LIVRE XI
Le Disroui-s sur la montagne. — Hapports entre scs principes et ceux des livres saints. — Forme employée par les rédacteurs définitifs de ce sermon. — But qu’ils se sont proposé. — Similitudes entre le Discours sur la montagne et divers passages de la Bible et des docteurs hébreux. — La colère. — Le désir coupable. — Le talion. — La haine de l’ennemi. — L’aumône. — La prière. — Trésors dans le ciel. — Confiance en Dieu. — Ne pas juger les autres. — Résumé.
La doctrine morale de Jésus est essentiellement exposée dans le célèbre discours qu’il prononça en Galilée, assis au milieu de ses disciples, au sommet d’une éminence qu’environnait un peuple avide d’entendre les paroles du jeune Rabbi. Ce beau sermon, qui nous est arrivé sous le titre traditionnel de : « Discours sur la montagne, » se résume en quelques principes simples et lumineux, destinés à bien faire comprendre, sous le sens littéral du texte, le véritable esprit de la loi et de la morale Israélites, telles que l’avaient constamment enseignées les chefs spirituels du peuple élu.
C’est ce que vont nous prouver une analyse des paroles de Jésus et quelques rapprochements décisifs.
[ « Heureux les pauvres d’esprit, disait le docteur de
Nazareth, car le royaume des deux leur appartient. — Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre. — Heureux ceux qui pleurent, parce (]u’ils seront consolés. — Heureux ceux qui sont affamés de justice, parce qu’ils seront rassasiés. — Heureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu’ils ohtiendront miséricorde. — Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce (|u’ils verront Dieu. — Heureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu. — Heureux ceux qui souffrent pour la justice, parce que le royaume des deux est à eux. »
Et il ajoutait : « Il vous a été dit : Tu ne tueras point ; et moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être condamné — 11 a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère ; et moi je vous dis que le désir impur est déjà un adultère. — Il a été dit: Vous ne vous parjurerez point ; et moi je vous dis : ne jurez jamais, ni par le ciel qui est le troue de Dieu, ni parla terre qui est son marchepied, ni par Jérusalem qui est la ville royale. — Il vous a été dit : (JmI pour œil, dent pour dent ; et moi je vous dis de ne point résister au mal qu’on veut vous faire; mais, si on vous a frappé sur la joue droite, présentez la joue gauche. — Il vous a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ; et moi je vous dis : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. — Faites le bien, faites l’aumôue en secret, et que votre main gauche ignore ce que donne
votre main droite. — Priez en silence et n’augmentez
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.pas inutilement vos oraisons, comme le font les peuples païens. — Ne vous faites point des trésors dans la terre, mais faites- vous des trésors dans le ciel, — Ne vous inquiétez pas où vous trouverez votre nourriture, car le Seigneur qui nourrit les oiseaux du ciel, sans qu’ils sèment ni qu’ils moissonnent, vous donnera ce qui est nécessaire à votre existence ; n’ayez donc pas souci du lendemain. — Ne jugez point les autres afln de n’ètre pas jugés ^ — Faites aux hommes tout ce que vous voulez qu’ils vous fassent ; car c’est là la loi et les prophètes *. »
Tel est, dans ses maximes fondamentales et textuelles, ce discours magistral qui est devenu avec raison le symlx)le de la morale évangélique. Le judaïsme a le droit d’affirmer que ces grands principes de fraternité, de charité et de foi, lui appartiennent et, après tout et malgré les iniquités dont il a été la victime, c’est une gloire pour lui d’avoir donné au monde, par l’intermédiaire de Jésus et de ses disciples, ce (ju’il y avait de plus pur et de plus sublime dans la loi morale du Sinaï. 5Iais, lorsque ces radieux enseignements lui furent donnés sur la montagne où le peuple et les apôtres écoutaient avec avidité les paroles du nouveau maître, il ne dut ni en être étonné, ni y voir autre chose que la constante tradition
' Le fameux passage : « Otez la poutre de votre œil avant de vouloir tirer la paille de l’œil de votre voisin, » est, dans le Discours sur la montagne, le corollaire et ic développement de ce précepte. — Matthieu, ch. VII, V. 3 et suiv.
• Tout le Discours sur la montagne remplit les chapitres v, vi et vu de l'Évangile seion saint Matthieu.
LES DÉICIDES, des sages d’Israël. Le sentiment de surprise et d’admiration qui accueillait les leçons du fils de Marie s’adressait plus à l’homme qu’à la doctrine : « D’où lui vient tant de sagesse ? s’écriait la foule. N’est-ce pas là cependant le fils du charpentier *? » Et, en effet, quelle nouveauté, quelle révélation nouvelle pouvait-il y avoir, aux yeüx des Juifs, dans les préceptes que nous venons de rapporter ?
Il faut remarquer d’abord le soin attentif avec lequel Jésus rattache, dans son sermon, son enseignement à celui du judaïsme tout entier. C’est au début même de ce discours qu’on lit cette déclaration solennelle : « Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu les détruire, mais les accomplir »
Le fils de Marie était juif ; il avait été instruit dans les préceptes de la foi hébraïque ; son génie ou son inspiration lui avaient fait dégager particulièrement dans les saintes Ecritures ce qu’elles renfermaient de plus beau : mais, comme il le disait lui-même avec tant de force, il proclamait, en même temps, l’éternité et l’immuabililé des commandements contenus dans la loi, et sa forn!u'i' habituelle, lorsqu’il exposait un grand principe m ral, était celle-ci : « Voilà la loi et les prophètes »
' Matthiee, cil. \iii, V, si et SS.
* /AiV/., cil. V, V. n.
3 XUttiueu, ch. VIII, V. 12.
tso LES DÉICIDES.
Toutefois les rédacteurs définitifs du beau Discours sur la montagne n’ont pas mis un aussi grand scrupule que leur maître à rattacher sans cesse ses prédications aux enseignements des écrivains sacrés. Il est probable qu’à l’époque où les Évangiles furent rédigés , les apôtres avaient déjà abandonné la Judée, rebelle à leur prosélytisme, pour entreprendre la conversion des gentils *. Se séparant du judaïsme, ils n’avaient plus aucun intérêt à laisser croire que celui dont ils répandaient la doctrine en avait emprunté tous les éléments aux livres juifs ; ils devaient, au contraire, s’efforcer de faire con^idérer l’Évangile comme une innovation radicale, comme une révolution considérable dans l’ordre des idées de l’Ancien Testament. C’est à ce but qu’il faut attribuer la forme étrange et même peu sincère qui a été donnée au Discours sur la .Montagne.
Ceux, en effet, qui le lisent, sans avoir une connaissance approfondie de l’Écriture sainte, en rapportent la conviction que les Juifs ne pratiquaient qu’une morale négative ; que, même, ils étaient élevés dans des principes de haine envers les autres boni mes, et que Jésus seul a apporté au monde des sentiments de tolérance, de fraternité, de clémence, de charité et de vertu affirmative. « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens... s’écrie, à chaque sentence importante, le réformateur de Nuza-
' Les Évangiles ont été écrits en grec, ce fini prouve bien nianifestcinent qu’ils ont été faits ])onr les peuples païens et non pour les Juifs, dont la langue nationale était encore, à cette époque, l’hébreu.
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reth, mais moi je vous dis, etc. » On est ainsi porté à croire que tout est nouveau dans la doctrine évangélique, et que l’Evangile a été ainsi une immense et éclatante rupture entre l’ancienne toi et la nouvelle. Il y a plus, non contents de puiser à pleines mains dans les trésors moraux de la Synagogue sans indiquer cette antique origine, les rédacteurs de l’Évangile ontcherché à rendre odieusel’ancienneloi enluiimputant des maximes contrairesauxplus simples idées de charité et de vertu. C’est ainsi que l’on trouve, dans le Discours sur la montagne, celte énorme accusation ; « Yous avez appris qu’il a été dit aux anciens : c< Tu aimeras ton ami, et tu haïras ton ennemi, » mais moi je vous dis, etc., accusation qu’on peut à juste litre appeler « une belle et bonne calomnie», ainsi qu’il sera facile d’en juger bientôt par quelques textes incontestables. On voit, par ces courtes observations, l’esprit qui a dirigé les rédacteurs de l’Évangile. Ils ont voxilu paraître aux yeux des peuples païens des novateurs religieux ; ils ont voulu justifier, en quelque sorte, parmi les gentils, la nécessité d’une seconde révélation divine destinée à donner à l’ancienne loi un nouveau sens et une nouvelle direction. Le moment est venu de rétablir, à cet égard, la vérité si longtemps obcurcie par les passions hostiles, et de restituer à la morale chrétienne, telle que l’a formulée le fils de Marie, sa véritable filiation et son vrai nom de « morale Israélite. »
« Bienheureux les pauvres d’esprit, s’écrie Jésus sur la montagne. Bienheureux les débonnaires, car ils posséderont la terre. Bienheureux les miséricordieux. Bienheureux les pacifiques, etc. »
« Le Seigneur garde les pauvres d’esprit, » avait dit avant lui le Roi-psalmiste *. — « Celui qui est humble d’esprit obtient la gloire éternelle, » disait à son tour le sublime auteur àe» Proverbes^.
« Les débonnaires posséderont la terre, » ajoute le roi David 3. — a L’Éternel fait grâce à ceux qui sont doux, » répète Salomon *.
« Celui qui fait miséricorde trouvera la vie, Injustice et la gloire ®. »
« Ah ! qu’elle est belle la paix, entres les frères, s’écrie le Chantre des Psaumes ®. »
« Aimez la paix et recherchez-la à tout prix, » disait Hiliel à ses disciples reproduisant cette parole du Psal-
mbte : « Cherche la paix et poursuis-la sans cesse *. »
Et le mdtre des Évangiles continue en ces termes :
' iTin> D’MnS laui. Psaume cxvi, v. 6.
• Prover/jes, ch. xxix, v. 23.
s Psaume xxxvii, v. 1 1.
• Proverbes, ch. iii, v. 34.
‘ Ibid., ch. XXI, V. 21.
® Psaume cxxxiii, v. 1.
’ Pirkê-Abotii, ch. I, V. 12.
• Psaume xxxiv, v. 15.
« Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice. »
« Rappelle-toi qu’il vaut mieux être persécuté que persécuteur, » prêchaient de leur cêté, avec une énergique concision, les docteurs de la Synagogue ‘ .
Jésus poursuit et dit à ses disciples :
a "Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras pas. Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être condamné par le jugement. »
Voicice qu’avait dit Salomon : « Ne vous mettez pas en colère, car la colère repose dans le cœur de l’insensé » — « Bannnissezde votre cœur la colère et l'emportement »
Voici ce qu’avait dit Jésus, fils de Sirach, dans son admirable livre de Y Ecclésiastique * : « Pardonne à ton prochain l’injure qu’il t’a faite, et, quand tu prieras, tes péchés te seront pardonnés ®. Quoi ! l’homme garderait sa colère contre un homme et demanderait à Dieu son appui. Il n’a point de pitié d’un homme semldahle à lui, et il de-
‘ D’aSyj.T-DEBECH Ereu, nab.,cb II.
• Eccténnste, ch. vu, v. 9.
^ Ibid., ch. XI.
* Ecclésiastique, ch. xxviii, v. 2 à 12.
‘ Cette expression est presque la reproduction littérale de ce que dit Jésus à la suite des paroles ci-dessus rapportées, .tprès la recommandation de ne pas se mettre en colère, l’Évangile ajoute, en effet : « Si donc, lorsque vous présentez votre offrande à l’autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissèz-là votre don et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère. »
LES DÉICIDES, mande pardon de ses péchés ! Souviens-toi des commandements, ët ne te mets pas en colère contre ton prochain. »
Voici ce que disaient enfin les pharisiens, si violemment accusés par Jésus : « Ne sois point enclin à la colère *. » — « Lorsqu’un homme s’alwmdonne à la colère, si c’est un savant, il perd sa science; si c’est un Prophète, l’esprit prophétiqxie lui est retiré ®. » — « Les amis de Dieu sont : celui qui ne se met pas en colère ; celui qui donne l’exemple de l’humilité »
Le discours sur la Montagne poursuit : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Vous ne commettrez pas d’adultère; et moi je vous dis (jue le désir lui-même est déjà l’adultère dans le cœur. »
O éternel Décalogue, n’avais- tu donc pas fait entendre avant Jésus cette belle parole : « Tu xe désireras ni la femme de ton prochain,và sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui soit à ton prochain *. »
L’expression même dont s’est servi le maître des Évangiles avait cours dans l’enseignement des docteurs de Judée. — « Celui, disaient-ils, qui regarde une femme avec une intention impure a déjà, pour ainsi dire, commis un adultère*. »
■ PiRKé-AnoTii, ch. Il, V. 10.
• Talimid, traité Pesachim, 07, col. 2.
> Talnuid, traité Pesachim, 113.
‘ "2?T mPN lOnri ub- Exode, cil. \\, et Deuidronome, ch. v, v. 71 .
• Knbn N3 7'5tio nsiisn nirna bsrDcn Sd — Taimud, Massechet Katah.
Et lorsque Jésus, développant cette pensée morale, proclame la sainteté du lien conjugal et son indissolubilité, excepté dans le cas d’adultère *, que dit-il de plus que Rabbi Ëliezer déclarant que « l’autel verse des larmes sur la conduite de celui qui répudie sa femme »
A la sainteté du mariage Jésus lie presque aussitôt la sainteté du serment ; « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Vous ne vous parjurerez point. Et moi je vous dis de ne point jurer, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu, ni par la terre qui sert d’escabeau à ses pieds, ni par Jérusalem ni par votre tète. »
— « Que votre bouche ne s’babilue pas à jurer, disait Jésus, fils de Sirach car, en jurant, on offense Dieu de bien des manières. Que le nom de Dieu ne soit point sans cesse en votre bouche. Ne mêlez point dans vos discours le nom des choses saintes, car vous n’en demeurerez pas impuni. Celui qui jure souvent sera rempli d’iniquité, et le châtiment ne sortira point de sa maison. »
Et, avant le fils de Sirach, on lisait dans le Décalogue : « Tu ne prendras pas le nom de ton Dieu eu vain *. »
Ici se place dans le sermon magistral de Jé.sus une maxime qui a toujours été considérée comme le plus haut degré de la morale et de l’abnégation humaine : « Ne rendez pas œil pour œil, dent pour dent, blessure
' Discours sur la monlapic, Mattuiec, ch. v, v. îl et 32.
* Talmud, traité Sanhédrin, 22 a. <
* Ecclésiastique, ch. xxiti, v. 9 et suir.
* Exode, ch xx, et Deutéronome, ch. v.
LES DÉtClDES.
pour blessure, ainsi qu’il a été dit aux anciens, s’écrie le prophète de Nazareth, mais ne résistez point au mal que l’on veut vous faire, et, si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lui l’autre joue. »
II y aurait beaucoup à dire sur le véritable sens de cette loi du talion dont on fait si grand bruit contre lemosaisme, et qui n’est, sous une forme particulière, (jue l’application de ce grand principe social que la peine doit être proportionnée au délit ‘ ; mais un pareil examen n’est
' Voici comment s’exprime sur ce point un rabbin Israélite, dans d’intéressantes études sur le Pentateuquo.
« Quant aux coups et aux blessures, la législation hébniiqtie en ordonnait la compensation par un dédommagement égal au tort causé. « Dent • pour dent, œil pour œil, m.ain pour main, dit l'Écrituro. » Ce n’est pas
dire qu’il faille arracher une dent, crever un œil, couper une main à celui qui s’est rendu coupable de tels actes. La loi du talion n’eùt été, dans ce cas, qu’une monstrueuse iniquité. Aurait-on pu avoir en effet la certitude de causer strictement à l’un le môme dommage qu'à l’autre 7 Qui eût été capable de peser d’avance les deux douleurs pour infliger la seconde avec la mémo intensité que la première? Et si, par hasard, le coupable est privé d'une main ou d’un œil, lui couperez-vous son unique main, lui prendrez-vous le seul œil qui lui re.ste? Ce serait violer, par l’exagération et l’inégalité de. lu peine, la loi même du talion. Quel avantage, d’ailleurs, pourrait-il résulter, pour celui qui a été mutilé, de la mutilation imposée à son adversaire? Il n’aurait, avec la douleur d avoir souffert.'que le regret de s’étre inutilement vengé ; il sortirait du tribunal avec sa blessure et sans la moindre consolation pour la lui faire oublier. La loi du talion ainsi comprise eût donc été une sauvage absurdité.
« Le Talmud, qui nous a fourni les considérations qui précédent *, le Talmud, dont certains rédacteurs étaient contemporains de l’application des lois mosaïques, nous enseigne d’ailleurs que la loi du talion ne fut Jamais interprétée ui exécutée en ce sens.
C’était un système complet de compensation.
Il Dent pour dent, œil pour œil, » cela veut dire : o rendez à qui de droit sa dent, son œil ou, autant que possible, l’équivalent, o
’ Talmud, Baba Kama. St recto.
point ici nécessaire ; il nous suffit de rechercher si celte recommandation de Jésus, <jui est glorifiée comme l’apo-
Tout homme a une valeur alisolue; on diminue celte va'cur en mutilant l’iiomme. Que celui qui a commis le mal rétablisse donc la valeur de celui qui l’a soufTert, et que de plus il lui donne en argent le prix de son traitement et celui de son inaction forcée. De cette façon la loi faisait obtenir bien réellement le dédommagement du tort causé.
Ce système de compensation était appliqué dans les circonstances les plus variées; un serviteur était-il blessé par son maître, la liberté lui était rendue sur-le-champ ; une femme enceinte était-elle gravement frappée, le mari citait le coupable en justice et en obtenait une somme d'argent. La loi le dit en termes exprès. La blessure avait-elle été faite par un animal, son maître en subissait les conséquences et pouvait mémo payfer de la vie sa négligence, s’il avait reçu des avertissements réitérés et que sa bête eût causé la mort do quelqu’un. Un individu ouvrait-il un puits sans le couvrir; y avait-il un accident ; un dégât quelconque étaitil commis dans une propriété, la loi du talion exigeait que la compensation fût donnée. Un bœuf était-il enlevé à son maître, le voleur était condamné à eu rendre cinq ; c’était encore le talion ; les Hébreux étaient agriculteurs; voler uir bœuf, c’était, en outre du vol, causer une grande perte au laboureur ; le travail dcven.iit impossible ; il fallait on restituer la valeur. Pour un agneau volé, on n’en rendait que quatre, l’agneau étant d’uiie moitidre utilité & l’agriculieur. Le voleur d’un objet prêté no rendait que le double au prr'priétaire ; c’était toujours le talion ; un obji t, uti animal qu’on prêle est moins utile que celui qu’on garde; la compensation doit être plus légère
On peut voir enfin une dernière application de cotte loi célèbre dans le devoir imposé au séducteur de devenir l’époux de la jeune fille qu’il a trompée. Il lui rend l’honneur par un mariage qui e-t désormais indissoluble; car il eût été trop facile de détruire par le divorce la compensation accordée en vertu do la loi.
Tel est doue le talion, qui n’a fourni tant d’arguments contre la législation israélite, que parce qu’il a été pris à la lettre par ceux qui reprochent le plus aux Juifs de négliger l'espiit do l'Écriture. On pourrait tra duire cette loi par ces mots : Chacun doit, autant que possible, réparer le dommage qu’il a causé *.
* Le passage que doux veuons de citer eit extrait d’un important travail de U. A. Astruc, rabbin adjoint à M. le Grand-Rabbin de Paris, intitulé Etudes sur le Pentateuque, qui a été publié dans la VÉRITÉ ISRAÉLITE (année 1860, 5- livraison). — Voyez aussi sur celte question le bel ouvrage de Juda Ben llalévy, le K/tosarif livre 111, gg 46 et 47, et J. Salvador, Institutions de Moïse et du peuple hébreu.
ISS LES DÉICIDES,
gée de la perfection, si celte réaction excessive contre le principe moral du talion est en effet son oeuvre propre, ou si, en cela, comme en tant d'autres préceptes, il n’a été qu’un imitateur de la Bible et des sages du pharisaïsme. Or, l’affirmative n’est pas douteuse.
Le précepte de ne point résister au mal est écrit, en termes presque textuellement semblables à ceux de l’Evangile, dans les Lamentations de Jérémie*. En traçant le portrait du juste, de l’homme qui, se tenant en repos, attend tout du secours de l’Eternel, et qui a porté le joug des injures d’autrui, le prophète ajoute comme dernier effort de la vertu persécutée : « il présente la joue a celui QUI LE FRAPPE. » >nS ]n'. Jamais ressemblance
d’idées et d’expressions fut-elle plus saisissante !
« Ne dis point, ordonne l’auteur des Proverbes, ne dis point: « Je rendrai le mal», mais attends l’Elernel, il te délivrera *. »
« Ne dis point : « Je traiterai cet homme-là comme il « m’aura traité ; je rendrai à chacun selon ce qu’il m’aura « fait »
« Le Seigneur se vengera de celui qui veut se venger, et il n’oubliera jamais ses fautes *. »
Voici quelle était, sur ce point, la doctrine des pharisiens :
« Ceux qui se laissent offenser sans retourner l’offense,
> Lamentations, ch. iii, v. 26 à 30.
> Proverbes, ch. xx, v. 22.
> Mirf., ch. XXIV, V. 29.
* Ecclésiastique, ch. xxviii, v. l.
enseignent-ils; ceux qui se laissent dire des injures sans y répliquer, c’est d’eux que parle le Prophète lorsqu’il dit : « Les amis de Dieu resplendiront un « jour comme le soleil qui se lève dans toute sa magni- « ficence L »
« Si ton camarade t’appelle âne, endosse le Mt » dit un autre docteur pharisien, en style non moins pittoresque que l’Évangile, pour indiquer qu’il faut pardonner les injures et donner l’exemple de l’humilité.
Nous arrivons, en suivant les développements de cet important Sermon sur la Montagne, qui est, depuis dixhuit siècles, le manifeste moral du christianisme, à celte parole grave de Jésus : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Vous aimerez votre ami, et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis ; Aimez votre ennemi ; faites du bien à ceux qui vous haïssent. »
Cette accusation contre l’ancienne loi mérite d'être appréciée avec attention, à la lumière de la vérité.
Quels étaient donc les anciens à qui il avait été dit, d’après les rédacteurs de Tlivangile : « Vous aimerez votre ami, et vous haïrez votre ennemi ? »
Ce n’étaient certainement [las les contemporains de Moïse, eux qui avaient entendu celte parole solennelle : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ^ » — a ton
‘ Talmud, traité Joma, Î3, col. I.
• rro "(UiS KS3'X ""■'p "(lan' - Talmud, traité Baba
Kama, 87 .
* Léviiitjue, ch. xm, v. 18.
prochain, » c’est-à-dire tous les hommes, et non pas seulement « tes amis » comme le prétendent les rédacteurs de l’Evangile, altérant à la fois le texte et l’esprit de cette belle maxime de fraternité et d’amour *.
> Notre savant coreligionnaire, M. Munk, s’est préoccupé de la question de savoir comment l’Évangile e‘<t arrivé à cetle étrange altération qui est, d'ailleurs, en contradiction manifeste avec la doctrine générale de Jési s. Le maître des apôtres rapporte, en effet, plus d’une fois, le grand principe moral du Lévitique, et il l’applique toujours au prochain en général et non exclusivement à l’«»ii. — M. Munk fait observer que c’est en traduisant inexactement le prochain par ami, que l’Évangile a été conduit à cette conclusion à conlrario qu’il fallait haïr son ennemi, {néflexions sur le culte des anciens Hébreux, Bible de Cahen, t. IV.)
Un épisode caractéristique de l’Évangile fait connaître le sens trèsgénéral que les docteurs pliarisions attacbaient au mot prochain qui, dans leur esprit comme dans celui de Jésus, embrassait tous les hommes.
<1 Un docteur de la loi, dit saint Luc (ch. x, v. 25 et suiv.), demande un jour à Jésus : Que dois-je faite pour posséder la vie éternelle? — Jésus répond ; Qu’y a-t-il d’écrit dans la loi? — 11 lui dit : Vous aimerez le Seigneur votre D ou de tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même. — Jésus lui dit : Vous avez bien répondu ; faites cela, et vous vivrez — Mais cet homme dit à Jésus : Et qui est mon prochain? — El Jésus, prenant la parole, lui dit :
« Un homme, qui descendait de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains de voleurs qui le dépouillèrent, le couvrirent de blessures et s’en allèrent, le laissant à demi mon. Un prêtre, qui descendait par le même chemin, l’ayant aperçu, passa outre. — Un lévite qui vint aussi au même lieu, r,avant cousidéié, passa outre encore. — Ma s un Samaritain arriva à l’endroit où était cet homme, et, l’ay.tnt vu, il en fut touché de compassion. Il s’.approcha doue de lui, versa de l’huile et du vin dans ses plaies, les b.anda. et, l’ayant mis sur son cheval, il l’emmena d.ans une hôtellerie où il le soigna, et paya généreusement sa dépense. Lequel de ces trois hommes vous semble-t-il avoir été le prochain de celiçi qui tomba entre les mains des voleurs? — Le docteur répondit : Celui qui a exercé la charité envers lui. — Allez donc, lui dit Jésus, et faites de même. »
Ainsi les pharisiens n’hésitaient pas plus que Jésus sur le sens trèslarge et très-généreux du mot o prochain » et des devoirs qui y étaient attachés.
LKS DÉICIDES. l'Jl
Ce n’étaient pas les auteurs de cet admirable Pentateuque où on lit : « Ne conserve pas de haine dans ton cœur; ne garde point de rancune ; ne te venge point *.» — « Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi ou son âne égarés, lu ne manqueras pas de les lui ramener ; si tu vois l’âne de celui qui te hait abattu sous sa charge, tu t’arrêteras pour le secourir et tu ne manqueras pas de l’aider *. »
Ce n'était pas non plus le sage Salomon qui avait pu enseigner aux Hébreux ces prétendus préceptes de haine et de vengeance, lui qui disait : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire » — « Ne le réjouis point de la chute de ton ennemi, et que ton cœur ne tressaille pas de joie à sa ruine *. » — « La haine excite les querelles; la charité couvre toutes les fautes »
Ce n’était pas davantage le chantre sublime des psaumes lorsqu’il prononçait cette lielle maxime : « Ce ne sont pas les méchants qu’il faut haïr, c’est la méchanceté ® ; » lors(ju’il s’écriait : « O mon Dieu ! ai-je jamais rendu le mal pour le mal? N’ai-je pas secouru au contraire celui qui m’opprimait à tort »
• Lévitique, ch. xix, v. 'I.
^ Exode, ch. xxiii, v. 4 et 5.
* Proverbe^', ch. xxv, v. 21.
‘ Ibid., ch. XXIV, V. 17
‘ Ibid., ch. X, V. 12.
® Psaume civ, v. 35. !
■> Psaume vu, v. 1 et 5.
Ce n’était pas le pieux Job, lorsqu’au milieu de ses afflictions, il disait : « Me suis-je jamais réjoui de la ruine de celui qui me haïssait? Ai-je été heureux de ce qu’il était tombé dans la misère ‘ ? »
Ce n’était pas le sage auteur de Y Ecclésiastique, ce Jésus fils de Sirach avec lequel le fils de Marie a tant d’affinités, lorsqu’il disait : « Ne te réjouis point de la mort même de ton plus grand ennemi *.»
Ce n’étaient pas les sages du pharisaïsme, dont un des plus illustres, Samuel le Jeune, enseignait à ses disciples « de ne point désirer le malheur d’un ennemi et de de pas se réjouir de sa chute ® . »
La tradition d’Israël était donc constante sur cette grande question morale ; elle n’a jamais varié depuis les premiers jours de la sortie d’Égypte jusqu’aux docteurs de la Synagogue antérieurs à Jésus. — Jamais la loi juive n’aprescritla haine de l’ennemi ; mais, au contraire, par une suite de préceptes touchants, elle a toujours ordonné de rendre le bien pour le mal, et de ne conserver dans le cœur aucun sentiment d’animosité, aucun dé.-.ir de vengeance. Et lors([ue Jésus disait à son tour : « Faites du bien à ceux qui vous haïssent, » if n’était que l’écho et l’imitateur de la doctrine inspirée par Dieu lui-même au
> Job, ch. v. 59.
* Ecclésiastique, ch. viii, v. S.
3 Pihké-Abot», cl). IV, v. 21.
peuple élu et observée, avec une pieuse fidélité, par tous les justes d’Israël,
Le pardon des injures, la liienveillance et l’amour luême envers ceux qui nous ont fait du mal, ne sont qu’une des formes de la charité. Mais la bienfaisance a un autre but non moins élevé : c’est le soulagement des misères d’autrui. L’aumône, le secours intelligent et opportun donné à l’indigent, sont un des premiers devoirs de l’humanité, comme ils sont une des plus belles inspirations de la fraternité primitive. Jésus n’avait évidemment rien à ajouter aux admirables commandements du mosaïsme etdes docteurs hébreux en matière de charité. Tout le monde sait que la bienfaisance a été élevée par le divin auteur du Pentateuque à la hauteur d’un grand devoir social, et que la loi réservait à l’indigent, à la veuve et à l’orphelin, avec une émouvante sollicitude, une partie importante des produits de la terre*. La charité porte, dans la langue sainte, un nom qui exprime éloquemment le devoir religieux qui s’y rattache ; elle se nomme justice ^p^ï et, dans tous les livres sacrés, l’accomplissement de cette vertu est placé au-dessus de tous les autres devoirs. — « La charité sauve de la mort éternelle. » — « Celui qui ferme l’oreille au cri du pauvre, criera lui-même, et ne sera pas entendu *,» déclare le sage Salomon.
> Voyez principalement, sur celle question, les reniarquables préceptes du Deiile'ronome, cli. xxiv, xxv et xxv:, ainsi que la belle prière qui est formulée dans ce dernier chapitre, v. I3 et suiv.
* Prooerée-ï, cil. xxi, v. 13.
lÆS DÉICIDES.
« Ce que je demande de vous, s’écrie le prophète Isaïe, au nom de l’Etemel, c’est de partager votre pain avec celui qui est affamé ; c’est de couvrir celui qui est nu ; c’est de consoler celui qui est affligé * . »
« Qui donne aux pauvres prête à Dieu, » enseigne l’auteur des Proverbes *. »
« Que les pauvres soient les fils de ta maison, » disent les docteurs du pharisaïsme ^ .
« Donnez à celui qui a faim le meilleur plat de votre table ; à celui qui est nu, le plus beau de vos vêtements ,» prescrit à son tour la morale traditionnelle de judaïsme *.
Jésus ne pouvait ni dire mieux ni dire plus, en matière de charité ; mais il exprime sous une forme éminemment morale ce pieux devoir ; « Faites, dit-il, faites l’aumône en secret, et que votre main gauche ignore ce que donne votre main droite. » Belle et sainte maxime qu’on ne saurait trop méditer, mais que d’autres en Israël avaient également proclamée avant le prophète de Nazareth.
a Renfermez l’aumône dans le sein du pauvre, avait dit Jésus fils de Sirach, et elle priera pour vous .» — « La bienfaisance que l’on cache en soi, comme dans une bourse, conservera sa gràcecommela prunelle de l’œil®. »
' Isaïe, ch. Lviii, v. 7.
‘ St pm ” .TiSq- Proverbes, ch. MX, v. 17.
* Pibké-Abotu, ch. I, V. 5.
A loreh Deah, 247, G.
5 Ecclésiastique, ch. xxix, v. 15 et IC.
« Celui qui fait V aumône en secret, disent les docteurs pharisiens, est plus grand que moïse lui-même *. »
La morale israélite reconnaît huit degrés dans l’ordre de la charité.
« Le premier et le plus élevé est celui de l’homme qui soutient le pauvre avant sa chute soit par des dons, soit par des prêts, soit par une association, afin d’empêcher qu’il ne tombe dans le besoin ;
« Le deuxième degré est celui de l’homme qui donne