LIVRE II
Oérrloppcments du christianisme. — Respect de Jésus pour la loi juive. — Défense d’aller aux gentils. — Conviction et but des apôtres. — Leurs paroles et leurs actes après la mort de Jésus. — Leur obéissance aux prescriptions traditionnelles. — Saül, disciple de Gamaliel. — Son illumination sur la route de Damas. — 11 renonce à la conversion des Juifs et entreprend celle des gentils. — 11 abolit la loi. — La foi sans
les œuvres. — Progrès du paulinisme. — Opposition des apôtres.
Paul se rend à Jérusalem.
Le christianisme ne contenait, ni dans la doctrine de son fondateur, ni dans les principes de la primitive Eglise, le germe de la domination universelle qui en a fait le CATHOLICISME *. C’est grâce à une révolution considérable, à une sorte de coup-d’État dogmatique accompli par l’apôtre Paul, que la secte chrétienne entreprit la conversion et l’évangélisation des gentils. Ce fut, bientôt, par une suite d’événements et d’exigences politiques que le catholicisme s’organisa sous des formes et avec des symboles qui s’éloignaient beaucoup de la doctrine des premiers apôtres, et qu’il adopta des lois, une hiérarchie et une centralisation empruntées encore plus au paganisme qu’au principe chrétien.
• Catboucismb vient, on le sait, de deux mots grecs Kath'olon, qui signifient sur tout, universel.
Il n’apparaît point, en effet, d’après l’Évangile, que Jésus ait eu la conscience des conséquences que sa doctrine devait avoir un jour pour l’avenir de l’humanité.
— Nous trouvons en lui un réformateur énergique du peuple hébreu ; mais nous ne voyons pas qu’il songe à franchir les limites de la Palestine, ni qu’il veuille apporter aux autres nations les bienfaits de la nouvelle alliance qu’il prêche aux populations juives.
Si quelques paraboles laissent entrevoir, en termes plus ou moins obscurs et mystérieux, l’appel des gentils au banquet messianique ‘ et la culture de la vigne du Seigneur par des mains étrangères les affirmations positives du maître des Évangiles ne laissent aucun doute sur sa véritable pensée. — « Je ne ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir, s’écrie-t-il, dès les premiers jours de ses prédications, et les cieux et la terre passeront avant qu’une seule des virgules de celte loi disparaisse » — Ailleurs, il défend à ses disciples « d’aller vers les gentils ; » il leur ordonne de se borner « à ramener les brebis égarées de la maison d’Israël *. »
— Un autre jour, refusant de guérir la fille d’une Chananéenne, il déclare « qu’il ne convient pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens*. » Toute sa
' Mattuied, ch. VI, V. 1-8; — rh. xxii, v. 35-40.
* Matthieu, comparez, ch. viii, v. lO otsuiv.; — xxi, v. 33 et suiv.; — XXII, V. I et suiv.; — XXIV, v. l4.
s Matthieu, ch. v, v. 17 et suiv. — Luc, ch. xvi,v. 17.
* Ibid. , ch. X, V. 5 et suiv.
® Ibid. , ch. XV, V. 21 et suiv. — Mauc, ch. vu, v. 24 et suiv.
vie est d’ailleurs, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, un éclatant hommage rendu à la loi traditionnelle d’Israël. On le voit célébrer religieusement les diverses fêtes du judaïsme, en observer toutes les pratiques cérémonielles; et ce dernier festin, cette cène solennelle où il désigne celui qui doit le trahir, est l’accomplissement scrupuleux, bien que symbolisé, d’un des usages antiques de la Synagogue. — L’apôtre Paul le glorifie d’avoir toujours été fidèle à la loi de ses pères et d’avoir pratiqué, en tout temps, les commandements du livre sacré *.
Ces observations générales, que l’on pourrait multiplier, démontrent que Jésus avait, sans doute, l’intention d’introduire une réforme dans le sein du judaïsme, en y apparaissant comme le Messie rédempteur annoncé par les prophètes, mais que là se bornaient ses aspirations. Nulle part il n’exprime formellement la pensée d’agir sur les autres nations contemporaines pour les amener à sa doctrine. A l’entendre, le judaïsme devait subsister jusqu’à la fin des siècles dans la pureté de ses principes fondamentaux. D’après ses propres déclarations « il venait l’accomplir, mais il ne voulait pas l’abolir. »
' Pacl, Épltre aux Gâtâtes, ch. iv, v. 4. — Voyez sur ces divers points, Matthiec, ch. vi, v. 4 ; — ch. xxvi, v. !7 et suiv. — Luc, ch. iv,
Cette conviction était, bien davantage encore, celle des onze apôtres. La délivrance d’Israël est, dès l’abord, leur seul but, leur unique préoccupation. Après la condamnation et la mort de Jésus, on les voit inquiets et découragés, saisis d’un doute cruel, s’écrier : « Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël, et voilà plusieur-s jours qu'il est mort » Et lorsque Jésus, ressuscité d’entre les morts, se montre au milieu de ses disciples, ils lui disent d’une voix unanime : « Seigneur, sera-ce de nos jours que tu rétabliras le royaume d'Israël y>
Ce qu’attendaient les apôtres, c’était donc essentiellement l’accomplissement littéral des prophéties, la restauration réelle du trône de David, la fin de la domination étrangère dans la terre sainte. Israël et la loi de Die étaient toujours le pivot de leur foi, la base de leurs espérances.
Leur conduite après la mort de leur maître ne permet aucun doute à cet égard. Ils forment, dès ce jour, une nouvelle secte dans le judaïsme ; mais, pas plus que les autres sectes juives, pas plus que les esséniens, les saducéens, les Samaritains, etc., ils ne rompent avec la tradition synagogale et ne repoussent l’autorilé absolue
' Ltc, ch. XXIV, V. 21.
’ Actes des Apôtres, ch. i, v. C.
des saintes Écritures, Ils prétendent seulement que le libérateur promis est arrivé en la personne de Jésus, et qu’il faut se rallier autour de ce nouveau drapeau. Chose remarquable, ils n’affirmaient pas alors que Jésus était Dieu. L’immense réprobation qui s’était élevée de tous côtés en Israël, même parmi les disciples, lorsque Jésus s’était attribué un caractère divin, semble avoir attiédi le zèle et les convictions des apôtres à cet égard. Ils ne présentent Jésus quecomme « un homme célèbre, » rejeton du roi David et destiné à accomplir toutes les promesses prophétiques, — C’est ce que prouvent évidemment les Actes des apôtres : « O Israélites, s’écrie Pierre devant la foule assemblée, écoutez les paroles que je vais vous dire. Vous savez que Jésus de Nazareth a été UN HOMME que Dieu a rendu célèbre parmi vous, par les merveilles et les miracles qu’il a faits au milieu de vous. . . David, qui était prophète et qui savait que Dieu lui avait promis par serment de faire naître de son sang un fils qui serait assis sur son trône, a parlé du Christ et de sa résurrection... Ce Christ, c’est Jésus que Dieu a ressuscité »
La question entre les Juifs et les apôtres était donc uniquement desavoir si le Messie, fils de David, était arrivé ou non ; mais elle ne portait sur aucun des principes de la loi®. Les apôtres, à l’exemple de Jésus, restent fidèle-
> Aciei des Afiâtres, ch. ii, v. 22 ei suiv., et cli. v, v. 31.
• On lit à ce sujet dans les Récognitions (ch. i, T. 43), ces paroles prêtées & l’apôtre Pierre, paroles évidemment apocryphes mais, qui expriment trés-bicu la situation ; » Entre nous, qui croyons à Jésus, et les
LES DÉICIDES, ment attachés aux pratiques juives. Les Actes nous les font connaître se réunissant chaque jour « dans le temple^ louant Dieu et se rendant agréables au peuple L » Nous voyons Pierre et Jean monter pieusement au temple à l'heure habituelle de la prière La tradition chrétienne nous a conservé, par la main d'Eusèbe le portrait de Jacques, le frère de Jésus, celui qui, après la mort du maître, devint, à Jérusalem, le chef de la nouvelle Église. Jacques y est appelé un véritable Juif, voué depuis sa naissance au naziréat, absorbant sa vie dans les pratiques du culte, passant ses journées au temple, pénétrant avec le grand prêtre dans le sanctuaire et observant religieusement toutes les prescriptions de la loi.
Seulement les apôtres et leur chef profitaient de la fréquentation du temple pour prêcher aux Hébreux le Christ sauveur, que Dieu avait envoyé afin de donner à Israël la rémission des péchés *. Le peuple écoutait ces discours ; les magistrats et les prêtres les permettaient sans y mettre obstacle. Partoutles Juifs saluaient Jactpies du titre de « Juste, » de « Rempart d’Israël ®. » Les apôtres.îsemblant en effet avoir renoncé à l’idée de la divi-
Juifs qui n’y croient pas, il n’y a pas d’autre différence que de savoir si ce Jésus est le prophète que Moïse a prédit. ■ Ailleurs il dit encore ; u Les Juifs se sout trompés au sujet du premier avènement du Seigneur. C'est là le seul point en discusnon entre eux et nous. » Ch. i, v. 50.
‘ Luc, ch. ïiiv, V. 53. — Actes des Apôtres, ch. ii, v. 48 et suiv. ; — ch. V, v. 42.
* Actes des apôtres, ch. ili, v. I.
• Histoire ecclésiastique, ch. ii, v. 23.
‘ Actes des Apôtres, ch. ii passim.
> Edszbs, loc, cit.
-m LKS DÉICIDES,
nité de Jésus pour se borner à celle de sa messianité, étaient considérés comme une secte sans péril sérieux pour la foi juive ; on ne songeait pas plus à les proscrire que les saducéens et les esséniens.
Il faut admirer ici encore la liberté que le pharisaïsme accordait en Israël à la pensée et à la parole. — Pourvu que l’on ne portât point atteinte à la loi fondamentale révélée sur le Sinaï, pourvu que l’on vécût généralement suivant les préceptes du judaïsme, on avait le droit de prêcher au peuple tout ce que la conscience ou la volonté individuelle inspiraient. — Les apôtres purent ainsi librement soutenir que le Messie était arrivé ; il ne paraît nulle part dans les Actes que cette opinion, généralement repoussée par le peuple, ait créé, dès le début, un schisme entre l’Eglise juive et le christianisme naissant.
Mais, en même temps, les disciples de Jésus se montraient, on ne saurait trop le remarquer, scrupuleux observateurs des préceptes de la loi juive ; ils s’indignaient à la pensée de violer quelques-uns des rites et des commandements de la Synagogue. Pierre lui-même, dans une circonstance solennelle, où un centenier, nommé Corneille, touché par la grâce divine, le fait venir pour s’affilier à la secte chrétienne , Pierre lui-même hésite â avoir des rapports avec un incircoucis et à manger chez lui des mets impurs. Il faut que Dieu, d’après le récit apostolique, lui envoie une vision décisive pour qu’il
consente à se souiller ainsi par l’usage de mets prohibés. Mais, lorsqu’il revient à Jérusalem, les fidèles circoncis s’élèvent contre lui et lui disent : « Pourquoi as-tu été chez des hommes incirconcis, et pourquoi as-tu mangé à leur table? » Pierre s’excuse, raconte sa vision, et tous les frères s’étonnent de ce que Dieu ait aussi accordé aux ■gentils le don de pénitence qui mène à la vie *.
De tous ces faits il résulte que les apôtres prenaient à la lettre la parole du Maître qui leur avait prescrit « de ne pas aller vers les païens, mais bien vers les brebis égarées de la maison d’Israèl. » C’étaient de véritables Israélites dans le sens absolu de ce mot. Aucun d’eux n’avait l’intention de rompre avec le judaïsme; tous leurs efforts tendaient au contraire à lui assurer cette grande victoire depuis si longtemps annoncée par Moïse et par tous les prophètes hébreux.
Cette formule exclusivement juive de la secte chrétienne subsista jusqu’à l’apparition de l’apôtre Paul.
Saül, disciple de Gamaliel, un des plus célèbres docteiu's juifs, fut d’abord parmi les plus violents adversaires de la nouvelle doctrine ; il en poursuivit les disciples avec l'ardeur fougueuse qu’il apportait et qu’il apporta jusqu’à ses dernières années en toutes choses, dans ses sympathies comme dans ses haines. Un jour, sur la route de Damas, une soudaine illumination d’en haut
1 Actes des Apôtres, ch. x et xi.
LES DÉICIDES, s’empare de son âme ; il croit entendre une voix divine lui prescrire de servir désormais ce Christ mystérieux dont il avait jusqu’alors persécuté les disciples. Converti par cette vision, il devient un des plus fervents apôtres de la nouvelle Eglise, change son nom de Saül en celui de Paul, donne à la doctrine chrétienne une nouvelle formule et lui assigne un nouveau but qui la transforme complètement *.
La ligure de l’apôlre Paul et la révolution qu’il réalisa dans l’apostolat méritent d’être étudiées avec quelques détails.
Profondément imbu de l’esprit pratique du judaïsme, ayant puisé aux leçons d’un des grands docteurs pharisiens le sens éminemment social qui caractérisait l’enseignement des Pères de la Synagogue, Paul comprit aisément que la nouvelle secte religieuse était frappée de mort si elle restait dans les limites étroites que Jésus avait tracées et que ses apôtres ne voulaient pas franchir.
C’était en effet une utopie que d’espérer convaincre et convertir les Juifs en leur prêchant, dans la personne de Jésus, soit l’avénement du Messie, soit la manifestation d’un Dieu nouveau, fils et émanation de l’Eternel.
Cette double croyance devait trouver d’invincibles
' Actes des ApAtres, cli. m.
obstacles chez le peuple hébreu, dans l’ordre des faits comme dans l’ordre des principes.
L’apparition sur la terre du prétendu Messie n’avait effectivement rien changé à la situation matérielle des Israélites. Après comme auparavant, ils demeuraient sous la domination étrangère ; le trône de David n’était pas rétabli, et l’indépendance nationale n’était pas reconquise. Israël ne pouvait donc pas reconnaître dans le prophète de Nazareth celui qui, d’après les prophéties, devait être son libérateur. La doctrine de Jésus avait créé une nouvelle secte dans le sein du peuple juif, c’està-dire un élément de division de plus ; mais les Romains continuaient à être tout-puissants en Judée, et les patriotes hébreux frémissaient impatients sous le joug. Dans ces conditions il était difficile de convaincre les Juifs que l’ère messianique était enfin arrivée.
Dans l’ordre des principes, les Juifs paraissaient bien plus récalcitrants encore. Ils avaient impitoyablement condamné Jésus, parce qu’il s’était proclamé Dieu et qu’il n’avait pu ou n’avait pas voulu leur donner des preuves décisives de sa divinité. Depuis sa mort aucun fait visible, positif, public surtout, n’était venu établir ce caractère divin et révéler le signe si vainement sollicité du Maître des Evangiles pendant sa vie. Les Juifs n’avaient donc aucun motif pour renoncer à ce dogme de l’unité absolue qui faisait le fondement essentiel et la
LES DÉICIDES, force du mosalsme ; et les apôtres n’avaient pas plus l’espoir de les convertir à la doctrine d’une hypostasie quelconque que les persécutions n’ont eu plus tard le pouvoir de leur faire admettre la trinité.
La secte chrétienne, en se bornant à la Judée, n’avait donc aucune chance d’avenir. Les apôtres étaient-ils d’ailleurs plus capables que leur maître d’attirer à eux ceux que les prédications de Jésus n’avaient pas convaincus? Ils n’apportaient rien de nouveau aux Juifs en fait de morale ; et en fait de dogmes, ils altéraient de plus en plus le grand principe unitaire sur lequel reposait la loi séculaire d’Israël.
Paul comprit que l’idée chrétienne ne pouvait se développer et réussir qu’en dehors de la Palestine. Puisque les Juifs ne voulaient pas accepter l’Évangile, il fallait le porter aux gentils. L’entreprise était hardie, digne de tenter une âme d’élite. Paul s’y consacra avec un dévouement et une énergie qu’on ne saurait trop admirer. Il se proclama donc hautement « l’apôtre des gentils, » et, quittant la terre sainte, abandonnant les apôtres timidement confinés à Jérusalem, il se lança audacieusement au sein du monde païen pour y prêcher le Christ, le Dieu- Homme mort sur la croix, pour le salut du genre humain.
Paul partit fans prendre conseil des apôtres *, sans
* Éfjttre aux Galales ch. i, v. 5 et suiv.
s’entendre avec eux ni sur le but ni sur les moyens de son apostolat. La révélation miraculeuse qu’il prétendait avoir reçue sur la route de Damas et qui s’était, d’ailleurs, accomplie sans témoins, l’avait mis, disait-il, en communication directe avec Jésus-Christ ; il n’avait plus d’ordre ni de mission à recevoir de personne, ayant reçu du divin Crucifié les instructions qui traçaient sa nouvelle voie.
Il partit, parcourut pendant trois ans l’Arabie ; puis, après un séjour à Damas, il se rendit en Syrie et dans l’Asie Mineure dont il visita les diverses contrées durant un espace de dix années *.
Avec la même intuition qui lui avait fait comprendre que le christianisme était perdu s’il s’enfermait en Judée et consentait à n’ètre, comme l’essénisme et le saducéisme, qu’une secte juive, il se convainquit bientôt que l’Évangile ne serait pas accepté par les gentils s’il leur était offert sous la forme sévère de la loi et des rites d’Israël.
En conséquence Paul, de son autorité et justifiant les moyens par le but, rompit, dès ses premiers pas, avec la doctrine de la Bible et avec celle de l’Évangile. Au lieu de dire comme Jésus que « la loi devait être accomplie jusqu’à un iota, » il déclara hautement « qu’elle était
* KpUre aux Galates, cli. i,v. 5.
à jamais abolie d avec toutes ses formalités et toutes ses prescriptions Au lieu d’imiter les apôtres qui s’indignaient contre Pierre d’une violation accidentelle des commandements du Pentateuque, il prêcha l’inutilité de ces commandements et leur entière inefficacité. Au lieu de croire, avec les disciples immédiats de Jésus, que le salut devait venir des Juifs et que c’était dans le judaïsme glorifié par l’avénement messianique, que devaient se réunir toutes les nations de la terre, il enseigna qu’il importait peu que l’on fût Juif, Grec ou Romain, circoncis ou incirconcis, pour être sauvé, mais que tous les hommes étaient égaux et libres et que tous étaient un en Jésus-Christ *.
Ce fut là la première et considérable transaction tentée entre le christianisme et le monde païen. Dans l’impuissance visible de faire adopter [>ar ce dernier les formes du judaïsme, surtout en ce qui concernait les ordonnances cérémonielles et la circoncision, Paul abandonna purement et simplement la loi juive et se borna à demander aux gentils la foi en Jésus-Clirist
Les célèbres Ëpitres aux Corinthiens et aux Galates contiennent tout l’exposé de la nouvelle doctrine. Paul y prêche franchement l’incirconcision et la foi sans les
> ÉpUvesnux Galates, chap. v, v. 5 ; et toute la première épîtro des Corinthiens.
» KpUre aux Corinthiens, ch. i, v. 9. — Épltre aux Domains, ch. x, V. 12. — Èpltre aux Galates, ch. iii, v. 28, et ch. v, v. 1 et 13. — Épttre aux Corinthiens, ch. ni, v. n.
s Epltre aux Domains, ch. m, v. 30 j — ch. iv passim. — Épttre aux Galates, ch. iii, r. I à 13.
œuvres. S’appropriant et appliquant à l’évangélisation des gentils le grand principe d’IIabbacuc «le juste vivra par la foi, » il détruit d’un seul coup la loi entière et ses prescriptions formaliste.^.
Dans ces conditions son œuvre fit de rapides progrès. Dès qu’on n’exigeait plus d'eux ni l’alliance de sang ni un culte compliqué et hérissé de prohibitions de toutes sortes, les peuples dont Paul avait entrepris la conversion prêtèrent une oreille fac'ile aux prédications du fougueux apôtre.
Les circonstances générales au milieu desquelles ces prédications se produisaient, en favorisaient d’ailleurs singulièrement l’influence et le succès.
Ce que prêchait, en effet, l’apôtre des gentils, c’était l’égalité de tous les hommes devant Dieu -, c’étaient la liberté et la rédemption universelle. Il disait que l’Eternel avait envoyé son Fils sur la terre s’incarner dans un corps humain, mourir d’une mort ignominieuse, pour racheter, par ce divin sacrifice, toute l’humanité ; il disait qu’il n’y avait plus désormais ni grands ni petits, ni maîtres ni esclaves, mais qu’il n’y avait qu’un seul dominateur, le Christ, corps mystérieux et universel dont tous les hommes formaient les membres. Il ajoutait
que les cultes splendides, que les sacrifices et les offrandes étaient sans valeur, mais que la foi suffisait pour assurer la félicité éternelle, et que le plus humble, qui croyait, était préféré par Jésus-Christ au plus opulent qui immolait des hécatombes sur les autels des dieux.
Tous ces principes, toutes ces promesses convenaient merveilleusement aux populations de cette époque. Nul n’ignore que l’esclavage et le prolétariat étaient alors la plaie incurable de la société antique ? Depuis longtemps déjà de sourds frémissements, et quelquefob même des insurrections formidables avaient fait pressentir à l’aristocratie romaine que c’était par là, à coup sùr, que tôt ou tard elle périrait. L’inauguration du régime impérial, les excès du système centralisateur qui faisaient peser, jusqu’aux extrémités du monde connu, la main de fer de la Rome des Césars, les exactions et les cruautés des proconsuls, avaient excité, sur tous les points de l’empire, une impatience du joug que l’esprit de nationalité changeait bien souvent en révoltes sanglantes. Les Romains ne contenaient l'univers entier sous leur puissance qu’en aggravant les chauies de leurs esclaves. Venir prêcher la liberté et l’égalité à tous ces peuples asservis ; leur annoncer, au nom d’un Dieu nouveau, une rédemption générale, n’était-ce pas un moyen infaillible de se faire écouter et de réunir parmi eux, en peu de temps, de nombreux prosélytes ?
Partout où Paul passa, sa parole ardente produisit
une impression profonde. Il organisa de toutes parts, sous le nom d’Églises, de véritables associations qui, correspondant entre elles, couvrirent bientôt la Syrie et l’Asie Mineure, puis la Macédoine et l’Épire, d’un immense réseau de sociétés secrètes dont nous examinerons plus loin le caractère et l’influence politique.
Mais, au milieu de cette colossale entreprise, Paul se vit tout à coup arrêtèr par les autres apôtres, effrayés de l’abime profond qu’il creusait entre le judaïsme et le christianisme naissant.
On se rappelle que les disciples immédiats de Jésus étaient restés scrupuleusement fidèles à la doctrine primitive de leur Maître et à la loi d’Israël. Nous avons vu qu’ils ne souffraient pas qu’un d’entre eux mangeât à la table des païens et se souillât par l’usage des mets prohibés ; nous avons vu qu’observant religieusement toutes les pratiques du culte, ils étaient résolus à se vouer à l’enseignement d’Israël et à ne pas permettre, suivant l’expression évangélique, « que le pain des enfants fût jeté à des chiens éti'angers. »
Lorsqu’ils apprirent par quelles étranges et fondamentales concessions, par quelles transactions inattendues, Paul poursuivait la conversion des gentils, leur émotion fut vive. Ils s’épouvantèrent de cette déviation considé-
râble dans la doctrine primitive, et ils envoyèrent de Jérusalem à Antioche, qui était alors le point central d’où Paul exerçait son apostolat, des émissaires chargés de rétablir l’enseignement évangélique visiblement altéré par Tardent apôtre des gentils.
Ces mandataires s’adressèrent directement au peuple et déclarèrent aux fidèles « qu’ils ne pouvaient pas être sauvés, s’ils n’étaient pas circoncis selon l’institution de Moïse, et s’ils n’observaient pas toute la loi *. »
Quand les nouveaux convertis entendirent ces paroles, ils furent jetés dans un grand trouble. Quelle était cette loi dont on ne leur avait pas parlé ? Fallait-il nécessairement se faire Juif, selon la chair, pour aspirer à la rédemption si solennellement promise ? Et beaucoup reculaient devant une aussi rigoureuse obligation.
Paul, avec son lucide bon sens, comprit combien était terrible le coup ainsi porté à son œuvre à peine ébauchée. Il sentit que tout était perdu, s’il n’allait pas plaider lui-même sa cause à Jérusalem, et s’il n’obtenait pas l’adhésion des apôtres au système qu’il avait cru devoir suivre et qui lui avait si heureusement réussi. De cette démarche dépendait l’avenir du christianisme. Condamné par les disciples immédiats de Jésus, Paul sentait son but lui échapper, et le triomphe dont il était désormais assuré se changeait en une immense défaite ; approuvé par eux, il puisait dans cet assentiment une
' Èpilreaux Ga/a/eî, passim.
LlîS DÉICIDES. -23;i
force nouvelle. Il n’hésita donc pas et se rendit à Jérusalem, auprès des Douze, pour leur exposer le caractère particulier et les conditions de l’Evangile qu’il prêchait parmi les gentils.
Cette conférence, où furent discutés, pour la première fois, les principes d’après lesquels devait se diriger la nouvelle Eglise, mérite d'être étudiée à part. Elle fut la première transaction entre l’apostolat chrétien et le paganisme; et, parla, non-seulement elle marqua la rupture des disciples de Jésus avec les traditions rigoureuses de la Synagogue, mais encore elle constitua une déviation importante dans la doctrine du maître des Evangiles.