LIVRE X
Morale de l’Évangile. — Les Juifs ont toujours accepté la morale prêchée par Jésus. — Ils n’ont résisté que sur la question de divinité. — La morale évangélique est la même que celle de la Bible. — Innovation considérable pour le monde païen, mais non pas pour le peuple juif. — Paraboles. — L’homme ne vit pas seulement de pain. — Le juste vivra par la foi. — Les vendeurs chassés du temple. — Laissez venir à moi les pelits enfants. — Les brebis égarées. — Respect de Jésus pour l’ancienne loi. — La morale du Pentateuque citée par lui comme condition du salut éternel. — Les prophètes et le formalisme juif. — Simplilication de la loi. — Pharisiens hypocrites.
Nous avons rapporté, impartialement, en nous appuyant sur le texte seul des Evangiles, les divers actes de la vie et de la mort de Jésus, et nous nous sommes demauilé si les Juifs contemporains avaient pu y trouver une preuve suffisante de divinité. Nous croyons que tout démontre, au contraire, qu’ils n’ont pas pu savoir qu’ils condamnaient un Dieu et faisaient périr celui qui était venu sur la terre dans le but de les sauver. Mais notre examen ne serait pas complet si nous ne nous rendions pas compte d’une dernière objection que les adversaires du Judaïsme ont plus d’une fois soulevée.
« Eb quoi! dit-on, l’admirable morale prêchée par
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Jésus ne devait-elle pas, à défaut d’autres preuves matérielles, révéler aux Juifs le prophète et le Dieu? Cet amour profond de riminanité, ces beaux principes de charité et de vertu, cet esprit de lx)uté surhumaine qui respire à chaque page des Evangiles, ii’étaient-ils pas des témoignages aussi décisifs que les miracles, pour établir le caractère divin et l’autorité de celui de qui ils émanaient? Or, les Juifs, en repoussant systématiquement l’Evangile, en fermant volontairement les yeux à cette lumière splendide de la morale chrétienne, otit commis un véritable crime; c’est là, si l’on peut ainsi parler, un DEICIDE moral, et cette faute fait également peser sur eux une grave responsabilité devant l’histoire. »
Voilà l’objection ; on ne saurait la passer sous silence. Il importe, d’ailleurs, de discuter, une fois pour toutes, la question, si souvent opposée au Judaïsme, de la supériorité morale du Nouveau Testament sur l’Ancien.
Ici quelques explications préalables sont nécessaires.
En fait, les principes moraux de la doctrine de Jé.sus n’ont jamais été repoussés par ses contemporains. Nous avons vu, chaque fois qu’il parlait en public, la foule s’amasser autour de lui, attentive, sympathique et respectueuse. Partout, d’après les récits des évangélistes, les paroles du nouveau Rabbi excitaient l’admiration et même l’enthousiasme. On saluait en lui un nouveau pro-
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{ilièfe; on l’applaudissait comme ressuscitant la grande tradition des Isaïe, des Ezéchiel, des Jérémie et de tons les illustres voyants de la Judée. Le peuple accourait audevant de lui à l’entrée des villes avec des palmes et des cris de joie. Lorsqu’il arriva à Jérusalem, la ville tout entière fut en fêle, et chacun s’empressait j)Our voir « le « nouveau prophète de Nazareth. »
On ne saurait trop redire cette vérité qui ressort de tout le récit évangélique. Les Juifs n’hésitèrent pas un moment dans leur opinion en faveur du fils de Marie; ils écoulèrent constamment .ses discours, ses enscigneuieiils et ses uhjurgatioiis contre les vices du peuple et des chefs, avec autant de déférence tpie de soumission. Les autorités elles-mêmes, si violemment attaquées par le jeune docteur, les scribes et les pharisiens, si passionnément dénoncés à la haine et au méj)ris de la nation, firent toujours preuve à l’égard de Jésus d’un gr.ind esprit de man.snétude et de tolérance. Soit crainte de froisser le sentiment public, soit bienveillance personnelle, ils le laissèrent toujours librement exposer sa doctrine et pour- •suivre ses prédications, comme ils faisaient envers tous
ceux qui ))arlaient au nom du Seigneur.
Donc, les préceptes moraux qui constituaient le fond de la nouvelle doctrine purent être enseignés publiquement, sans obstacle et sans réserve; ils furent acceptés par la population tout entière sans que personne les contestât ni les combattît. On ne trouve pas dans les Évan-
LKS DÉICIDES.
giles un seul fait duquel il résulte que les chefs d’Israël aient imposé silence à Jésus ; on ne trouve pas une seule circonstance où les assistants aient fermé l’oreille au x vérités morales que Jésus développait avec tant d’autorité.
La résistance des Juifs ne commença que le jour où, en remettant les péchés, il s’attribua un privilège qui, dans les idées du peuple hébreu, ne pouvait appartenir qu’à la Divinité; elle ne prit un caractère grave et violent que le jour où, détournant de son sens primitif l’expre.ssion de « Fils de Dieu », et la prenant dans son acception matérielle, Jésus déclara positivement qu’il était miraculeusement né de rÉternel, et que le Père et lui étaient une unité en deux personnes. — Dès ce jour, mais dès ce jour seulement, les adorateurs du Dieu unique et invisible se séparèrent de celui qui troublait ainsi et renversait tous leurs dogmes fondamentaux sur la nature et les attributs de Dieu, tels que les leur avait fait connaître la révélation du Sinaï.
Ainsi, la division ne s’établit entre Jésus et les Juifs que sur la question matérielle de divinité. Mais sa doctrine, mais sa morale, mais ses prédications, les trouvèrent toujours soumis et obéissants, disposés à suivre ses conseils, à se repentir de leurs fautes et à faire pénitence, sous l’influence de sa parole inspirée, comme aux temps d’Isate et des autres prophètes. Leurs dispositions favorables s’étaient même manifestées avec éclat, lorsque
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Jean Baj)liste appelait le peuple sur les bords du Jourdain, au baptême de pénitence. La foule se pre.ssait de toutes parts auprès du prophète du désert. Or, la doctrine de ce dernier, telle que Luc nous en fait connaître les maximes essentielles *, n’était certainement pas inférieure à celle de l’Evangile, bien que Jean-Baptiste n’ait jamais prétendu au titre de Messie et bien moins encore à celui de Dieu. ,
Donc, jamais les Juifs ne refu.sèrent les enseignements moraux de Jésus ; ils les accueillirent, au contraire, toujours avec un enthousiasme tel, que, lorsque les magistrats s’émurent, non sans raison, des conséquences funestes que ces ardentes prédications pouvaient produire, ils n’osèrent pas faire arrêter Jésus, de peur d’exciter un soulèvement dans la foule qui voyait en lui un prophète inviolable
Si le réformateur de Nazareth avait boi né sa mission au rôle de prophète, il n’aurait piis cessé d’être acclamé par la nation juive tout entière et il aurait pris, pour ses contemporains et pour la postérité, une place splendide parmi les voyants et les plus célèbres docteurs de la Synagogue.
La morale qu’il prêchait n’était point, en effet, nouvelle pour le peuple juif. C’était celle dont, aux premiers
* Lie, ch. III, V. 3 et suiv.
* tiATTIIIEI, ch. AM, T. 46.