‹ Les déicides;Chapitre 23 sur 40 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Il faut brûler les mauvais arbres. — La guerre. — Compelle introre. — Hespect des parents. — On 6;cra à ceux qui n’ont rien. — Les premiers seront les derniers. — Les riches exclus du royaume des deux. — Nouveau Discours de la montagne.

Si un prophète inspiré se levait aujourd’hui dans le monde, s’il entreprenait l’œuvre sainte de ramener les hommes aux principes immortels de la vertu, de la justice et de la vérité, ne pourrait-il pas réagir à son tour, avec autorité, contre certaines maximes étranges proclamées par le fils de Marie ?

Nous n’hésitons pas à le croire ; on trouve, en effet, souvent, dans les paroles de Jésus, des pensées qui, sans doute, avaient, dans l’esprit de leur auteur, une signification élevée, mais que le peuple contemporain ne pouvait certainement pas comprendre, et qui, aujourd’hui encore, nous étonnent sous bien des rapports.

Que devaient penser les Juifs, lorsqu’on leur disait hautement « qu’il faut couper et jeter au feu tout arbre qui ne produit pas de bon fruit » se montrant par là

' Matthieu, ch. iii, v. I'‘.

insoucieux de l’amendement du pécheur? « Eh quoi! devaient-ils répondre, n’y aura-t-il donc point de pitié et de miséricorde pour ce pauvre arbre dont la nature ingrate se refuse à une production utile? Le jardinier n’épuisera-t-il pas tous ses soins, toute sa patience, tout son amour, pour l’améliorer s’il est possible? Et, au lieu de le couper violemment, n’attendra- t-il pas même jusqu’au dernier jour de sa vie, avant de ilé espé rer de lui et de le condamner à tout jamais ? »

Jésus disait encore : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre ; je suis venu allumer le feu dans le monde, et que désirai-je sinon qu’il s’enflamme? Je suis venu jeter la division danslesein des familles, séparer le père de son fils, la mère de sa fille et rendre ennemis du maître ceux de sa propre maison ' .»

« Eh ([uoi! pouvaient dire encore ceux qui entendaient ces menaçantes paroles, est-ce donc là cette religion de paix et de fraternité promise depuis si longtemps à l’humanité souffrante? Les prophètes d’Israël nous disaient qu’à l’avénement du Sauveur, le loup habiterait pacifi(]uement à côté de l’agneau ; les armes homicides seraient converties en instruments de travail ; la concorde et l’union, l’amour de Dieu et des hommes, régneraient sur toute la terre, et vous venez nous annoncer la haine et la discorde ! Quelle est donc cette loi nouvelle qui nous présage d’aussi terribles malheurs? Quel est donc cet « Evangile du royaume » qui, loin de nous

* MATTHrsu, ch. X. V. 31. — Luc, ch. xii, v. 'J4.

LES DÉICIDES, prêcher la paix, nous apporte la lutte acharnée, et nonseulement la lutte entre les peuples, mais la lutte dans le sanctuaire du foyer domestique, entre le père et ses enfants ? »

Et développant et expliquant encore , par des paraboles et par d’autres maximes, cette théorie douloureuse, le maître des Évangiles ajoutait : « Quiconque n’est pas pour moi est contre moi *. » — « Forcez à entrer dans la maison ceux qui restent dehors, » compelle intrare

« Eh quoi ! pouvaient répondre encore les sages d’Israël, eux qui avaient prononcé cette belle parole : « Tous les justes, à quelque religion qu’ils appartiennent, ont part à la vie éternelle » eh quoi ! pouvaient-ils répondre, tous ceux qui ne sont point pour l’Évangile sont considérés comme des ennemis ! Mais ne voyez-vous pas que vous allez justifier ainsi tous les fanatismes, toutes les oppressions ? Ne voyez- vous pas que vous allez attiser par là tous les feux de la guerre et de la haine entre les hommes, et justifier, par une sorte de dogme moral, la sinistre prédiction que vous aviez faite en disant que vous apportiez à l’humanité non la paix, mais le glaive ? — Quoi ! tous ceux qui ne seront pas dans l'Église seront à ses yeux d’irréconciliables adversaires ; et les ignorants, et les simples d’esprit , et les adorateurs sin-

< I,cc, ch. XI, V. 33.

» Luc, ch. XII, V. 31.

^ Talmud, traité San/ict/ri».

cères d’aulres divinités, seront donc réprouvés à jamais, maudits, condamnés et persécutés, si vous avez la force à votre service ?

« Mais vous dites : « Non, nous les sauverons malgré eux. Nous les contraindrons à entrer dans la vérité dont nous sommes seuls les apôtres. » Vous les contraindrez! Eli quoi ! mettre la violence au service de la religion ! Courber les consciences et les corps sous un joug de fer, au nom du Dieu de bonté et de miséricorde ! Au lieu d’agir par la persuasion, par la douceur, par la lumineuse influence de la raison, employer, pour remplir votre maison , la contrainte et la rigueur : est-ce là la véritable morale? est-ce là le droit éternel? »

Il était dit dans le Décalogue : « Honore ton père et ta mère C » Il était dit dans le Deutéronome : « Maudit soit celui qui dédaigne les auteurs de ses jours ®. » La vie du fils de Marie semblait, en bien des circonstances, méconnaître ce devoir filial, et ce n’était pas sans étonnement que les Juifs l’entendaient exprimer des idées qui paraissaient en contradiction flagrante avec ces principes sacrés.

Ainsi, au moment où, commerçant ses prédications, il réunissait autour de lui ses disciples, un d’entre eux, avant de le suivre, le suppliait, disant : « Seigneur, permets-moi d’aller, auparavant, ensevelir mon père. »

' Exode, ch. xi, v. 1?.

* Dculétxinothe, ch. xxmi, t. l(i.

Et Jésus lui répond : « Suis-moi, et laisse aux morts Je soin d’ensevelir leurs morts »

Un autre jour qu’il enseignait dans une synagogue , sa mère et ses frères, se tenant au dehors, demandaient à lui parler, et quelqu’un lui dit : « Voilà ta mère et les frères, qui sont dehors, et qui te demandent. » — Mais il répondit: « Qui est ma mère et qui sont mes frères®?»

Dans une circonstance plus caractéristique, il se montra bien autrement sévère envers celle dans le sein de laquelle il avait été porté. C’était aux noces de Cana. l..e vin manqua pour les convives, et la mère de Jésus lui dit : a Ils n’ont plus de vin. » Mais lui, la repoussant durement, lui répond : a Femme ! qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ® ? » — Qu’y a-t il de commun ? mais l’amour maternel, la piété liliale, la voix du cœur et de la nature, tous ces sentiments ineffables que la vue seule de la mère inspire à l’enfant bien-aimé ! Que devait penser, en entendant ces paroles, le peuple hébreu, lui qui a élevé à une si grande hauteur le culte de la famille et le respect des parents ?

Et, un autre jour, plus explicite encore, il disait : « Si quelqu’un vieutàmoi, et ne haii pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, il ne peut être mon disciple *. »

> MaTTIIIEU, cil. VIH, V. 31.

* Ibid., cil. MI, V. 43.

» Jean, cli. ii, v. 4.

* Si nuis veuit ad me et non odit patrem suum et matrem, et uio-

Sans doute on peut expliquer et justifier, à certains points de vue, ces paroles qui expriment, sous une forme exagérée, la prédominance que le dévouement à Dieu doit obtenir sur toutes nos affections et sur tous nos intérêts ici-bas. Mais l’exagération de la forme devait, aux yeux des Juifs contemporains, dénaturer profondément le caractère de ces doctrines si contraires à tout ce qui leur avait été enseigné jusqu’alors. Et, à coup sûr, dans ces atteintes au principe sacré de la famille, ils ne pouvaient plus reconnaître la tradition de Moïse, des prophètes et des moralistes d'Israël.

A cela se joignaient encore d’étranges théories de droit social.

a On donnera à ceux qui ont déjà, disait le prédicateur de Nazareth ; mais à celui qui n’a point on ôtera même ce qu’il semble avoir ‘. » Quelle était cette inconcevable justice distributive ? Et pourquoi menacer l’indigent, qu’il le fût de biens matériels ou de vertus morales, de se voir enlever le peu qu’il possédait ?

Il disait encore : « Celui qui s’élèvera sera abaissé ; le

plus grand parmi vous sera votre serviteur ; les premiers

seront les derniers ®. » Singulière application du principe

de l’égalité, qui ne se bornait plus à niveler les hommes,

mais qui reconstituait, en sens inverse, au profit des

rem, et filios, et fratres, et sorores... non potest meus esse discipuUis. — Ltc, ch. XIV, V. 26.

* Matthied, ch. XXV, v. 29.

* Maithiei', ch. xxiu, v. 11 ; ch. xix, v. .30.

208 LES DÉICJDES.

plus bas degrés de l’échelle sociale, la domination et le despotisme ! Théorie dont se sont emparés les socialistes et les révolutionnaires de toutes les époques lorsqu’ils ont voulu opprimer à leur tour ceux qui, pendant un temps plus ou moins long, avaient été leurs maîtres et leurs chefs !

Il disait aussi à un riche dont la piété et les vertus n’étaient pas douteuses, mais qui hésitait à se dépouiller de tous ses biens pour les donner aux pauvres, et à se réduire lui-même à la misère : « Je vous le dis en vérité, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume des deux ‘. » — « Eh quoi ! pouvaient répondre les assistants et répondirent en effet ses disciples, le riche qui fait un pieux et noble emploi des biens que Dieu lui a départis, qui accomplit religieusement tous les devoirs de charité, de morale et de vertu, cet homme ne peut espérer le salut éternel qu’à la condition de devenir lui-même indigent, de renoncer au bonheur de faire le bien, et de tendre à son tour la main de la mendicité à ses frères ! » Et là encore des doutes sérieux devaient envahir l’esprit de ceux qui écoutaient les prédications du nouveau maître.

> Mattiiiei', cil. XIX, V. 23.

Devant ces incompréhensibles préceptes, le prophète de notre temps, l’apôtre de l’unité du genre humain et de la fraternité universelle, pourrait, employant à son tour la forme sous laquelle s’est produit le Discours magistral de la Montagne, dire aux générations nouvelles :

« Vous savez qu’il a été dit dans l’Évangile : «Je ne « suis pas venu pour apporter la paix mais la guerre entre « les hommes, entre les frères et dans le sein des familles.» Et moi je vous dis : Que la paix règne dans vos demeu res et que la foi en Dieu ne devienne jamais entre vous une cause de discorde, de haines et de luttes fratricides. V^ous n’avez qu’un seul père qui est aux cieux, et puisque, malgré vos erreurs et quoique vous l’adoriez sous des formes diverses, il vous donne à tous, sans exception, le soleil bienfaisant, l'intelligence, la force du corps et de l’esprit, imitez sa miséricorde et sa bonté ; aimez ceux qui reconnaissent la vérité ; aimez ceux qui errent dans les ténèbres ; ne persécutez personne, ne faites la guerre à personne pour ses opinions, soit religieuses, soit politiques, soit morales, et laissez à Dieu le soin de venger lui-même ses injures.

« Vous savez qu’il a été dit dans l’Évangile : « Si quel- « qu’un vient à moi et ne hait point son père, sa mère,

« ses frères et ses sœurs, il n’est pas digne d’être mon « disciple. » Et moi je vous dis : Servez Dieu avec un inaltérable dévouement; mettez au-dessus de tout votre respect pour le père céleste de tous les mortels ; mais ne haïssez pas, pour cela, les auteurs de vos jours. Que votre culte ardent pour les choses divines n’altère jamais en vous ce culte de la famille, qui est le fondement de la vie sociale, et sans lequel il n’y a ni vertu publique ni vertu privée. Vénérez votre père et votre mère à l’égal de Dieu dont ils sont les représentants et les mandataires au sein du foyer domestique, et n’oubliez jamais que le Décalogue a placé l’amour filial en tête de tous les devoirs moraux qu’il a prescrits.

« Vous savez qu’il a été dit dans l’Évangile : « Les « premiers seront les derniers, et les derniers seront les « premiers. » Et moi je vous dis : Il n’y a ni premiers ni derniers ; vous êtes tous un en l’Elernel ; vous êtes tous égaux devant la vie et devant la mort ; il n’y a de différences entre vous que celles qu’y mettent vos passions et vos intérêts ; il n’y a, dans le royaume des deux, d’autres distinctions qu’entre les bons et les méchants ; et, dans l’ordre de la vertu comme dans celui du vice, tous, (]uel qu’ait pu être leur rang ici-bas, sont pesés avec une égale équité dans les balances de la justice divine.

« Enfin vous savez qu’il a été dit dans l’Évangile : « Les riches n’entreront point dans le royaume des

LES DÉICIDES, deux. » Et moi je vous dis : Ne nourrissez point contre ceux qui sont plus fortunés que vous des sentiments d’envie et d’hostilité ; mais acceptez avec humilité et résignation la part que Dieu vous a faite dans ce monde, et croyez que le riche, honnête homme, bienfabant et vertueux, entrera, tout aussi bien que le pauvre, dans le royaume de la vie éternelle pour recevoir la récompense qui lui est due.

« Et, par-dessus tout, aimez le Dieu unique et infini, de tout votre cœur et de toute votre âme ; aimez votre prochain comme vous-même, qu’il soit juif ou chrétien, Chinois ou musulman, qu’il soit pour vous ou contre vous, et ne voyez dans tous les hommes que des frères auxquels vous devez faire tout ce que vous voudriez qu’on vous fît à vous-même. »

Ce nouveau Discours sur la Montagne ne serait- il pas aussi imposant et aussi juste que celui qui fut prononcé, il y a dix-huit siècles, par le fils de Marie, devant les Hébreux attentifs ?

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