LIVRE IV
Incertitudes de l’opinion en Judée au sujet de Jésus. — Indécision de scs disciples. — Incrédulité de sa faroillc. — Dispositions des magistrats. — Attaques de Jésus envers les pouvoirs publics. — Liberté de la parole en IsraSl. — Dangers politiques des prédications de Jésus, — Son cortège habituel. — Modération des autorités juives. — Les partisans de Jésus veulent le proclamer roi. — Bienveillance des pharisiens. — Situation politique de la Judée.
Cependant, si le plus grand nombre parmi les Juifs voyait en Jésus un nouveau prophète, les opinions à son égard étaient très-partagées, et les Évangiles ont conservé la trace de cette préoccupation de l’esprit public. On se rappelle qu’à Nazareth il avait été accueilli par une incrédulité générale. S’il faut même en croire saint Luc *, le peuple, dans une certaine circonstance, s’était soulevé contre lui et l’avait chassé de la ville. A Jérusalem et dans le reste de la Judée on était aussi très-indécis. Tandis que les uns le proclamaient Nabi, tandis que d’autres se demandaient si ce n’était pas le Messie, bien que, d’après une opinion accréditée, jamais le Messie ne dût
< Et replet! sunt omîtes ir& hec audicntesi, etsnrrexerunt,etejecerunt lUum extra civltatem. — Luc, ch. iv, v. 28 et 29.
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venir de la Galilée *, un grand nombre le croyaient possédé du démon *, et le poursuivaient même à coups de pierres comme un fou dangereux.
Si l’on veut, en effet, se reporter aux discours tenus par Jésus devant le peuple et à la suite desquels les assistants le déclaraient possédé du démon, on verra que, jwur des gens qui prenaient au pied de la lettre les paroles du nouveau Rabbi, il était difticile de bien comprendre ses prédications. Il leur disait : « Vous ne savez ni qui je suis, ni qui est mon père, et si vous saviez qui je suis, peut-être connaîtriez- vous aussi mon père — Je vais où vous ne pouvez me suivre*. — Vous êtes ici- bas, et moi je suis en haut. Vous êtes de ce monde, et moi je ne suis pas de ce monde *. — Je suis le principe de toutes choses ®. — J’existais avant Abraham — Ceux qui croient en moi ne mourront jamais ®.» Ces paroles étranges restaient inexplicables pour les Juifs de cette époque. Jean , qui les rapporte longuement, avoue que le sens caché en
* Jean, ch. vu, v, 4l et 5?. — Quidam autem dicebant : Numquid à Galilæà venit Chriatus? Respooderunt et dixerunt ei : Numquid et tu Galilœua? Scrulare Scripturas et vvle quia à Galilæà propheta non surgit.
* Responderunt ergo Judæi et dixerunt ei : Nonne benb dicimus nos quia Samaritanus es et dæinonium bnbes? — Dixerunt ergo Judæi : Nunc cognovimus quia dæmonium babes... tulerunt ergo lapides ut jacerent in eum. — Jean, cb. vm, v. 48, 52, 59. — Voyez aussi Matthieu, cb. IX, V. 19.
* Jean, cb. vm, v. 19.
‘ Ibid., V. 21.
® Ibid., cb. VIII, v. 23.
* Ibid., V. 25.
Ibid,, V. 58.
* Ibid., V. 51.
était tout à fait incompréhensible pour les assistants ‘ . Aussi le peuple était très-perplexe dans son opinion sur Jésus. On hésitait : les uns se déclaraient pour lui; les autres craignaient qu’il ne causât de l’agitation parmi les masses et une grande incertitude régnait dans les esprits
Ses disciples eux-mêmes ne le comprenaient pas toujours ; souvent ils étaient obligés de lui demander l’explication des paroles qu’il adressait à la multitude ; souvent aussi ils restaient dans une ignorance complète sur le but et la portée de ses discours *.
Sa famille, à son tour, se montrait aussi incrédule que les habitants de Nazareth. Ses frères, que d’ailleurs il avait refusé de voir dans une occasion caractéristique l’engageaient à se manifester j>ar des actes éclatants et par des démonstrations incontestables. Ils lui repro-
> Tout le chapitre de saint Jean, à cet égard, mérite d’être lu ; nous le publions à la fin du volume en Appendice.
i Murmur multum crat in tnrbâ de eo. Quidam enim dicebaiit : Quia bonus est. Alii autem diccbant : Non, sed seducit turbas. — Jean, ch. vu, V. 42.
s Dissensio itaque facta est in lurbàproptcr cum. — Jean, ch.vu,v. 4J.
‘ Et ipsi niliil horum intelleaeriint, et crat veibum istiid absconditum ab eis, et non inlelligebant quæ dicebantur. — Luc, cli. xviii, v. 34. — Les Évangiles sont pleins d’exemples et de faits A l’appui de ce que nous disons ici. — Matthieu, ch. xiii, v. .3G; ch. xv, v. 15 et IG ; ch. xvi. — Jean, ch. vi, v. 61 ; ch. xvi, v. |8, etc. — Multi ergo audientes ex discipulis pjus dixerunt : Durus est hic sermo, et quis potest cum audire ?
5 Un jour qu’il haranguait le peuple, on vint lui dire que sa mère et scs frères étaient dehors et désiraient lui parler. Il répondit : « Qui est ma mère? Qui sont mes frères? Je n’ai d’autre mère et d’autres frères que mes disciples. » — Matthieu, ch. xiii, v. 4? et suiv. — Un autre Jour sa mère s’approchant de. lui, il la repoussa en disant : n Femme qu’y a-t-il de commun entre moi et vous? » — Jean, ch. ii, v. 4.
LliS DÉICIDliS.
chaient le mystère dont il s’entourait : « Personne, lui disaient-ils^ n’agit en secret quand il veut être connu dans le public ; si lu as réellement la puissance, révèletoi au monde « Mais Jésus n’écoutait pas ces conseils; « aussi, dit l’Evangile, ses frères ne croyaient pas en lui »
Quant aux autorités et aux magistrats de la Judée, on comprend sans peine qu’ils ne pouvaient pas être animés de sentiments bien sympathiques. Des motifs personnels et des raisons d’ordre public leur faisaient considérer Jésus comme un perturbateur redoutable, comme un révolutionnaire dont il fallait chercher à se débarrasser.
Les motifs personnels lésultaient des attaques virulentes que le nouveau réformateur dirigeait chaque jour contre eux. « Malheur à vous, scribes et pharisiens, disait-il publiquement, malheur à vous, sépulcres blanchis, beaux au dehors, mais pleins d’immondices au dedans Hypocrites *, race méchante et adultère *, je vous déclare que le royaume de Dieu vous sera ôté, et que la pierre rejetée écrasera ceux sur qui elle tombera ® ! Malheur à
I Mémo quippe in occulto quid facit et quœrit ipso in palam esse. Si liæc facis, manifesta te ipsum mundo. — Jean, ch. vu, v. 4.
* Neqiie enim flaires pjus credebanl in eum. — v. 5.
4 Matthieu, ch. xxm, v. 2'i.
4 Ibid., ch. XII, V. 39.
* Ibid., ch. XVI, V. 4.
* Ibid., cil. XXI, V. 43 et 4 I.
VOUS, serpents, race de vipères, qui dévorez les maisons des veuves, qui fermez aux hommes le royaume des deux, qui entraînez les âmes en enfer et qui serez vousmêmes condamnés au feu infernal! Malheur à vous, conducteurs aveugles qui avez abandonné la justice, la miséricorde et la foi ! Tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre retombera sur vous, depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie »
Il n’ehtre pas dans notre dessein d’examiner jusqu’à quel point était juste celte colère violente contre les pharisiens. On verra plus loin, par quelques exemples caractéristiques, que le pharisaïsme, qui a fait la force, la grandeur et le salut d’Israël, ne le cède pas à l’Évangile lui-même, au point de vue de l’enseignement moral. Mais, fondés ou exagérés, on comprend que les énergiques discours de Jésus contre les pharisiens, alors en possession du pouvoir et du respect de la multitude, n’étaient pas de nature à lui concilier la bienveillance des chefs religieux et politiques de la Judée.
Néanmoins ceux-ci auraient été contraints de subir i>atiemmenl ses véhémentes censures. La liberté de la parole avait toujours existé dans la société juive sans limite et sans frein. Les prophètes n’étaient pas seulement des voyants inspirés de Dieu qui prédisaient l’avenir et révélaient à Israël les célestes décrets, c’étaient aussi des tribuns politiques, pleins d’énergie et de courage, exerçant sur l’esprit des masses une influence extraordinaire,
• Matthiei', cil. XXIII, pussiin.
LES DÉICIDES, tonnant sans obstacle contre les rois et les puissants, condamnant et dépossédant les princes, et devant le prestige et l’audace desquels se courbaient humblement ceux-là mêmes qu’ils menaçaient.
Jamais, chez aucun peuple, à aucune époque des temps anciens et modernes, le droit de discussion publique n’a été poussé aussi loin ni plus largement pratiqué qu’en Judée. Qu’elle est pâle et faible l’éloquence révolutionnaire des parlements modernes, à côté de ces harangues fulminantes adressées aux monarques et au peuple par les Isaïe, les Jérémie, les Ézéchiel et par cette pléiade prophétique dont nous admirons de loin la mâle vigueur! Le droit de parler était donc sacré en Israël, et l’homme qui venait, au nom du Dieu vivant et de la morale publique, dénoncer et flétrir les crimes des grands et les erreurs populaires , était respecté par tous les citoyens, de même qu’il était inviolable devant la loi.
Jésus, accueilli comme prophète par le plus grand nombre, usait donc librement du privilège qu’une longue tradition accordait aux « hommes de Dieu. » Les paroles citées plus haut prouvent qu’il ne modérait ni ses discours ni ses anathèmes. Les scribes et les pharisiens éprouvaient sans doute une vive colère de se voir ainsi injurier et poursuivre en public par les prédications retentissantes du réformateur de Nazareth, mais ils les subissaient en silence ; ils n’osaient pas diriger des poursuites contre lui, car ils craignaient un soulèvement s’ils
touchaient à celui que la foule regardait comme Nabi ‘ • .
Il faut reconnaître, néanmoins, que leur ressentiment envers Jésus était justifié par les violences du nouveau prophète. Aujourd’hui même , en plein dix-neuvième siècle, à une époque de lumières et de progrès universel, si un orateur populaire se permettait envers les pouvoirs établis et les premiers magistrats de l’État la moindre des accusations et des menaces que Jésus formulait, il y a dix-huit cents ans, contre les pharisiens et les scribes, cet homme déclarerait en vain venir au nom de Dieu et être le fils de l’Éternel, en vain il invoquerait le droit de libre discussion et l’inviolabilité du caractère prophétique, on le saisireiit sans pitié, on le mettrait en prison, on le jugerait et on le condamnerait, sans circonstances atténuantes, et pour outrages envers les dépositaires de l’autorité publique et pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement *. »
Les raisons d’ordre intérieur qui rendaient Jésus suspect et dangereux aux yeux des hommes publics de Judée n’étaient pas moins sérieuses.
Comme tous les réformateurs politiques, c’est sur les masses qu’il cherchait à s’appuyer ; c’est à elles qu’il
< Metuerunt turbas, quoniain sicut proplietaiii eiim habebant. — Matthieu, cil. XXI, V. 4C.
* Lois des 17 mai ISI9, 25 mais 1822, 9 septembre 1835.
LES DÉICIDES. oU
s’adressait de préférence, certain d’en être écouté lorsqu’il s’élèverait contre les excès et les abus du pouvoir et contre les vices de l’organisation de son temps. Il disait :
« Ceux qui sont les premiers seront les derniers — Vous savez, ajoutait-il, que les princes des nations les dominent ; il n’en doit pas être de même parmi vous. Mais que celui qui voudra devenir plus grand parmi vous soit votre serviteur, et que celui qui voudra être le premier soit votre esclave — Quiconque s’élèvera sera abaissé. Les plus petits sur la terre seront les plus grands dans le royaume des Cieux » Il disait encore : « Il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des deux *. » Sa doctrine aboutissait, par des conséquences logiques, au communisme. Pour entrer dans la communauté, il fallait au préalable faire le sacrifice de tous ses biens * ; les pauvres devaient être les plus puissants dans le royaume divin et l’apologue de Lazare et du riche exclu uniquement de la béatitude céleste parce qu’il avait eu sa part de bien en cette vie, en est une preuve significative®. Jésus exhortait ses disciples à abandonner leurs parents, à s’affranchir
' Et ecce sunt novissimi qui crunt primi, et sunt prinii qui erunt novissimi. — Luc, ch. xiit, y. 30. — Matthieu, cIi. xix, v. 30; ch. xx, V. IC.
* Mattuied, ch. XX, V. 35, 2C et 27 ; ch. xxiii, v. Il et 12.
’ Ihid., ch. XVIII, V. 4.
* Ibid., ch. XIX, V. 23 et 24.
* Ibid , ch. XIX, V. 21. — Marc, ch. x, v. 21 etsuiv. — Luc, ch. xviii, V. 22 et stiiv.
* Luc, ch. XVI, V. 19 et suiv.
de tous les liens et de tous les devoirs de la famille pour se vouer tout entiers à sa personne *. En certains cas il absolvait l’adultère et proclamait l’illégitimité de la justice humaine et du droit de punir Enfin il déclarait hautement qu’il n’apportait pas la paix, mais la guerre ; qu’il venait séparer le fils d’avec son père, la fille d’avec sa mère, et semer l’anarchie au sein du foyer domestique
Tous ces actes, tous ces principes peuvent sans doute être expliqués par des considérations d’un ordre moral et philosophique Irès-élevé. A la distance de plusieurs siècles, on peut y découvrir l’origine d’une ère de progrès, de civilisation et de charité universelle. Mais pour les autorités contemporaines, d’ailleurs si maltraitées en général par Jésus, il y avait là une révolte ouverte contre l’état social de son pays, lequel, comme toute société régulière, ne vivait pas seulement de morale surhumaine et de théories abstraites, mais bien de lois positives respectées par tous les citoyens et rigoureusement pratiquées.
Or, Jésus ne se bornait même pas à ces maximes qui devaient nécessairement paraître révolutionnaires aux
■ Matthieu, rh. x, v. 37 ; ch. xix, v. 29.
* L’ép;sode de la femme adultère, rapporté par saint Jean, ch. vin, V. 3 et suiv., est certainement sublime comme expression de clémence et de bonté; mais, au point do vue social, la maxime proclamée alors par Jésus ne tendait à rien moins qu'à rendre impossible et illégitime l’action des tribunaux. C’était la négatitn absolue du droit de juger et de punir. Au reste, tel était bien le fond de sa doctrine, car, dans une autre circonstance moins solennelle, il disait à ses disciples : « Ne Jngez pas les autres, afin de n’étrepas jugés. » — Matthieu, ch. vu, v. I.
> Matthieu, ch. x, v. 34, 35, 3C; Comp., ibid., v. 21.
agents du pouvoir ; il affirmait en outre qu’à partir de lui et même de Jean Baptiste, la loi tout entière était abolie et n’avait plus de force obligatoire Mais, ce qui était plus grave aux yeux des magistrats chargés du maintien de l’ordre public, c’était le cortège habituel dont Jésus était entouré. Ses disciples favoris avaient été choisis par lui dans les plus humbles rangs de l’échelle sociale; des pêcheurs comme Simon, André, Jacques et Jean ; des publicains comme Matthieu. Autour d’eux se pressait une foule de publicains, petits employés méprisés et haïs du peuple parce qu’ils étaient chargés de la perception des impôts, et des gens de mœurs suspectes *. A ceux-là se joignait une multitude d’indigents, heureux d’entendre déclarer que les riches n’entreraient pas dans le royaume des deux, et de pauvres malades, ardents après le nouveau Rabbi dont l’attouchement semblait pouvoir les guérir.
Que l’on veuille bien se mettre un instant, par la pensée, à la place des autorités de Judée, étant donné qu’elles ne voyaient point dans Jésus un Dieu venu du ciel pour sauver l’humanité ; que l’on veuille bien songer à quel point était inquiétante cette troupe de gens de mauvaise vie et d’hommes sans aveu, guidée par un
1 Luc, ch. XVI, V. 16.
* Marc, ch. ii, v. 15. — Lie, cli. xv, v. I et 2.
prédicateur violent qui déclamait sans réserve contre les pouvoirs établis et contre toute la société de son temps, et l'on reconnaîtra que les magistrats avaient quelque raison de s’alarmer et de prendre des mesures pour que l’agitation que Jésus répandait parmi les masses n’entraînât ])as des troubles et ne dégénérât point en révolution.
Plusieurs fois, avec la douceur préventive qui caractérisait la législation juive et les fonctionnaires chargés de son exécution, ils avaient averti les disciples de Jésus *, en leur disant : « Pourquoi donc votre maître mange-t-il et boit-il avec des publicains et des gens de mauvaise vie? » Jésus faisait à cette question une réponse admirable que l'Évangile nous a conservée. Il disait : « Ce ne sont pas les gens bien portants, mais les malades qui ont liesoin de médecin. Je ne suis pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs » Mais, tout sublime que fût ce but, les moyens pour l’atteindre n’en étaient pas moins dangereux aux yeux des magistrats. La foule grossissait sans cesse autour du nouveau maître; les idées et les passions populaires s’exaltaient; à l’enthousiasme qu'excitaient ses paroles parmi les gens suspects qui le suivaient et qui ne prenaient sans doute de ses prédications que ce qui correspondait à leurs secrets
> Multi publicani et peccatoressiniul discumbcbant cum Jesu et discipulis ejus; erant onim multi qui et sequebanlur cum. lit scribæ et pbarisæi videntes quia manducaret cum publicanis et peccaioHbus diccbant discipulis cjus : Quarc cum publicanis et peccatoribiis manducat et bibit magister vestcr? — Mahc, cb. ii, v. Kl. — Luc, cb. xv, v. I et 2.
’ Marc, cb. ii, v. 17. Non nccesse liabeiit sani medico .scd qui inalè iiabcnt. Non cnim veni vocarc justes scd |.ecratores.
instincts contre les riches et les puissants, pouvaient succéder des mouvements séditieux et de véritables insurrections.
Il y eut en effet un moment où, emportés par leur ardeur et espérant probablement que, si Jésus s’emparait du jK)uvoir, il mettrait aussitôt en pratique ses maximes d’égalité et ses promesses en faveur des pauvres et des masses populaires, ses partisans résolurent de le proclamer roi. Tout était préparé; on devait s’emparer de lui et l’élever de force au rang suprême. Jean, qui nous révèle cette conspiration , nous dit que, plus sage et plus prudent que ses di.sciples, Jésus, ayant eu connaissance de ce dessein, ou le jugeant irréalisable, s’enfuit de nouveau, seul, dans les montagnes *.
Ce complot avorté n’eut pas seulement pour résultat de redoubler la vigilance des magistrats, il excita surtout au plus haut degré la colère d’Hérode, qui, investi du pouvoir, vit alors dans Jésus un compétiteur et un prétendant, c’est-à-dire un ennemi qu’il fallait réduire à l’impuissance. Hérode avait déjà fait incarcérer et décapiter Jean Baptiste * ; il fit poursuivre Jésus et donna ordre de se saisir de lui.
Chose remarquable et qui montre combien étaient passionnées les accusations dirigées par Jésus contre
• Jésus autem cùm cngnovissct qiiia venturi esscnt ut râperont eum .etfacerent eum Regeh, fugititerum in monte ipso sclus. — Jean, ch. v[ V. I&.
• Mattrieo, ch. XI, V. 2. — Ifjif/., ch. xiv, v. 8.
l-ES DÉICIDES, les pharisiens, on voit alors ces derniers, dans un sentiment de bienveillance qu’on ne saurait trop louer, et oubliant les attaques dont ils étaient l’objet, venir euxmêmes avertir Jésus des intentions d'IIérode. Comme ils lui conseillaient de se sauver * ; « Allez dire à ce renard *, leur répondit-il, que j’ai encore des malades à guérir et des possédés à délivrer... Toutefois il faut que je continue à marcher librement aujourd’hui, demain et le jour d’après. » Et, pour pouvoir, en effet, achever sa mission, il écoula leur conseil et évita, par la fuite, les poursuites d’IIérode, qu’il ne ménageait pas plus, on le voit, que les scribes et les pharisiens.
Ainsi, si l’on pouvait voir et même respecter en Jésus le prophète parlant au nom du Dieu d’Israël avec l’indépendance qui avait été de tout temps le privilège des tribuns religieux de la Judée, les magistrats, plus froids et moins faciles à entraîner que le peuple, le regardaient comme un agitateur dangereux qui, entouré de gens de mœurs suspectes, pouvait faire naître des désordres graves dans les villes où il prêchait ses nouvelles doctrines sociales. Beaucoup de citoyens paisibles partageaient à cet égard les appréhensions des chefs de la nation ® ; plu-
< In ips& die occesserunt quidam pliarisœorum, diccntes illi : • E\i et Tade hinc, quia Hcrodes vult te occidere. » — Ltc, ch. xni.v. 31.
> Et ait illis : lie et dicite huic Vllpi, etc. — Ibid., v. 32.
> Alii autem dicebant : Non, sed seducit turbas. — Jean, ch. vu, v. 12.
sieurs fois on avait craint des émeutes populaires *. Enfin, on vient de voir qu’à son insu ou de son consentement, les disciples de Jésus rêvaient pour lui le rang suprême et ne songeaient à rien moins qu’à le proclamer ROI.
Or, à l’époque où se passaient tous ces événements, il ne faut pas oublier que la Judée était agitée par de graves dissensions intestines et par de grands dangers extérieurs. Le peuple juif subissait, en frémissant, l’autorité des Romains et leur intervention dans les affaires de Judée. Ilérode était haï comme représentant le pouvoir et les idées de Rome. Les partis violents divisaient les esprits. Les zélateurs rêvaient l’affranchissement de la patrie sainte et brûlaient de venger leurs récentes défaites. Jamais la situation n’avait été plus menaçante : agitations et luttes intérieures ; sourds présages d’une prochaine guerre nationale contre les Romains, maîtres du monde. A coup sûr, ce n’était pas le moment de songera des réformes sociales, à des questions de morale spéculative; ce n'élail pas le moment de laisser libre carrière aux tribuns qui viendraient, passionnant et soulevant le peuple, compromettre la paix publique. R fallait unir fortement les citoyens et les intérêts nationaux, et ne pas permettre des divisions qui devaient nécessairement favoriser les projets des Romains et hâter le jour de l’asservissement définitif de la Judée.
> Mattuilc, cil. XXI, V. 40.
eu LES DÉICIDES
Dans ces circonstances, les prédications de Jésus, le nouveau parli dont il était le chef et l’ànie, l’ardeur de ses disciples, constituaient un péril extrêmement sérieux ; on ne peut pas consciencieusement reprocher aux magistrats juifs d’avoir fait tous leurs efforts pour en conjurer les effets.
Une seule chose aurait pu légitimer à leurs yeux les paroles et les actes de Jésus ; c’était la démonstration qu’il était réellement le Messie désiré. Nous avons vu combien était grande et générale à cette époque l’espérance d’un libérateur. Les Juifs, chefs et peuple, asj>iraient tous à l’heure de la délivrance ; ils scrutaient aux quatre coins de l’horizon les signes révélateurs qui pouvaient annoncer le sauveur d’Israël. Si Jésus, revendiquant ce titre sacré, avait proclamé hardiment qu’il venait affranchir les Juifs du joug étranger, rétablir le trône de David et, nouveau Moïse, arracher Israël a l’Egypte romaine, si surtout il avait révélé par des faits éclatants sa mission libératrice, la Judée entière se serait levée sur ses pas, dans une immense acclamation.
Nous allons voir les pontifes, les chefs du peuple, les docteurs de la loi, les scribes et les pharisiens, pleins d’anxiété et même d’espoir, accourir à lui, le supplier de leur dire s’ils doivent saluer en lui le Christ promis et à quel signe ils peuvent le reconnaître ; mais nous verrons Jésus les repousser durement, leur refuser avec obstination les témoignages qu’ils réclament et s’enfermer de plus en plus dans son mystère systématique.