I.KS DÈiaDKS. Ci
jours de la sortie d’Egypte, il avait entendu la proclamation solennelle au milieu des tonnerres du Sinaï ; c’était celle que, pendant une longue suite de siècles, les psalmistes et les moralistes de Judée, David, Salomon, les grands et les petits prophètes, l’Ecclésiaste et l’Ecclésiastique, Hillel et Schammai et tous les Pères de la Synagogue lui avaient enseignée ; c’était celle à laquelle des voix inspirées le rappelaient chaque fois que le sentiment religieux ou moral semblait s’affaiblir en Israël.
L’Évangile a été un immense progrès moral et une véritable révélation divine pour les nations païennes. Le jour où le monde, depuis si longtemps enfoui dans les ténèbres de la matière, dans les excès d’un sensualisme dépravé, entendit la voix douce et pure des apôtres chrétiens ; le jour où on parla à son cœur étonné de charité, d’amour universel, de sacrifice et de fraternité, il se sentit ému, enchanté, soulevé au-dessus de sa nature primitive, transporté dans des régions sereines et inattendues ; il battit des mains avec transport en apercevant oitte belle et sainte lumière qui, allumée aux feux de l’Horeb et au flambeau du Décalogue, était devenue plus radieuse encore en passant par le spiritualisme des prophètes et des évangélistes.
Il sembla à tous ces peuples idolâtres, « assis dans l’ombre de la mort, » qu’une mystérieuse création se faisait de nouveau dans l’univers, et qu’ils naissaient enfin à la vie de l’âme. Ce fut, en effet, pour la société
HiO LKS DÉICIDES,
païenne, une vaste et profonde transformation. L’Évangile apportait aux esclaves la liberté ; aux parias des temps anciens, l’égalité et la réhabilitation; aux puissants, la modération et le devoir ; à tous, l’amour et la fraternité ; à tous, l’espérance d’une autre vie de rémunération et de justice. Au culte de la matière et des grossiers appétits il faisait succéder le culte de l’esprit et les plus nobles aspirations ; à la pluralité des dieux antiques il faisait succéder l’idée pbilo.sopbique et vraie d’un seul Dieu, éternel, infini, immuable, créateur des cieux et de la terre. Et, si ce Dieu s’était une fois incarné dans un corps humain, ce n’était point, comme le Jupiter mythologique, pour enlever de simples mortelles et souiller la pureté du foyer domestique ; ce n’était point, comme les autres divinités de l'Olympe, pour se mêler aux luttes sanglantes des peuples, semant le carnage et le deuil ; c’était, au contraire, pour racheter et pour sauver, par un sublime sacrifice, l’humanité pécheresse. « Il n’y a plus de pauvres ni de riches, plus de grands ni de petits, plus de maîtres ni d’esclaves, s’écriait TÉvangile aux Gentils ; vous êtes, tous, un en Jésus-Christ ; vous êtes, tous, les membres du corps divin *. »
Tous ces principes étaient nouveaux pour le monde païen. Eu lui ouvrant un trésor infini de sensations et d’idées inconnues, ils créaient, en son sein, une révolution radicale, en même temps qu’ils étaient pour lui une révélation surhumaine. Ne nous étonnons pas (jue la
1 Bpitre de saint Paul aux Galates.
LES DÉICIDES, morale évangélique ait été, aux yeux du monde romain, une preuve éblouissante de la divinité du christianisme et de son fondateur. — Divine, en effet, était cette doctrine qui s’appuyait tout entière sur le Décalogue et sur les prophètes d’Israël. — L’Evangile a sanctionné et glorifié toutes les vertus, toutes les maximes de sagesse et de raison qui font l’homme de bien et qui constituent la force et la grandeur des sociétés. C’est à bon droit que le paganisme antique y a vu, y a salué comme une apparition de Dieu lui-même, comme une manifestation de la Divinité dans riiistoire du genre humain
Mais devait -il en être de même pour les Juifs contemporains de Jésus ? Non, sans doute, car il n’y avait, dans les enseignements du Réformateur de Nazareth, rien que tout Israël n’eùt appris dès longtemps par la voix de ses législateurs, de ses prophètes et de ses sages, sans qu’aucun d’eux eût songé, pour cela, «à se proclamer ni Messie, ni Dieu.
Pour le monde romain, initié tout d’un coup par les apôtres et les disciples de Jésus à ces lumineuses vérités, il y a eu, il a dù y avoir une « morale chrétienne, » une « charité chrétienne, » une « vertu chrétienne. t> Mais pour les Juifs qui, depuis des siècles déjà, possédaient, pratiquaient ces grands préceptes du bien, il n’y a jamais eu qu’une « morale israélite, » qu'une «charité Israélite,» qu’une « vertu israélite, » providentiellement répandue parmi les peuples et enseignée aux gentils par les har-
dis propagateurs de la doctrine et du nom de Jésus.
Quelques rapprochements de texte vont mettre cette vérité hors de doute; ils prouveront que ce que l’ou admire le plus dans les maximes morales de l’Evangile appartient exclusivement au judaïsme et peut être fièrement revendiqué par lui.
Nous n’avons pas l’intention de creuser trop profondément cette étude. Nous pourrions, ligne par ligne, pour ainsi dire, et verset par verset, montrer le nombre considérable d’emprunts que le maître des Evangiles a faits à l’Ancien Testament et aux enseignements de ces docteurs pharisiens qu’il poursuivait cependant de sa vive colère. La plupart des paraboles qu’on loue le plus dans l’Évangile étaient vulgaires dans les académies juives. Le Talttiud en est plein, qui ne le cèdent ni pour la pureté de la morale, ni pour l’élévation de la pensée, ni pour le pittoresque de la forme, à celles par lesquelles Jésus captivait l’attentiou de ses disciples et faisait passer de grandes vérités sous le manteau brillant de l’apologue *. C’était la pratique universelle des chefs d’académie et des docteurs d’Israël de rendre l’enseignement attrayant par
* I.CS Midraschim, Kcnei\ d’anli(]ues ICgpndos rt do parabolw, .almudiques, présentent un grand nombre do récits analogues et souvent semblables à ceux (lu’on lit dans les Évangiles. — Voir un recueil du plus haut intérêt publié à Florence (Lemonnier, éditeur) par le professeur Giuseppe Levi (de Vercelli), sous ce titre : Paraboles, légendes et pensées recueillies dans les livres talmudiques, lin fort vol. grand in-12.
des récits paraboliques. Jésus les imita et bien souvent aussi se borna à reproduire, dans ses discours, d’anciens dictons et d’anciennes légendes qu’il rajeunissait simplement par des applications nouvelles.
Quoi qu’il en soit, il ne peut entrer dans le cadre de notre travail de faire connaître minutieusement les emprunts faits, dans ce genre, par l’Évangile aux ouvrages sacrés et aux docteurs qui l’ont précédé. Nous devons nous restreindre aux principes fondamentaux qui ont puissamment caractérise, aux yeux des nations païennes, la morale de Jésus, et lui ont donné la grandeur et l’autorité d’un enseignement divin.
Restituons d’abord à l’ancienne loi quelques passages essentiels qui circulent depuis dix-huit cents ans dans le monde, portés par l’Évangile, et que le sentiment populaire attribue généralement au christianisme, bien que les évangélistes eux-mêmes n’aient certainement pas eu l’intention d’en ravir la gloire à l’Ancien Testament.
Ce n’est pas Jésus, ce n’est pas l’Évangile, qui ont révélé et proclamé cette maxime si radieusement spiritualiste, dont le monde romain a fait honneur au christianisme : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui vient de la bouche de Dieu » Elle a une plus haute antiquité et une origine non moins éclatante. Le grand législateur hébreu. Moïse l’a prononcée textuellement au moment où il se sépara pour
' Matthieu, ch. iv, v. L — Luc, ch. iv, v. 4.
toujours de son peuple bien-aimé, et lui adressa l’admirable discours d’adieu qui se nomme le Deutéronome *.
Cette belle parole : « Le juste vivra par la foi » que aint Jean * exprime sous cette forme : « Celui qui croit aura la vie éternelle, » et qui est devenue la base essentielle de la doctrine de saint Paul®, le véritable fondateur du christianisme, l’adroit apôtre des gentils ; cet axiome par lequel l’âme humaine est élevée à une si grande hauteur morale, n’appartient ni à l’Evangile ni à ses propagateurs. C’est le prophète Habbacuc qui en est l’auteur primitif, dans la courte et magnifique prophétie * que le canon des Écritures nous a conservée.
L’épisode étrange, mais éminemment pieux, si on le prend dans un sens symbolique, des vendeurs chassés du temple, et les paroles attribuées à Jésus dans cette circonstance *, ne sont pas davantage une nouveauté évangélique. On sait à quel point on a usé et abusé dans le monde, depuis dix-huit siècles, de cette manifestation violente du fils de Marie contre les petits meurchands qui vendaient à la porte du temple des colombes et des objets
* Deut&onome, cli. viii, v. 3. — o Ce n’est pas do pain seul que vit i’honmie, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu, n iél 13
DiNH mn» bs Sy •>: dinh n»n’ nzb ann
* jE.tN, ch. III, V. 36.
* Paix, ÉpUre aux Gâtâtes, ch. iii, y. Il; Épilre aux Romains, ch. i, V. n ; Epitre aux Hébreux, ch. x, v. 38.
t Habbacuc, ch. ii, v. 4. — o Le juste vivra par sa foi. • pnx
•n’n» m3iDN3
‘ Matthieu, ch. xxi, v. 12 et 13.
destinés aux sacrifices. On en a surtout abusé contre les Juifs eux-mêmes, et ces mots : « Il faut chasser les vendeurs du temple » sont passés en proverbe pour justifier souvent contre Israël des violences et des persécutions. Or, il y en a peu qui sachent ou qui daignent se souvenir que les paroles indignées du fils de Marie, à cette occasion, sont tirées du prophète Jérémie, s’écriant en fureur aux pécheurs de son temps, comme Jésus devait le faire plus tard dans le temple de Jérusalem : « Ma maison est une maison de prières, et vous en avez fait une caverne de voleurs »
« Laissez venir à moi les petits enfants dit Jésus, car le royaume des deux est pour ceux qui leur ressemblent, et c’est de la bouche des petits enfants et de ceux qui sont à la mamelle que sort la plus parfaite louange »
Ces dernières paroles qui caractérisent l’esprit et la portée de la belle maxime : « Laissez venir à moi les petits, » — Sinite parvulos venire ad me, — sont extraites du livre des Psaumes où David les applique à la glorification de l’Éternel *.
Il y a dans l’Evangile une remarquable parabole ; c’est celle du bon pasteur qui, voyant qu’une de ses brebis s’est égarée, laisse momentanément les autres pour aller
I JÉRÉUIE, ch. VII, V. 11.
* Marc, ch. x, v. M.
* Matthieu, ch. xxi, v. 16.
* Psaume vin, v. 3.
— HTn n'an n»n mynn
•l’by Nip:
la chercher ; et, lorsqu’il la trouve, elle lui cause plus J î bonheur que les quatre-vingt-dix-neuf autres qui ne se sont point égarées *, car « il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent, que pour dix justes qui n’ont jamais failh. » N’en déplaise aux auteurs des Évangiles, cette consolante doctrine circulait depuis longtemps dans les écoles pharisiennes de la Judée, et le Talmud la rapporte, en termes presque textuels , comme étant l’enseignement de deux illustres docteurs du pharisaïsme
Ces analogies, ces emprunts faits aux textes bibliques et aux sages de la Synagogue n’ont rien qui doive surprendre, lorsqu’on réfléchit que, nulle part, dans les Évangiles, il ne se trouve un passage d’où l’on puisse induire que Jésus songeait à établir une nouvelle loi en Israël.
A l’exemple des docteurs juifs, c’est constamment sur quelque verset des livres saints qu’il appuie l’autorité de ses paroles et même la divinité de sa mission. Les commentaires qu’il tire de ces textes lui appartiennent sans doute, mais il a toujours grand soin de les rattacher à l’ancienne loi ; il la cite, il ne cesse d’en prescrire l’observation. Comme les prophètes d’Israël il cherche à ramener aux commandements divins ceux qui s’en éloignent : il court après les brebis égarées pour les faire
* Matthiéd, cil. XVIII, V. 12 et suiv.
’ amaa D’pnsi du nnaiy naivin ’bysc aipa
Talmud, traité Bcracliot, 34 b., et Saiiliédrin, 99 a. .Q'i’ nnOIV
rentrer au bercail ; mais il déclare solennellement qu’il ne veut rien changer aux principes essentiels du judaïsme. « rse pensez pas, s’écrie-t-il, ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu les détruire, mais les accomplir. Car, je vous le dis en vérité, jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, il ne sera point enlevé un seul iota ni une seule virgule de ce qui est dans la loi »
Lorsqu’il parlait ainsi au peuple, Jésus affirmait donc, proclamait de nouveau la vérité, la grandeur, l’autorité de tous les principes moraux contenus dans l’Ancien Testament. Il parlait aux Hébreux le langage qu’ils avaient toujours entendu et auquel, depuis des siècles, leur esprit et leur cœur étaient habitués. Entre le peuple juif et le pro])liète de Nazareth toute la question se bornait à de sévères prédications contre les vices des peuples et des grands, à de vives censures contre les scribes et les pharisiens ; mais la morale du Sinaï n’était pas en discussion. Jésus exaltait et recommandait avec une nouvelle force toutes les vertus déjà révélées à Israël par Moïse, David, Salomon et la pléiade rayonnante des voyants hébreux.
Cette pensée du nouveau maître se manifesta dans deux circonstances significatives qu’il importe de rappeler, car elles montrent à quel point les enseignements de Jésus étaient identiques avec ceux du Pentateuque .
> Matthieu, ch. v, v. 17 etsuiv.
Un jour, dit l’Evangile *, un jeune homme s’approcha et lui dit : « Bon maître, que faut-il que je fasse de bien pour acquérir la vie éternelle? » Jésus lui répondit:
« Pourquoi m’appeler bon? il n’y a que Dieu seul cjui soit bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. — Quels commandements ? » lui dit-il. — Jésus répondit : « Tu ne tueras point ; tu ne commettras point d’adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne porteras point de faux témoignage ; honore ton père et ta mère ; et aime ton prochain comme toi-même. »
Aucun docteur juif n’eût parlé différemment. Ce que Jésus prescrivait, comme assurant la vie éternelle, est tout simplement, dans ses termes textuels, le Décalogue auquel est jointe cette belle parole du Lévitique : « Aime ton prochain comme toi-même »
Dans une autre occasion ® un docteur pharisien vint lui adresser cette question : « Maître, quel est le grand commandement de la loi? » Jésus lui répondit : « Tu « aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de « toute ton âme et de tout ton esprit *. » C’est là le grand et le premier commandement. Et voici le second qui est semblable à celui-là : « Tu aimeras ton prochain comme « toi-même. » Toute la loi et les prophètes sont renfermés dans ces deux commandements. »
• Matthied, ch. XIX, V. 16 et suiv. — Masc, ch. x, v. 17 et suiv. — Luc, ch. xvm, V. I8 et suiv.
* lias ■jSl'j nanttl LévHù/ue, ch. XIX, V. t8.
• Matthied, ch. xxii, v. 35 et suiv.
* Deutéronome, ch, vi, v. 5.
Or, c’était là encore une simple citation des livres saints ; c’était extraire du Pentateuque, en deux paroles expressives, le résumé de toute la morale du Mosaïsme ; c’était déclarer qu’il n’y avait rien au-dessus de cette admirable loi qui embrasse, dans un même commandement, l’amour de Dieu et l’amour du prochain.
Ainsi l’intention de Jésus n’est pas douteuse, en ce qui concerne l’enseignement des vérités morales. Il veut ramener aux grands principes de la loi juive ceux qui s’en écartent ; il ne songe pas à les modifier. Qu’auraitil, en effet, pu dire aux Hébreux, de plus beau, de plus simple, de plus manifestement vrai, que les maximes qu’on vient de lire ?
Toutefois, en rappelant aux hommes de son époque les préceptes sacrés qui, depuis des siècles déjà, étaient le fondement du judaïsme ; en résumant par quelques principes saisissants la morale d’Israël , Jésus poursuivait aussi un but qui le plaçait parmi les grands réformateurs hébreux.
La Synagogue juive, comme tous les cultes qui ont une longue existence historique, tendait en effet à exagérer son formalisme et ses symboles, et à multiplier les pratiques cérémonielles aux dépens de l’esprit même de la religion. Cette tendance, qui n’était rien moins qu’une idolâtrie de la forme, s’était manifestée à diverses épo-
LES DÉICIDES, ques, et c’est contre elle qu’avaient protesté avec le plus d’énergie les grands prophètes et les plus célèbres docteurs d’Israël.
Jésus, en s’élevant à son tour contre ces abus et en enseignant que la voie du salut n’est point dans les seules pratiques du culte , mais dans l’amour de Dieu et du prochain, accomplissait une haute mission de morale religieuse ; mais, de même qu’il n’était, au point de vue du précepte littéral, que l’écho de Moïse, de même, au point de vue de l’esprit de ce précepte, il n’était que le continuateur des prophètes et des sages de la Judée.
Qui ne connaît les admirables apostrophes d’Isaïe? « Que m’importe le grand nombre de vos sacrifices, dit l’Éternel ? Qu’ai-je besoin du sang des taureaux et des béliers ? Qui vous demande de venir dans mes parvis ? Vos néoménies, vos sabbats, vos jours de fête me sont indifférents, et vous avez beau multiplier vos prières, je ne veux point les écouter. Ce n’est pas cela que je désire. Ce que je demande, c’est que vous soyez purs et vertueux, que vous vous éloigniez du mal, que vous vous attachiez au bien, que vous pratiquiez la justice, que vous secouriez l’opprimé, que vous preniez la défense de la veuve et de l’orphelin *. »
Jésus s’élève contre les hypocrites qui, lorsqu’ils jeûnent, en font ostentation et affectent de paraître en pu-
• IsAiB, ch. I, V. 11 et suiv.
blic avec un visage défiguré mais que l’Évangile, sur ce point encore, est loin de la sublime invocation d’Isaïe ! « Vous jeûnez, s’écrie le Voyant, vous jeûnez au caprice de votre volonté et sans pardonner à vos ennemis ; vous jeûnez, et en même temps vous vous livrez aux querelles et à la haine, vous frappez du poing avec méchanceté. Est-ce là le jeûne que je désire ? Prendre pendant un jour un visage afDigé, courber sa tèle comme un frêle roseau, se couvrir de cilice et de cendres ; est-ce là ce que vous appelez un jeûne et un jour agréable au Seigneur ? Non ! le jeûne que je demande, le voici : Délier les liens du vice, s’affranchir des nœuds de la méchanceté, délivrer les opprimés, partager son pain avec ceux qui ont faim, donner asile aux indigents et vêtir ceux qui sont nus, rassasier les c\mes affligées et briser le joug de l’esprit du mal »
Nul n’a plus spiritualisé la morale et le culte que les prophètes juifs; l’Évangile a pu marcher, avec éclat, sur leurs traces; mais, nulle part, il ne s’est élevé au-dessus d’eux.
Cette supériorité de la vertu sur la pratique, de l’idée sur la forme, a été exprimée par les docteurs de la grande Synagogue, bien avant l’apparition de Jésus, dans le passage suivant que le Talmud nous a conservé :
« Les six cent treize préceptes de Moïse ® ont été
* Mattiiieu, ch. VI, V. 1(5.
• Isaïe, ch. lviii, v. 3 et suiv.
3 Eu énuméruut tous les commandements affirmatirs ou négatifs qui
LES DÉICIDES, réduits à onze par David : Agir avec intégrité ; exercer la justice ; dire la vérité en son cœur; ne pas calomnier; ne pas faire de mal à son semblable ; ne pas humilier son prochain ; mépriser ce qui est digne de mépris ; honorer ceux qui craignent Dieu ; ne pas prêter à usure (ici le Talmud ajoute : même à un non Juif naa) et ne pas se laisser corrompre pour condamner un innocent *. — Isaïe les a ensuite réduits à six : Marcher dans le chemin de la vertu ; parler droilenient ; repousser un gain illicite ; secouer sa main pour qu’elle ne retienne pas des dons corrupteurs ; boucher ses oreilles pour ne pas entendre des propos sanguinaires; fermer les yeux pour ne pas voir le vice — Miellée les a réduits à trois : Exercer la justice ; aimer la vertu ; marcher avec humilité devant Dieu — Ensuite, Isaïe les a encore réduits à deux : Observer la ustice et aimer la vertu *. — Enfin Ilabbacuc les a résumés par ces paroles : Le juste vivra par sa foi ®. »
On voit à quel point la simplication et la spiritualisation des principes moraux étaient dans l’esprit de l'ancienne Synagogue, et dans les idées de ces sages du pharisaïsme que l'Evangile nous a si mal fait connaître.
se trouvent dans le Peniaieugue, on est arrivé à ce chilTre de G13 qui forme ce que les docteurs hébreux désignent sous ce nom : « Les six cent treize préceptes de Moïse. »
t Ces principes de David sont empruntés au psaume xv.
* Isaïe, ch. xiii, v. 15 et suiv.
* Michée, cil. VI, V. 8.
* Isaïe, ch. ivi, v. 1.
t Habbaci’c, cil. Il, V. 4. — Tout io passage que nous venons de citer se trouve dans le Talmud, traité Maccotb, fol. 24, recto.
Dans une circonstance semblable à celle où Jésus avait formulé ainsi en termes synthétiques le caractère fondamental de la loi et de la morale juive, l'illustre Hillel, une des grandes figures parmi les docteurs du second Temple, avait répondu de même à un païen qui lui demandait en quoi consistait la loi d’Israël : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît, répondit aussitôt le maître. C’est là le fondement de la loi, le reste n’en est que le commentaire *. »
Et, puisque nous sommes amené de nouveau à parler des opinions de ces docteurs pharisiens si maltraités par Jésus, disons, une fois pour toutes, à qui s’adressaient ces énergiques réprimandes (jui trouvaient de l’écho, nonseulement dans le peuple, mais aussi parmi les pharisiens eux-mêmes. — Ce n’était pas aux docteurs honorés, aux vrais sages du pharisaïsme, aux disciples de Schammaï ou d’Hillel, aux pères illustres de la Synagogue, que parlait le grand réformateur de Nazareth ; c’était aux hypocrites « qui, suivant ses expressions, lient des fardeaux pesants et les mettent sur les épaules des hommes, tandis qu’ils ne veulent pas les remuer du bout des doigts ; (jui n’agissent que pour être vus, et portent des phylactères et des franges sacrées plus larges que les autres hommes ; qui affectent des pratiques multipliées, et qui ont abandonné ce qu’il y a de plus important dans la loi : la justice, la miséricorde fi
et la foi ; qui ressemblent à des sépulcres blanchis, bêaux
> Talmud, traité Schabbatb, ch. a.
eu apparence, mais pleins à l’intérieur d’ossements et de
pourriture *. »
Les docteurs d’Israël n’avaient pas exprimé un mépris moins sévère pour les pharisiens hypocrites que Jésus flétrissait avec tant de véhémence et de raison. Écoutons à cet égard le Code du pharisaïsme, la doctrine des sages du Talmud :
« Il y a sept sortes de pharisiens, disent-ils dans leur langage pittoresque : 1° les Forts (T épaules ;\\& écrivent leurs actions sur leur dos pour se faire honorer des hommes ; 2“ les Broncheurs, qui vont par les rues, traînant, pour se faire remarquer, les pieds contre terre et les heurtant contre les cailloux ; 3° les Coÿne-/tVe; ceux-là ferment les yeux soi-disant pour ne pas voir les femmes, et vont se cogner le front contre les murs; 4° les Humbles renforcés, qui marchent pliés en deux ; 5° les Pharisiens de calcul, qui ne pratiquent la loi que pour avoir les récompenses qu’elle promet ; 6’ les Pharisiens de la peur, qui ne font le bien que dans la crainte des châtiments ; 7° les Pharisiens du devoir ; ceux-là sont les bons. » « Rabbi Kachaman dit à ce sujet : « Le tribunal suprême saura punir les hypocrites qui s’enveloppent de leur voile sacré [taleth] pour se poser en vrais pharisiens, et qui ne le sont pas. »
tt Ne crains pas les vrais pharisiens, disait à sa femme, en mourant, leur grand persécuteur, Alexandre Jannée ; ne crains pas non plus ceux qui ne le sont pas (les sa-
> Matthieu, cli. xxiii, i-assim.
LES DÉICIDES, ducéens ses amis) ; crains beaucoup, au contraire, les pharisiens teints (ceux qui ne sont pas pharisiens, et qui veulent le paraître) »
Il y a eu, à toutes les époques et dans toutes les religions, des pharisiens teints, suivant l’expression d’Alexandre JcUinée; il y en a encore de nos jours. Les tartufes et les hypocrites, qui couvrent leurs passions et levuï vices du masque sacré de la foi, n’existent pas et n’ont pas seulement existé en Judée. Mais les vrais pharisiens, les grands moralistes à qui nous devons le beau traité des Maximes des Pères *, n’avaient pas attendu que Jésus parût pour atteindre d’un blâme sévère les faux dévots de leur époque. Sur ce point encore, le maître des Évangiles n’a eu qu’à se rappeler leurs énergiques paroles et à les traduire dans le langage qui lui était propre.
1 Ce passage important est extrait du Talmud, traité Sota, xxii, verso. Le mot pharisiens teints, n’est pas sans quelque analogie avec les sépulcres blanchis dont parle Jésus.
• Traité de morale, conservé par le Talmud et composé de sentences émanées des sages de la grande Synagogue On
nomme ainsi les docteurs illustres qui enseignèrent pendant la durée du second Temple. Leurs préceptes ne le cèdent à ceux d’aucun moraliste ; ils sont surtout remarquables par leur caractère éminemment social et pratique.