transportée de fureur contre lui lor.«que, se proclamant fils de Dieu et Dieu lui-même, il détruisait, par la base, le dogme de I’unité absolue de l’Eternel, qui était l’essence et le fondement de la foi juive.
Aussi un jour qu’il venait de dire publiquement que « le père et le fils étaient un seul et même être, » les Juifs prirent des pierres pour le lapider. Jésus leur dit « J’ai fait devant vous plusieurs bonnes œuvres par l’intervention de mon père ; pour laquelle est-ce (jiie vous me lapidez î » Les Juifs lui répondirent : « Ce n'est pas pour aucune bonne œuvre que nous te lapidons ; mais à cause de ton blasphème, et parce qu’ÉTANX uomjie, tu te fais Dieu II)
Montre-nous lo Pure ? » Vous ne croyez donc pas que jf sois otss le PÉnE et que le Péiie est ev moi? (Non creditis quia ego in Pâtre, et Pater in me est?) Jean, c. xiv, v. 8 et suiv.
' Queni Pater sanctificavit et misit in mundum, vos dicitis : Quia blasphemat, quia dixit : Filics Dei scm ? — Jean, cli. x, v. 36.
* Sustulerunt ergo lapides Judæi ut lapîdarent eum. Respondit cis Jésus: Mulla bona opéra ostcndi vobis ex pâtre meo; proplerquod eorum opus melapidatis? Respondcruut ci Judæi : Do boiio opéré non
!tO LES DÉICIDKS.
Dans une autre circonstance, où d’ailleurs il avait violé publiquement la loi du repos sabbatique, l’évangéliste dit que « les Juifs cherchaient avec ardeur à le faire mourir, non pas seulement parce (|u’il ne gardait pas le sabbat, mais qu’il disait que D/eu était son père, se faisant ainsi égal a Dieu *. » Et lorsqu’il déclarait, comme nous l’avons vu plus haut, qu’f/ était descendu du ciel, le peuple murmurait et répétait : « Mais n’est-ce pas là Jésus, fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? Comment donc peut-il dire qu’il est descendu du ciel * ? »
Qu'ôn lise les discours étranges et inintelligibles par lesquels Jésus répondait aux murmures et à l’irritation de l’opinion publique; on reconnaîtra qu’ils n’étaient pas de nature à porter la conviction dans l’esprit de ses auditeurs Aussi ses disciples eux-mènies, partageant le sentiment général, protestaient à leur tour contre la nature divine que leur maître s’attribuait. « Jésus, dit
lapidamiis le, seil île htasptiirmiâ, et quia tu, iiomo ccm sis, facis le ip- ■çi<m Deeu. — Jean, cli. x, v. 31 et suiv.
> Piop'.creà ergo niagis quærebanl eum Judæi interficere, quia nou solum solvcbat sabbatum, sed et Pairem suttm dicebal Deum, æqiai.eji se fucien.i Deo. — Jean, cli. v, v. 15.
‘ Mmmurubant ergo Judæi de illo, quia dixisset : Ego sum panis vivus qui de cœlo descendi. Et dicebaut : Nonne bic est Jésus fi/ius Joseph, cujus nos novinius patrem et niatreni? Quomodo ergo dicit liic : quia de cœlo descendi? » — Jean, cli. vi, v. -il et 42.
3 II est impossible de multiplier ici les citations à cet égard. Nous renvoyons aux chapitres v, vi et suivants de l’Évangile de Jean que nous publions à l’AppENmcE; on y verra, par les paroles de Jésus et par les observations du peuple à qui il s’adressait, que non-seulement il n’était pas compris, mais qu’il était vraiment impossible de le comprendre.
l’Évangile, connaissant que ses disciples murmuraient à
cet égard, leur disait: « Cela vous scandalise-t-il?
11 y en a (|uelques-uns parmi vous qui ne croient pas. » Et, en effet, plusieurs de ses disciples se retirèrent dès lors de sa suite, et ils n’allaient plus avec lui » Il resta donc avec les douze apétres auxquels il dit à cette occasion : « Et vous ! ne voulez-vous pas me quitter aussi? » Mais Pierre répondit : « A qui irions-nous. Seigneur ?... Nous croyons et nous savons que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu »
Ainsi, aussitôt que Jésus prétendit ouvertement que Dieu était son père et se confondait avec lui, le peuple, autrefois si sympathique, se tourna contre le prophète de Galilée ; le plus grand nombre de ses disciples l’abandonna ; les Douze, seuls, restèrent auprès de lui, et encore l’un d’eux devait le trahir et un autre le renier.
Les apôtres eux-mêmes lui disaient : « Seigneur, d’où vient que vous vous découvrez à nous, et non pas au monde ^ ? » Enfin les Hébreux, de plus en plus indécis, répondaient à ceux qui leur proposaient d’adopter la doctrine de Jésus : a Nous sommes les disciples de Moïse;
' Sciens autcm Jesu- apud scmetipsum quia murmurarent de lioc discipuli ejus, dixit cis : Hoc vos scandalizat ?... sunt quidam ex vobis qui non credunt... Ex lioc mu//i discipuloruni ejus abierunt retrù et jam non cum illo ambulabant. — Jean, cli. vi, v. G2et suiv.
• Dixit ergo Jésus ad duodecim : Niimquid et vos viiliis abire? — Respondit ergo ei Simon Petrus : Domine, ad quem ibimus?... Et nos crediinus et cognovimus quia tu es Christus, Filius Dei. — Jean, ibid., v. C8 et suiv.
s Jean, cIi. xiv, v. 22.
nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais, pour celuici, nous ne savons ni qui il est ni d’où il vient »
Exposons ici brièvement d’où naissaient ces sentiments de réprobation et pourijuoi les Juifs refusaient de voir un Dieu dans le 61s de Marie.
La base fondamentale du judaïsme est Tunité et 1’i.nvisiBiUTÉ DE Dieu. « Écoute, Israël, s’écrie le législateur, ï Éternel notre Dieu, I’Éternel est un » Le but de l’humanité, le triomphe du peuple élu, la manifestation des jours messianiques, consistent essentiellement, d’après les prophètes, dans la reconnaissance et la proclamation universelle de l’üNiTÉ DE dieu. « En ce temps-là, dit Zacharie, V Eternel sera un et son nom sera un *. » Il est inutile^de rechercher si ce dogme de l’unité divine, si simple, si lumineux, si accessible à l’intelligence humaine, est conciliable avec un système hypostatique, suivant la théorie de Platon, ou avec une trinité à la fois une et multiple, suivant la formule dé6nitive du catholicisme. Nous faisons ici de l’histoire, et non de la dogmatique religieuse ; nous ne discutons pas la vérité ou l’erreur de la Trinité chrétienne ; nous constatons
* Haledixerunt ergo ei et dixerunt : Tu diacipulus illius sis; nos autem Moysi discipiili sumus. jVoî scimus quia Moysi locutus eitt Deus ; hum autem nesciuus usde sit. — Jean, ch. ix, v. 28 et 29.
* Deutéronome, ch. vi, v. 4.
s ZACiiAniE, ch. XIV, V. 9.
LES DÉICIDES, simplement, avec la Bible, avec Tuniversalité des historiens, que les Juifs, avant Jésus comme après lui, ont toujours proclamé Tunité de Died dans le sens absolu du mot ; qu’il n’y a, ni dans leurs livres ni dans leurs traditions, la moindre trace d’une croyance différente ni d’une transaction philosophique ou religieuse avec ce principe élémentaire. Donc les Hébreux adoraient le Dieu ünioi e et ils étaient convaincus que tous les hommes, à un jour lixé dans les secrètes résolutions de la Providence, l’adoreraient comme eux.
Ils croyaient de plus que ce Dieu était un pur esprit, (jui ne pouvait ni se manifester ni être vu sous une forme corporelle. Moïse, le prophète bien-aimé, celui à qui l’Éternel daignait « se faire entendre directement et non point en vision et en songe » Moïse avait en vain supplié Dieu de lui apparaître et de se révéler à lui tout entier : « Non, lui avait répondu le Créateur infini des cieux et de la terre, non, lu ne peux voir ma face, car aucun homme, étant vivant, ne peut me voir » Aussi, lorsque le législateur inspiré répétait au peuple d'Israël, avant de se séparer de lui, les principes fondamentaux de la loi, il lui disait : « L’Éternel vous a parlé du milieu du feu ; vous avez entendu une voix, des paroles, mais vous n'avez point vu de figure humaine... Prenez bien garde à vos âmes, car vous n'avez vu aucune forme le
' Nombres, cli. xii, v. 6 et suiv.
* Exode, ch. xxxiii, v. 20.
!I4 Li:s DÉICIDES,
jour où l’Elernel vous parla du milieu du feu *. » C’est pourquoi, dans ce Décalogue, qui est devenu le code de tous les peuples civilisés, et dans toute la Bible, on trouve si souvent répétée la défense d’adorer des images et de prostituer à des statues inertes, à des êtres faits de chair et de boue, l’encens et les hommages qui n’appartiennent qu’à riiternel *.
Le judaïsme n’admettait pas que l’inhni pùt être enfermé dans un corps, dans un espace, limité ; il n’admettait pas que Dieu pût se diviser en plusieurs parties dont l’une apparaîtrait aux regards des mortels, tandis que l’autre resterait invisible, et toujours infinie quoique partagée, dans les profondeurs des deux. Le Pentateuque entier témoigne des efforts de Moïse |)Our inculquer à son peuple, d’une manière inaltérable, cette grande et forte doctrine de Vtmité et de l'invisibilité de Dieu. Tous les prophètes rappellent les Israélitesà ce dogme fondamental aussitôt qu'ils semblent s’en écarter, et jamais leurs prédications ne sont plus belles et plus émouvantes que lorsqu’ils tonnent contre l’idolâtrie et le polythéisme {uiïen.
Telle était d’ailleurs la tradition d’Israël depuis son origine. La vocation d’Abraham ne fut que la proclamation de Vimité et de \ immatérialité de Dieu, la condamnation solennelle du culte des idoles par le grand pa-
' t)euléronome, cli. iv, v. 12 et 15.
* Er.Di'e, ch. XX, V. 2-l4. — Deule'i’onome, ch. v, v. C-IS. — tiid., ch. IV, V. 10 et siiiv.
triarche. 11 y avait, avanlJésus-Christ et de son temps bien des sectes dissidentes dans le judaïsme ; mais pharisiens, saducéens, esséniens, samaritains, etc., toutes professaient, à cet égard, la même croyance, et jamais un dissentiment quelconque ne s’était élevé en Israël sur la nature elles attributs de la Divinité. La courte et magnilique profession de foi que nous venons de citer : « Leon e, Israël, l’Eternei. notre Dieu, l’Eternel est ln, » était alors, comme elle est encore aujourd’Iiui, l’oraison la plus importante pour l’Israélite, celle qu’il était obligé de répéter matin et soir, qu’il pouvait même prononcer en langue profane *, afin qu’il en comprît bien le sens et la portée.
Un Dieu, UN SEUL DIEU, immatériel, infini, invisible, qui, même lorsqu’il veut communiciuer directement sa volonté aux mortels, leur fait entendre une voix surnaturelle, mais ne peut se révéler à eux sous une forme déterminée : tels étaient, à l’é[ioque dont nous nous occu[K)ns, tels sont encore aujourd’hui, après dixhuit siècles, le dogme et la foi du peuple hébreu.
Ce que ce peuple avait souffert jusqu’alors, ce qu’il a souffert depuis cette époque pour la conservation et la défense de ce principe unitaire, est indicible.
* Tnlmudf traitai Bérachot, f*’ 9. « Le Schemâ (c’est te nom du ( assage eitd) peut se dire en toute langue que l’on eoinprcnd. »
Il accepte facilement, dans l’ordre politique, toutes les dominations ; il se plie, sans trop d’impatience, à la captivité babylonienne, à la souveraineté des Grecs, au joug des Romains, maîtres du monde ; mais, dès que l’on touche au dé|)ôt sacré de ses croyances religieuses, il se soulève et court aux armes avec un suprême mépris de la mort.
On peut faire de la Judée une province romaine; on peut faire de Jérusalem une vassale de Rome ; mais c’est à la condition que le temple restera dans son inaltérable pureté et que la loi unitaire ne sera pas atteinte. Il n’y a pas un Juif de celte époque qui ne préfère le martyre et le trépas à la violation de sa foi religieuse. L’histoire est pleine d’exemples saisissants qui attestent la vivacité indomptable de ce sentiment dans toutes les classes de la société juive, chez les femmes, chez les enfants euxmêmes.
Pendant la première période de son existence sociale, le peuple Hébreu a de fréquentes défaillances ; l'idée unitaire germe, mais elle n’a pas encore atteint, dans res|>rit de la nation élue, le degré de force et d’énergie qui doit la rendre invincible contre les efforts des idolâtries contemporaines. Les cultes étrangers attirent encore à tout moment les fils d’Israël. C’est contre ces tendances païennes que, dans cette période de formation et de développement, Israël a besoin de lutter; c’est contre sa faiblesse morale qu’il faut alors le fortifier.
Les prophètes, ces vaillants tribuns du peuple, se
Mis UlilCIDES, D7
chargent de cette grande mission; ils s’élèvent, dans l’enthousiasme de leur foi, contre les chefs et contre les citoyens, contre les prêtres prévaricateurs et contre les rois impies ; ils sont la grande voix qui ramène les égarés et maintient, au sein des ténèbres idolâtres, le flambeau du Sinaï, la lumière éternelle du monothéisme, la loi divine de Jéhovah !
Mais après la destruction du premier temple, il n’y a plus en Israël d’hésitation ni de chute. Le monothéisme s’en est définitivement emparé et lui-même est tout entier à la foi unitaire. Il ne vit que pour elle et par elle. La conserver pure de tout contact et de toute influence étrangère; la défendre contre toutes les atteintes : telle est désormais sa grande préoccupation.
Toutes les phases de sa seconde existence politique, après la captivité de Babylone, sont caractérisées par la manifestation de cet unique sentiment.
C’est l’idée religieuse, qui seule inspire l’héroïsme des Machabées ; leur but est bien moins encore d’affranchir la Judée de la domination syrienne que de purifier le temple des idoles étrangères (jui y profanent la majesté de Jéhovah. Les vainqueurs d’Israël avaient résolu d’anéantir la religion juive et d’en interdire l’exercice. Il n’en fallut pas davantage pour enflammer la colère du Lion de Juda, et pour faire éclater celte héroïque insurrection asmonéenne qui assura pendant quelque temps l’indépendance nationale.
 une époque rapprochée des triomphes des Macha-
bées, Alexandre le Grand, poursuivant son rêve de conquête et de domination universelle, arrive sous les murs de Jérusalem. Par un hasard, rare dans l'histoire des conquérants de l’antiquité, il se montre plein de bienveillance pour les vaincus et promet aux Juifs de leur accorder ce qu’ils demanderont. Eh bien! ce qu’ils lui demandent , ce n’est ni l’autonomie politique ni l’exemption du tribut ; c’est le droit de pratiquer librement et sans obstacle la religion du Dieu Un. Et cette faveur, qui leur fut accordée, est si considérable à leurs yeux, qu’ils font de celte épO(]ue une ère nouvelle d’où datent tous les documents nouveaux [CEre des contrats).
Ainsi, depuis le retour de la captivité babylonienne, la vraie patrie d’Israël, c’est le temple ; son véritable drapeau, c’est l’unité de Dieu.
Plus il se sent menacé par le flot montant de l’invasion des peuples païens, plus il résiste. Son héroïsme et son dévouement croissent avec le danger que court la foi monothéiste aux prises désormais avec le polythéisme dominateur du monde entier.
Et chose merveilleuse ! cette croyance, essence et force du Judaïsme, prend, sous l’influence de la lutte que subit la Judée contre tous ses ennemis du dehors, un caractère de grandeur étonnante. Au moment de perdre sa patrie politique, le peuple juif, élargissant dans les plus vastes horizons l’avenir de ses destinées, arrive à la conviction profonde, irrésistible, que tous les peuples doivent accepter sa loi et sou dogme unitaire, et qu’il est
le pontife de riiumanité, chargé de garder intact, pour toutes les nations, le dépôt des vérités immortelles.
Cette espérance n’était pas nouvelle dans les traditions du peuple juif. Il avait été dit à Abraham «qu’en lui « seraient bénies toutes les familles de la terre. » Moïse avait prédit aux Hébreux qu’au jcurmarqué dans les secrets de la Providence, tous les peuples proclameraient l’unité de Dieu et la vérité de sa loi ; tous les prophètes avaient annoncé le triomphe du monothéisme après des temps d’épreuves, de désastres et de persécutions. IMais, à l’époque dont nous parlons, cette idée avait pris un développement extraordinaire. Israël se considère comme le peuple Messie; il sera l’initiateur de l’humanité. La loi ne restera plus l’héritage exclusif de la maison de Jacob; elle deviendra le partage de tous les hommes.
Tous les monuments historiques de ce temps attestent cet état des esprits et l’ardeur incroyable qu’il donne au patriotisme et à l’esprit national.
Dix-huit siècles de misères, de persécutions et de martyres n’ont point affaibli ce sentiment. Les Juifs ont bravé les bûchers et les échafauds, la haine des rois et des peuples,‘pour conserver, dans nne inaltérable pureté, ce principe de l’unité absolue de Dieu, d’où découlent l’unité et la fraternité du genre humain, l’unité des lois morales et sociales.
ion 1,ES DEICIDES.
Eh bien ! c’est au moment que la foi dans l’avenir du monothéisme, et la résistance contre tout ce qui pouvait le compromettre, étaient à leur pins haut degré d’exaltation, que Jésus, en se déclarant fils de Dieu et égal à Dieu, vint, tout à coup, troubler profondément les croyances unitaires de scs contemporains.
Ce n’était pas seulement, ainsi que nous l’avons dit, une violation manifeste de la loi de Moïse et de la grande révélation du Sinaï ; c’était aussi la ruine des espérances du peuple juif ; c’était un démenti éclatant à l’apostolat humanitaire qu’il s’était imposé.
On comprend donc l’étonnement et l’indignation dont les Juifs, contemporains de Jésus, furent saisis, lorsqu’ils entendirent ce dernier s’arroger d’abord des prérogatives qui ne pouvaient appartenir qu’à Dieu, et bientôt s’attribuer une origine et une nature divine. — Pour eux, instruits à cette loi juive de laquelle il avait été dit que « nul ne pouvait y rien ajouter ni en retrancher rien » c’étaient là des blasphèmes qui méritaient un sévère cliàtiment. Nous voyons, en effet, dans le récit évangélique cité plus haut, qu’ils reprochent à Jésus de blasphémer en se prétendant Dieu, en s’égalant à Dieu, lorsqu’il n’est qu’un simple mortel.
Incontestablement Jésus, par la proclamation <le
I Üeuléronome, cb. iv, v. 2. — cli. Mil, v. 1.
lOI
sa divinité, non-seulement heurtait violemment les croyances séculaires du peuple juif, inquiétait toutes les consciences et détruisait toutes les vérités reçues, mais encore portait une atteinte extrêmement grave à cette loi qu’il avait déclaré d’abord si solennellement n’être pas venu modiüer. — C’était prêcher formellement un Dieu- nouveau, ou, si l’on veut, un système nouveau touchant la Divinité ; Dieu ou système que ni les Juifs de son temps, ni leurs pères n’avaient connus. — Vainement des miracles particuliers auraient-ils appuyé cette innovation fondamentale, cette révolution dans la foi unitaire, la loi mosaïque et la conscience populaire condamnaient, sans hésitation, une pareille tentative.
Voici, en effet, le texte irrécusable sur lequel s’appuyaient ceux qui poursuivaient Jésus, et ceux qui, suivant l’évangéliste Jean, lui jetaient des pierres parce qu’il se déclarait Dieu.
« S’il s’élève au milieu de toi un |)rophète et qu’il accomplisse devant toi un signe ou un miracle ; si, lorsque le signe ou le miracle dont il t'a parlé s’est accompli, il le dit : « Allons auprès de Dieux que tu n’as pas connus « ni toi ni tes pères, » n’écoute pas les paroles de ce prophète... Vous ne servirez que I’Eternel votre Dieu ; à lui seul vous serez attachés. Et ce prophète mourra,... tu le tueras; que ta main soit sur lui, et celle de tout le peuple ; tu r assommeras de pierres, et il mourra, parce qu’il a cherché à te faire dévier d’auprès de l’ Éternel ton Dieu * . »
' Deulérononip, ch. xiii, v. 5 et suiv.
II est difficile d’être plus clair que ne l’est le législateur sacré dans le commandement qui précède. Il ne veut pas ipie rien altère, que rien détruise ce dogme de TUnitè divine sur lequel il a basé tout le système de la loi d’Israël et l’avenir de l’humanité entière. De même qu’il ordonne l’extermination des nations idolâtres de la terre promise, afin que la croyance unitaire ne fût point étouffée, dès sa naissance, i>ar le contact et l’exemple des praticjues païennes, de même il condamne au dernier supplice l’homme, fût-il prophète, qui annonce et qui pnVhe un Dieu différent de celui qui avait parlé aux Hébreux au sein des éclairs et des tonnerres du mont Horeb.
Et ce principe était aussi vivace à l’époque de Jésus qu’aux premiers jours de la nationalité juive. On voit, en effet, par le récit évangélique, que le' peuple juif n'hésite pas ; aussitôt qu’il a entendu sortir de la bouche du fils de Marie une parole qui semble une prétention à la divinité, il s’arme de pierres et veut lapider, suivant le précepte de Moïse, celui en qui il voit un blasphémateur. « Nous te lapidons pour ton blasphème, lui disent les Juifs ameutés, et parce (\\x étant homme, tu veux te faire Dieu »
« Parce qu’étant homme, tu veux te faire Dieu ! » re-
‘ Responderant ei Judæi : De bono opéré non lapidamus te, sed de blasphemià; et quia tu, homo cum sis, facis te ipsum Deum. — Jean ch. X, T. 33.
I,ES DÉlCinES.
proche terrible, en effet, car il constate que Jésus n’avait donné au peuple aucune preuve, aucun signe de sa divinité. Il avait si peu fait pour convaincre la foule, que nous avons vu ses disciples eux-mêmes l’abandonner et s’éloigner de lui, aussitôt qu’en se déclarant le fils etl’égal de Dieu, il porte atteinte au dogme sacré de l’unité absolue et de l’immatérialité de l’Hternel. « Lui Dieu ! criait le peuple ; mais, Joseph n’est-il pas son père ? sa mère n’est-elle pas Marie ? » Et ainsi s’élevait de toutes parts une énerghpie protestation.
Que maintenant un Dieu, descendu sur la terre, incarné dans un corps humain, pour se manifester au monde et assurer le salut et le triomphe d'Israël, n’ait pas pu ou n’ait pas voulu se révéler plus clairement ; qu’il ait laissé tous ses contemporains dans le doute, et la postérité dans l’hésitation : qu’il n’ait pas éclaté aux yeux de tous, dans sa gloire et dans sa puissance, par une de ces grandes manifestations qui imposent irrésistiblement la foi, c’est là un mystère que nous n’avons ici ni à pénétrer ni à comprendre. Il entrait sans doute dans les intentions de Jésus de n’ctre pas plus explicite ; mais le peuple juif, encore une fois, peut-il être accusé pour n’avoir pas vu ce qu’on ne lui montrait point, et pour avoir obéi à sa loi religieuse en poursuivant et en condamnant celui qui n’appuyait sa divinité que sur sa propre affirmation?
Rappelons-nous cette scène splendide du Sinaï où tous
lOi u:s in'.icinF.s.
If's éléments liouleversés sont mis an service de la révélation divine devant une nation entière frappée de crainte et de respect ; rappelons- nous celte voix surnaturelle retentissant au milieu des vents et de l’orage, et portant aux oreilles des Hébreux les vérités immortelles qui doivent éclairer un jour toutes les nations de la terre. La science peut expliquer ces prodiges ; mais du moins elle ne saurait contester l’effet immense qu’ils produisirent sur les Israélites, effet que rien n’a pu ni affaiblir ni altérer dans la suite des siècles. En fut-il de même au temps de Jésus? Aucun acte de sa vie fùt-il caractérisé y>ar une révélation aussi universelle et aussi saisissante ? Tout ce qui précède répond à cette question.
Le vide se faisait chaque jour autour de Jésus ; les apôtres seuls, quoique animés eux-mêmes de doutes singuliers, restaient fidèles à leur maître et à sa nouvelle doctrine. Jlai^ le peuple tout entier, qui avait accueilli avec tant de sympathie ses premières prédications, s’était unanimement tourné contre lui. Personne, en Judée, ne pouvait se résoudre à voir un Dieu dans un être créé, en apparence de la même nature que le reste des hommes, né dans le sein d’une femme, vivant, mangeant et buvant comme un simple mortel, soumis à toutes les conditions et à toutes les souffrances de l’humanité, connu de tous comme le fils d’un humble charpentier de Galilée et dont