LIVRE Vil
Conception du royaume de Dieu. — Traditions apocalyptiques touchant l’aviineinent du règne divin. — Car.T'tère des prédictions de Jésus à cet égard. — I.Æ royaume de Dieu dans les doctrines du judaïsme, au point do vue humain et au point de vue surnaturel. — Supériorité de la doctrine juive sur celle de l’Évangile.
La grande conception de Jésus, lorsqu’il fut arrivé à la formule exacte de ses aspirations messianiques, est la réalisation du royaume de Dieu. Dans le développement extrêmement spiritualisé de la doctrine chrétienne, on a fait de cette idée le fondement de la foi nouvelle et aussi le plus beau titre de gloire du Christianisme devant l’humanité. Le règne de Dieu, c’est, pour les modernes interprètes de l’Evangile, le triomphe des principes de justice, d’amour et de vérité ; c’est la soumission complète des hommes à celte loi divine qui nous ordonne d’aimer notre prochain comme nous- mêmes, et de ne voir dans tous nos semblables que des frères issus du père unique qui est dans les deux ; c’est l’avènement de l’ère de paix et de fraternité parmi toutes les nations de la terre ; c’est, en un mot, suivant la belle expression des prophètes, « le cœur de chair remplaçant le cœur de pierre. »
Mais cette notion ne fut ni celle de Jésus ni celle dies apôtres. Ils se représentaient le royaume divin sous des formes bien différentes ; l’avénement des jours messianiques ne se séparait point, dans leur esprit, de l’idée de lu fin du monde et du jugement dernier.
L’Evangile ne permet aucun doute sur cette interprétation. Quelquefois il est vrai, lorsque Jésus se trouve en présence des docteurs pharisiens, il semble dire que le règne de Dieu arrivera sans aucune manifestation extérieure, etque, dès ce moment, il est au milieu d’eux *; mais, dans ces réponses évasives, qui, sous une autre forme, sont un nouveau refus d’explication et de preuves, il ne faut ])as chercher la véritable doctrine messianique du fils de Marie. — Lorsqu’il est seul avec ses disciples, lorsqu’il leur révèle, sans réserve, toute son âme, il est beaucoup plusexplicite et ses déclarations réitérées leur donnentune tout autre croyance touchantl’avénement du règne divin.
Cette croyance se rattache incontestablemsnt à certaines idées mystiques qui avaient depuis longtemps cours en Judée.
Les livres de Daniel et d’Esdrasnous en ont conservé le souvenir et la formule. Ou croyait que de grands bouleversements et d’effrayants phénomènes précéderaient et annonceraient l’avénement du royaume des cieux, ou du règne des saints, comme le nomme Daniel. Alors devait apparaître l’Éternel, au sein des nuées, pour juger les vivants et les morts.
I Ll'C, ch XVII, V. 2 et buiv.
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LKS DÉICIDI-'S.
. Jésus, lorsque sou aspiraliuu au luessiauisuie fut couiplèle, n’hésita pas à s’approprier ces traditions apooalypticpies qui devaient fortement agir sur les esprits de cette époque par la double influence du merveilleux et de la terreur.
Ce qui ajoute, sur ce point, à l’importance des déclarations de Jésus, c’est que ce n’estque pour ses disciples, lorsque, dans des épanchements intimes, il leur enseigne toute sa doctrine, qu’il déflnit les faits caractéristiques qui signaleront le règne divin.
Le tableau que le prophète de Galilée trace de répocjue messianique ressemble d’ailleurs, presque trait pour trait, à celui qu’en avaient tracé les mystiques de la Judée. Matthieu et Marc, absolument d'accord sur ce point, rapportent en ces termes ses paroles *.
« Il y aura d’abord d’épouvantables calamités; la guerre, la peste, la famine, des tremblements de terre, l'abomination de la défolation dans le monde entier. Toutes les terreurs apocalyptuiues annoncées par Daniel, que le récit évangélique rappelle littéralement se réaliseront ; et les temps seront consommés.
« Alors, comme un éclair qui s'enflamme de l’orient à l’occident, arrivera le Fils de l’homme. Le soleil s’obscur-
■ Matthieu, cb. xxiv et xxv passim. — Makc, cl- xiii.
1 Jbid., ch. XXIV, v. 15.
lÆS DÉICIDES.
cira ; la lune n’aura plus de clarté ; les étoiles tomberont du haut des deux {et stellœ codent de cœlo.) Et le signe du Fils de l’homme apparaîtra daus le ciel.
« Et toutes les tribus de la terre, éplorées, verront le Fils de l’homme venir sur les nuées du ciel dans sa puissance et dans sa majesté ; et les anges sonneront des trompettes célestes et leur forte voix convoquera les élus des extrémités de l’univers.
« Et le^Fils de l’homme s’assiéra sur le trône de sa majesté, environné de tous ses anges, et toutes les nations comparaîtront devant lui ; et, comme un pasteur sépare les brebis des béliers, il séparera les justes des impies. Il placera les premiers à sa droite et les derniers à'sa gauche ; et il dira à ceux qui seront à sa droite : « Soyez « hénis de mon pî-re, et venez posséder le royaume qui a « été préparé pour vous depuis le commencement du « monde. »
« Et à ceux qui seront à sa gauche il dira : « Eloignez- « vous de moi, maudits, et soyez plongés dans le feu « éternel qui a été préparé par le diable et par ses « anges ! »
« Et les impies subiront un supplice éternel ; et les justes jouiront, au contraire, de la vie et de la béatitude éternelle ‘ . »
< Matthieu, ch. xxv, v. 31 et suiv.
C4CS prédictions sur le royaume de Dieu n’ont rien de bien nouveau dans leur expression. Elles sont pres(iue toutes copiées dans les apocalyptiques juifs, et surtout dans le livre de Daniel où l’Apocalypse de Jean a puisé bien davantage encore.
Il ii'y a pas non plus le moindre doute sur le caractère (jue Jésus et ses apôtres attribuaient à cette époque redoutable. Toutes les affirmations du maître desÉvangiles étaient prises dans leur sens le plus littéral. Jésus annonçait.la fin du monde en même temps qu’il se considérait comme le Messie prédestiné pour le jugement des vivants et des morts. L’Évangile est plein de déclarations , de paraboles, qui annoncent ce grand événement comme prochain ; il y a même un passage où le maître assure que « la génération présente ne passera pas sans que tout cela s’accomplisse *. »
Au reste s’il éUdt permis, contre l'évidence des textes, d’attacher une signification mystique et de symboliser en un sens purement spirituel les promesses de Jésus, on ne saurait nier que ni ses disciples ni l’Église primitive n’ont admis cette interprétation.
Ainsi que nous l'avons dd plus haut, les douze lui demandaient souvent ; « Est-ce de nos jours. Seigneur, <iue tout cela se réalisera? » Après sa mort, on les
' Matthiec, cU. ixiv, V. 34. — Marc, cü. xiii, v. 30.
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voit attendre chaque jour son second avènement ‘i L’Apocalypse de Jean, qui n’est que le développement prophétique de l’idée messianique de Jésus, fixe à l’année 71 de l’ère nouvelle l’a vénement du règne de Dieu, et dans les premières années du Christianisme cette attente était générale. Plus tard, lorsque le temps écoulé eut porté un coup mortel à l’espérance première, on rejiorta à mille ans au delà la réalisation des prédictions du Christ. Les millénaires ont joui d’une grande faveur dans l’Eglise, et l’on connaît, par les historiographes de l’époque, l’émotion universelle dont le monde chrétien fut saisi à l’approche de cette date terrible de l’an 1000, qui devait marquer, d’après les traditions chrétiennes, le dernier jour de l’humanité.
Toutes ces années fatales, si attendues par les fidèles et si redoutées à la fois, sont successivement tombées dans l’abîme du temps. Le signe du fils de l'homme n’a pas éclaté dans les deux ; le Messie annoncé n’est pohit apparu dans les nuées, au sein des éléments bouleversés comme aux jours de la révélation du Sinaï ; les morts sont restés couchés dans leurs tombeaux, et la terre attend encore le moment terrible du dernier jugement.
Mais, si ces signes matériels ne se sont point accomplis, l’humanité a marché vers l’idéal de justice et de
‘ Voir ci-dcssus, page 77, les textes cités.
l,ES DÉICIDES.
vérité qui est en Dieu. Un nouveau monde moral a succédé au monde ancien, et le Christianisme, comme nous le dirons plus loin, a joué un rôle immense et providentiel dans cette rénovation delà société païenne. Le royaume de Dieu s’approche chaque jour, ou plutôt les peuples marchent vers lui par le progrès, par la liberté, par le développement des principes sacrés de la morale universelle qui est la splendide manifestation de la divinité dans le cœur de l’homme et dans le mouvement du genre humain.
Maintenant quel genre d’influence les idées de Jésus touchant les caractères des temps messianiques et les signes qui les révéleraient, ont-elles dû exercer sur ses contemporains, si, chose douteuse, elles leur ont été connues.
Elles n’ont pu que fortifier parmi les Juifs l’incrédulité et la défiance que leur avait inspirées le nouveau prophète. De même qu’en se faisant « l’égal de Dieu » il avait porté atteinte à leurs croyances unitaires, de même, par ses prédictions messianiques, il altérait toutes leurs traditions ; et, nous allons le constater, il professait, en cette occasion, une doctrine bien moins généreuse, bien moins libérale et surtout bien moins civilisatrice que les prophètes d’Israël et les pères de la Synagogue.
Le point principal où, sur cette grande question, Jésus
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s’écartait de l’enseignement juif, était celui-ci : le royaume de Dieu, disait-il, « n'est pas de ce monde, » et, par une conséquence logique, il était amené à rejeter à la fin des temps l’avénement du règne divin.
Telle n’était pas la croyance juive. Moïse ni la Bible ne contiennent rien qui laisse même supposer qu’il viendra un jour où un empire purement céleste et spirituel remplacera ce monde terrestre et matériel. La doctrine qui se dégage de toutes les idées du grand législateur hébreu, c’est que le royaume de Dieu est de ce monde, où l’éternelle providence ne cesse d’agir, partout présente, partout vigilante et secourable. L’homme porte en lui dans son âme, dans sa conscience, l’idéal divin, car il est l'image même de Dieu , et toute son étude doit être de conformer sa volonté à celle de son divin modèle. Qu’il soit saint, car Dieu est saint ; qu’il soit juste, car Dieu est juste ; qu’il soit bon et miséricordieux, car la miséricorde de Dieu est infinie. Mais, pour s’élever à Dieu, il n’a qu’à interroger son intelligence et sa raison. « La loi quel’Eternel lui propose et qui place devant sa liberté le bien et le mal, la vie et la mort, n’a rien d’impossible ni d’irréali- .«able; elle n’est pas aux deux pour qu’il dise : qui ira me l’y chercher? elle n’est pas au delà des mers ; non, elle est dans son cœur, dans sa conscience, facile à exécuter L » Voilà la doctrine constante du Judaïsme. L’homme peut s’élever à Dieu par ses propres forces ; il n’a besoin, pour participer au royaume divin ni d’intermédiaire, ni
• Dealérunomi, ch. xxs, v. il et 12.
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d« Messie ; il peut monter lui seul sur cette échelle mystérieuse dont le songe de Jacob est le magnifique symbole.
Le messianisme promis à Israël par Moïse lui-méme et par tous ses prophètes n’a rien de surnaturel. C’est d’abord la rédemption et le triomphe du peuple élu consulij de ses épreuves et rétabli dans sa puissance nationale et dans sa souveraine indépendance ; mais c’est surtout le bonheur de l’humanité tout entière, à jamais délivrée de la guerre, pacifiée par l’amour, n’ayant plus qu’une seule loi, une seule foi, un seul Dieu. Israël est le seul peuple qui ait associé à son avenir l’avenir de tous les autres peuples ; au triomphe de ses principes, le triomphe du bien, du vrai et du beau dans tous les pays et sous tous les deux L
On voit aisément combien cette généreuse doctrine est supérieure à celle de Jésus. Où le fils de Marie n’annonce que des calamités épouvantables, les Juifs attendaient, au contraire, une ère de calme et d’universelle harmonie. 11 prédit la guerre, les massacres, la lutte parmi les Etats et jus(]ue dans le sein des familles; les Juifs espéraient, au contraire, que « le loup pourrait vivre en paix avec la brebis », et que « les glaives et les armes homicides seraient transformés en instruments de travail et de production ». Il fait finir l’humanité dans les convulsions,
• Nous avons rapporté au coinmenccincnt de cctlc étude les textes prophétiques qui tracent le niugniiique tableau de l’éiioquc nicsaiauiquu. Nous y renvoyons nos lecteurs. '
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dans le bouleversement des éléments physiques et des éléments moraux; les Juifs plaçaient, au contraire, à la dernière époque du f^enre humain cet âp;e d’or <]ue la mythologie païenne avait placé au début de la création, et ils étaient convaincus que les idées de justice et de fraternité triompheraient enfin des passions et des faiblesses humaines.
« L’Evangile du royaume, » qu’on leur apportait comme une a bonne nouvelle, » n’avait évidemment, sur ce point, ni la grandeur ni la beauté de leurs croyances traditionnelles.
L’avénementdu règne de Dieu a eu néanmoins, dans la tradition de la Synagogue, sa partie légendaire et surnaturelle, et Daniel a exercé sur les mystiques Juifs une influence analogue à celle qu’il parait avoir eue sur l’esprit du grand réformateur gàliléen.
Dans ces récits merveilleux où les rédacteurs des Évangiles et le Christianisme naissant ont certainement puisé un grand nombre de leurslégende8,les temps messianiques sontaussi rapprochés quelquefois de la consommation des siècles. Il existe de nombreuses aggadoth *, qui avaient
> Les nggndnth étaient des récits merveilleux qui confinent an gnosticisme et à la cabbale, et qui formaiein comme les récréations académi- .qnes des grandes écoles juives. Les docteura du Talmud expriment généraiement un grand mépris pour ces récits sans consistance ; mais il s’jr trouve des principes moraux d’une grande élévation.
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cours dans les écoles de Judée, et où les signes qui précéderont et suivront cette époque suprême, sont minutieusement indiqués.
Gomparons-en quelques-unesaux prédictions des Évangiles et constatons combien elles surpassent, au point de vue moral et religieux, la doctrine effrayante de Jésus sur le jugement dernier.
Dans l’Évangile le fils de l’homme, en montant sur le trône de Justice, doit séparer à jamais les bons des méchants ; ceux-là jouiront de la félicité éternelle, ceux-ci doivent être éternellement damnés.
C’est de là qu’est venu^ dans le monde chrétien, le dogme désespérant de l’éternité des peines, qui se rattache aux doctrines païennes sur les châtiments infernaux, mais qui s’éloigne tant des princip.s miséricordieux du Judaïsme.
Voici, au contraire, les consolantes promesses des légendes de la Synagogue.
« Lorsque arriveront les temps messianiques, dit le YalkoutJesaia^, un Amen formidable retentira de gouffre en gouffre dans les profondeurs de l’Enfer, et tous les pécheurs qui y sont tourmentés seront sauvés.
« Alors l’Étemel s’assied sur son trône immortel. Devant lui sont les milices célestes, le soleil et les planètes à sa droite, la lune et les étoiles à sa gauche. La voix divine
* Jalkut JesaIa, p. 41, 1. — J’emprunte ces importantes citations au beau recueil des paraboles Juives du professeur Guiseppe Levi que J'ai déjà signalé.