LIVRE III
Conférence et compromis de Jérusalem. — P.iul en observe d’ubord les résolutions. — Bieiilùt il s’en écarte. — Conflit d'Antioclie. — Résistance de Paul. — Épître aux Galales. — Inutilité de la loi. — Épître de Jacques pour maintenir la loi. — Insubordination de Paul. — Conflit de Corinthe. — Paul retourne à Jérusalem. — Il y fait amende honorable et publique. — Il est mis en prison et envoyé à Rome. — Résumé.
L’explication qui eut lieu à Jérusalem entre Paul et les autres apôtres fut sans doute extrêmement vive, à en juger par les documents et les témoignages qui nous en restent. Comme il s’agissait essentiellement de la question de savoir si les gentils devaient ou non être soumis à la circoncision et aux pratiques de la loi juive, Paul s’était fait accompagner par son disciple favori, Tite, Grec de naissance et récent converti qui, à l’exemple des autres gentils évangélisés par Paul, avait été dispensé de l’alliance du sang. L’importance de Tite, le zèle qu’il montrait pour la foi nouvelle, les missions apostoliques que Paul lui confiait, étaient un exemple frappant de ce que l’on pouvait espérer des gentils en ne leur demandant que la foi et en les exonérant des œuvres et des cérémonies légales. Paul espérait, par ce fait tout-puissant, con-
vaincre les chefs chrétiens de Jérusalem. C’est donc escorté de Tite qu’il se présenta à cette réunion solennelle que la tradition chrétienne a indûment appelée « le premier concile de Jérusalem. »
La discussion fut orageuse. La doctrine ultralibérale de Paul épouvantait les premiers disciples de Jésus ; ils n’y reconnaissaient plus les enseignements de leur maître, et ils voyaient bien, qu’en suivant cette voie, c’en était fait de l’espoir de convaincre les Juifs. Or, le jour où la rupture serait définitivement consommée entre le judaïsme et la secte nouvelle, le jour où, après avoir si profondément modifié le dogme et l’esprit des saintes Écritures, on en rejetterait aussi les prescriptions et le texte, sur quoi reposerait l’Eglise nouvelle? Quels en seraient les règles et les principes?
Mais Paul repoussait énergiquement tout retour à la tradition judaïque. Il avait, disait-il, reçu directement la révélation de Jésus-Christ ; suivant ses singulières expressions, « il était mort à la loi par la loi même ; il avait été crucifié en Jésus pour ressusciter en Dieu ; et, s’il rétablissait de nouveau ce qu’il avait détruit, il serait luimême prévaricateur*. » Il déclara qu’il ne céderait point ; qu’il refusait de s’assujettir à ce qu’on exigeait de lui ; qu’il avait le droit de prêcher l’Évangile aux incirconcis
' Épttre aux Galates, ch. ii, v. 18 et 19.
* Ibid,, T. 4 et 5.
LES DÉICIDES, et qu’il poui’suivrait son apostolat. Il exposa surtout que l’obliger à modifier sa doctrine, ce serait perdre le fruitde tout ce qu’il avait fait jusqu’alors et compromettre tout ce qu’il pourrait faire encore ‘.
Les résultats obtenus par Paul étaient en effet considérables. Un grand nombre de gentils s’étaient affiliés au paulinisme, dont les larges théories avaient agrandi l’horizon étroit des apôtres de Jérusalem. L’Église naissante voyait arriver à elle de tous côtés « des enfants que le judaïsme n’avait point portés dans ses flancs. » Il y aurait eu une singulière imprudence à arrêter ce mouvement de prosélytisme. Un pas décisif était franchi : les païens consentaient à reconnaître et à accepter Jésus- Christ et, indirectement par lui, le Dieu et la foi d’Israël. Etait-il d’une sage politique de fermer violemment devant eux la porte qu’entrouvrait la main tolérante de Paul? Devait-on désorganiser et dissoudre les Eglises qui s’étaient fondées dans la Syrie, l’Asie Mineure et la Grèce, à la voix de l'infatigable apôtre ?
Ces considérations donnèrent naissance à un compromis j>ar lequel, sans rien céder de part ni d’autre sur le terrain des principes, on se permit mutuellement d’agir par des moyens différents pour le plus grand succès de l’œuvre nouvelle. Paul conserva la mission de prêcher l’Evangile aux incirconcis, comme Pierre celle de le prê-
' É/'Ure aux Galates, ch. ii, v. 1.
cher aux circoncis ' dans l’observance complète de la loi de Moïse. Les apôtres n’obligèrent point Tite, le disciple aimé de Paul, à subir la circoncision, et les deux partis, Jac.ques, Pierre et Jean d’un côté, Paul et Barnabé de l’autre, se tendirent une main fraternelle en signe d’association * . Seulement, en laissant repartir Paul pour continuer son apostolat, on lui recommanda, d’après YEpitre aux Galates de ne pas oublier les pauvres de Jérusalem ; mais, d’après les Actes des apôtres *, si les Douze consentirent à ne pas imposer aux gentils l’obligation de se faire circoncire, ils prescrivii’ent aussi à Paul d’exiger que les fidèles de ses Eglises s’abstiendraient de ce qui aurait été sacrifié aux idoles, du sang, des chairs étouffées et des relations impures ®.
S’il faut en croire le texte des Actes, Paul aurait d’abord exécuté loyalement, dans les limites prescrites, sa nouvelle mission. Il n’aurait même pas hésité dans certains cas à soumettre à la circoncision plusieurs de ses disciples. Le chapitre qui suit celui que nous venons de citer, le montre arrivant à Lystre et s’attachant un nouveau disciple, Timothée, qu’il circoncit en le prenant
* Épitre aux Gâtâtes, ch. ii, v. 7 et 8.
* Ibid., V. y.
3 Ibid., V. 10.
‘ Actes, ch. XV, v. 20 et suiv.
* Ibid., V. 28 et 29.
avec lui Le texte ajoute que tous deux allaient ensuite de ville en ville, donnant pour règle aux fidèles de garder les ordonnances qui avaient été établies par les apôtres et par les prêtres de Jérusalem
Mais l’esprit ardent de l’évangélisateur des gentils ne put se plier longtemps à la discipline légale à laquelle on avait voulu l’astreindre. Pierre, qui, durant la vie de Jésus comme après la mort du Maître, s’est toujours montré inconséquent et indécis, fit naître un nouveau conflit non moins grave que le premier. Antioche fut le théâtre de cette nouvelle lutte.
Pierre était venu à Antioche, où, se laûssant entraîner par l’exemple des gentils qu’avait convertis Paul, il mangeait avec les païens et violait ouvertement les prescriptions de la loi juive. Jacques, à qui sa qualité de frère de Jésus avait mérité le titre de chef de l’Eglise de Jérusalem, l’ayant appris, envoya à Antioche des mandataires spéciaux ® chargés de faire des représentations sévères à Pierre et aux autres fidèles. Leurs observations durent être très- vives, car elles eurent pour résultat nonseulement d’éloigner Pierre de la fréquentation des gentils, mais encore d’entraîner Barnabé, le compagnon
• Actes, ch. XVI, v. 3.
* Ibid, , V. 4 .
3 Le texte de l'Ëpitre aux Galatcs ne laisse pas de doute à cet égard. <1 Pierre, y est-il dit, mangeait avec les gentils, avant l’arrivée de quelques uns, envoyés par Jacques, Quidam à Jacobo. » ÉpUre aux Gâtâtes, ch. Il, V. 12.
LES DÉICIDES, d’apostolat de Paul. Les autres Juifs d’Antioche, dit VËpître aux Galates, suivirent aussi l’exemple des apôtres et se séparèrent d’avec les gentils.
En apprenant ces faits, qui mettaient de nouveau en péril tout le succès passé et tout l’avenir de ses prédications, Paul entra dans une violente colère. C’est à ce sentiment irrité qu’est due VEpître aux Galates, le monument le plus intéressant de cette époque, celui qui nous révèle, avec le plus d’exactitude, les moyens employés pour attirer les nations étrangères, les luttes que soutint l’apôtre des gentils et les transactions par lesquelles dut passer successivement la doctrine chrétienne.
L’indignation de Paul contre Pierre et les autres apôtres fut donc vive et déborda en injures : « Je résistai en face à Pierre, dit-il dans son Epître, parce qu’il était répréhensible ; parce qu’usant d’hypocrisie et quoique vivant comme les gentils et non comme les Juifs, il voulait contraindre les gentils à judatser *. » Ces mots sont caractéristiques ; ils prouvent que le compromis de Jérusalem n’avait rien terminé et que la question était toujours de savoir si l’on pouvait ou non admettre les gentils dans l’Eglise sans les assujettir à toutes les prescriptions de la loi juive. Paul n’avait donc rien obtenu ; son œuvre était toujours attaquée dans son principe fondamental ; les disciples immédiats de Jésus se montraient inflexibles au sujet des pratiques cérémonielles, et tout
> Èjillre aux Galates, cli. ii, T. II à 14.
ce que Paul, l’évangélisateur des gentils, avait dit et fait parmi les populations étrangères était dès lors considéré comme vain et non avenu.
La douleur de l’Apôtre fut immense en face de ce nouveau danger, mais son énergie est à la hauteur du péril lui-même. Il adresse aux Galates des cris de désespoir : « O Galates insensés, leur écrit-il, qui donc vous a ensorcelés pour vous rendre rebelles à la vérité ‘ î Ai-je donc travaillé vainement parmi vous î Suis-je donc devenu votre ennemi®? Vous couriez si bien, qui donc vous a arrêtés ’ ? » Il s’élève avec passion contre ceux qui veulent séparer de lui ses disciples pour les attacher à leurs enseignements erronés ; puis, développant avec plus de force toute sa doctrine, il établit de nouveau la vanité des œuvres de la loi, en des termes d‘une excessive violence. « La loi ne sert de rien, s’écrie-t-il ; la foi seule est eflicace. Ceux qui s’appuient sur les œuvres de la loi sont dans la malédiction *. La loi nous a servi de conducteur pour nous mener, comme des enfants, au Chri.'-t afin que nous fussions justifiés par la foi ; mais, la foi étant venue, nous n’avons plus besoin de conducteur, comme des enfants. Il n’y a plus maintenant de Juif ni de gentil, de circoncis ni d’incirconcis, d’esclave ni de libre, d’homme ni de femme ; vous êtes tous un en Christ,
* É/iilre aux Galates, ch. iii. V. I.
> tbid., ch. IV, V. 1 1 et IG.
s Ibid., ch. V, V. 7.
‘ Ibid., ch. III, V. 10.
et, si VOUS êtes au Christ, vous êtes de la race d’ Abraham et les héritiers selon la promesse *. »
La question était encore une fois nettement posée. C’était bien l’abolition de la loi juive et de toutes les œuvres de la loi «jue Paul proclamait malgré les avertissements réitérés des apôtres de Jérusalem. Jacques, à qui son autorité reconnue et sa parenté avec Jésus donnaient une si grande influence sur la société chrétienne d’alors, jugea à propos de rétablir la vérité de l’enseignement du Maître contre les écarts de l’Apôtre ; il écrivit, dans ce but, sa fameuse Ëpître qui est une réponse péremptoire aux principes du paulinisme.
« La foi qui n’a point les œuvres, s’écrie-t-il, est morte en elle- même. L’homme est justifié parles œuvres et non pas seulement par la foi. Comme le corps est mort quand il est sans âme, ainsi la foi est morte quand elle est sans les œuvres. quiconque viole la loi en un seul
point est coupable comme l'ayant toute violée »
Le conflit d’Antioche eut donc pour conséquence de mettre encore plus en lumière le dissentiment radical qui existait entre Paul et les autres apôtres. 11 aboutit à la condamnation solennelle du paulinisme par le, chef de l’Eglise naissante, proclamant que l’obéissance absolue
* EjiUre aux Galaies, cli. iii, v. 24 et suiv. ; — et ch. v, v. (!.
* ÉpUre catholique rte saint Jacques, ch. n, v. ]0, 10 et suiv.
Les pharisiens, si dOcriés, Ctaiciit beaucoup pins tolérauis en ce qui concerne l’observation de la loi. « Celui, disaient-ils, qui accomplit avec foi un seul précepte, est digne d’êtie inspiré de l'esprit prophétique. » Yalkut, p. 09, 2. — Tain ud. Traité Choghiÿah, p. 9.
24i LES DÉICIDES,
à toutes les prescriptions de la loi juive était le seul moyen d’assurer le salut.
Mais Paul n’était pas homme à se soumettre aisément. On a vu qu’il se glorifie d’avoir résisté en face à Pierre, le premier des Douze. Son Épitre aux Galates avait même osé infliger un blâme public à celui que Jésus- Clmist avait choisi pour être la pierre angulaire de l’Eglise future. Il continua ses prédications contre la loi, et les apôtres de Jérusalem, de nouveau émus, organisèrent, pour combattre le trop audacieux novateur, une contremission dont les Epllres aux Cormthiens nous ont conservé la preuve.
C’est à Corinthe, une des plus importantes communautés fondées par Paul, qu’éclata cette fois la lutte dont la doctrine de l’apôtre des gentils fut la cause. Il paraît certain, par les indications de la seconde de ces Épîtres mémorables, que des mandataires, envoyés de Jérusalem et porteurs de lettres de recommandation importantes étaient arrivés à Corinthe, avaient énergiquement blâmé les principes professés par Paul et y avaient formé un parti redoutable que Paul lui-même désigne sous le nom de « parti de Pierre ®. » Comme à Antioche, ce parti était
' Il ÉpUre aux Corinthiens, ch. iii, v. I et suit. * I Corinthiens, ch. i, v. 12.
LES DÉICIDES, essentiellement jüdalsant ; il déclarait qu'on ne pouvait être sauvé qu’à la condition de se soumettre à toutes les pratiques du judaïsme. De plus, et pour mieux combattre les tendances extra-légales du paulinisme, les envoyés de l’Église de Jérusalem portèrent la question sur un terrain plus délicat : ils nièrent que Paul eût reçu de qui que ce fût le droit de prêcher l’Évangile, et s’efforcèrent de détruire ainsi par la base même l’autorité de son pouvoir. On sent toute la gravité du débat à la vivacité avec laquelle Paul se défend à cet égard ; il établit qu’il ne tient sa mission que de Jésus-Christ ; qu’il a vu personnellement le Dieu-IIomme ; qu’il est libre, qu’il est apôtre à l’égal des autres ; qu’il n’a de compte à rendre à personne de ses paroles ni de ses actions ^ . Ailleurs il déclare avec hauteur qu’il croit « n’être inférieur en rien aux très-grands apôtres, et qu’il a travaillé plus qu’eux tous*. » «Je puis bien, s’écrie-t-il, me glorifier comme eux. Sont-ils hébreux? je le suis aussi. Sont-ils israélites? je le suis aussi. Sont-ils de la race d’ Abraham î j’en suis aussi. Sont-ils ministres du Christ? quand je devrais passer pour impudent, j’ose dire que je le suis encore plus qu’eux *. »
La guerre était donc de nouveau déclarée entre l’É-
* I Corinthiens, ch. ix, v. 1 ; — ch. xv, v. 8. — II Corinthiens, ch. v, V. 13; — ch. XII, V. 1 et suiv.
* II Corinthiens, ch. xi, v. 5; — ch. xii, v. 11. — I Corinthiens ch. XV, V. 10.
> II Corinthiens, ch. xi, y. 18 et suiv.
24(i LES DÉICIDES,
vangélisateur des gentils et les autres disciples de Jésus. Mais cette fois elle ne devait pas se terminer par un simple compromis ;ie parti de l’ancienne loi l’emporta complètement.
En effet, après ce nouvel et remarquable incident, les Actes des Apôtres ‘ nous montrent Paul retournant encore une fois à Jérusalem pour y expliquer sa conduite et y répondre, sans doute, aux accusations dont il était l’objet. Or, la première chose que Jacques et les prêtres de la communauté lui imposèrent, ce fut de faire, en public, une sorte d’amende honorable qui protestât solennellement contre sa doctrine précédente. « Tu vois, lui dirent-ils, que beaucoup de Juifs ont cru, et cependant ils sont tous zélés pour la loi. Or, ils ont ouï dire que tu enseignes aux Juifs qui sont parmi les gentils qu’il faut renoncer à Moïse, et ne plus vivre selon les préceptes de la loi. Voici ce qu’il faut faire : il faut les assembler et accomplir devant eux une cérémonie légale, afin que tous sachent que ce qu’on leur a dit est faux et que tu continues à observer la loi *. »
Paul se soumit à celte condition, bien qu’elle fût le démenti éclatant de tout son apostolat. Lui qui avait si durement reproché à Pierre d’avoir usé d’hypocrisie à Antioche en feignant de judaïser, eut recours comme lui à ja dissimulation ; il accomplit publiquement despra-
' Àclet, ch. XXI. V. 20 et guiv., etc.
• lliil., ch. XXI, V. 20 et giiiv.
LES DÉICIDES, tiques destinées à convaincre les assistants qu’il était un fidèle observateur des prescriptions mosaïques. Mais le peuple ne se trompa point à cette comédie ; il vit en lui, malgré sa feinte, un véritable apostat de la loi juive, et il se souleva contre lui. Sa présence au temple causa une véritable émeute, que les soldats romains eurent tôutes les peines du monde à apaiser. Chose remarquable, les pharisiens firent tout ce qu’ils purent pour le sauver Paul, voyant la bienveillance de ces chefs du peuple, criait au milieu du tumulte avec une nouvelle fausseté : « Mes frères, je suis pharisien, fils de pharisien, et c’est pour cela qu’on veut me condamner » Ainsi, nonseulement il avait renié sa doctrine pour se soumettre à la volonté des apôtres, mais il allait plus loin et revendiquait le droit d’être rangé parmi ces docteurs pharisiens que Jésus avait si violemment censurés.
Ce double désaveu de sa vie passée ne parvint pas à calmer l’irritation des masses. Le tribun romain dut le faire arrêter pour mettre un terme à l’agitation publique. Il fut enfermé dans les prisons de Césarée. Au bout de deux ans, ayant revendiqué le titre de citoyen romain, il fut envoyé à Rome, où il chercha d’abord, mais en vain, à rallier à sa doctrine la colonie juive qui habitait la cité des Césars et où bientôt il entreprit l’évangélisation des autres habitants de la ville éternelle.
1 Actes, ch. XXIII, v. 6 et suit.
• Ibid., V. 6.
> C'est dans ce but que fut écrite VÉpiIre aux Romains.
LES ÜÉICIDES.
Durant la période que nous venons de parcourir, les Juifs avaient-ils pu modifier leurs opinions antérieures sur Jésus-Christ et sa doctrine î Quelque grande révélation était-elle venue leur prouver la divinité du fondateur de la nouvelle religion ?
Loin de là ; ils avaient vu les disciples les plus intimes du Réformateur de Nazareth se diviser avec éclat sur les principes fondamentaux de l’Évangile et sur les moyens de le propager. La discorde s’introduisait dans les rangs mêmes des apôtres chargés de répandre et de faire triompher la parole du Christ. Ce n’était déjà plus l’enseignement du fils de Marie que suivaient ceux-la mêmes qui avaient reçu de la bouche du maître ses plus secrètes instructions. A cet enseignement, qui proclamait le maintien absolu de la loi juive, qui rap|>elait aux douze apôtres avec tant d’insistance « l’obéissance due à ceux « qui étaient assis dans la chaire de Moïse » avait succédé un enseignement révolutionnaire par lequel étment anéanties sans réserve toute la loi, toutes les pratiques, toutes les traditions. Et cette rupture solennelle entre la secte chrétienne et la Synagogue antique s’accomplissait par la seule autorité d’un homme qui n’avait rien et qui ne s’appuyait sur rien de divin, sans aucune révélation
> Mattbiev, ch. xxm, t. 2 et suir.
publique, sans autre motif que la volonté ou plutôt l’habile perspicacité du nouvel apôtre.
Paul, l’ancien disciple du pharisien Gamaliel, se substituait ainsi purement et simplement à Jésus ; le paulinisme envahissait et étouffait dans son germe le christianisme primitif.
Il y a plus : les disciples directs du Prophète de Galilée résistaient avec énergie à la tentative révolutionnaire de l’Évangélisateur des gentils. Ils la combattaient au nom de celui dont ils étaient seuls les représentants et les organes. Ils contraignaient Paul à faire solennellement l’abjuration de ses erreurs.
Que pouvaient penser les Juifs de ces querelles intestines, de ces conflits produits par un prosélytisme exagéré ? Ils durent y voir, ils y virent, en effet, une œuvre essentiellement humaine, contre laquelle leur conscience et leur foi religieuse protestaient également ; ils n’y aperçurent qu’une propagande habilement poursuivie par des moyens, par des expédients et même par des ruses qui n’avaient évidemment rien de surnaturel ni de divin.
La doctrine de Paul devait d’ailleurs les éloigner de plus en plus de l’Évangile. Que devenaient, en effet, dans ce système, les prophéties qui promettaient si unanimement, pour l’époque messianique, non-seulement le
rélablissement absolu du trône et de la loi d’Israël, mais encore la soumission complète de tous les peuples aux prescriptions du code mosaïque ?
Permettre aux païens christianisés de rejeter toutes les pratiques légales, c’était prouver irrésistiblement aux Juifs que le Messie n’était pas arrivé ; c’était leur inspirer la conviction que les jours prédits par les prophètes n’étaient pas près de s’accomplir-
Et, d’ailleurs, loin de s’améliorer, la situation de la Judée s’aggravait chaque jour. L’heure venait de cette lutte suprême où Jérusalem, la cité de David, allait tomber sous les armes des incirconcis. Quel était donc ce Christ qui, envoyé pour sauver Israël, le laissait plus opprimé, plus malheureux, plus menacé qu’auparavant? Quels étaient ces apôtres, ces prétendus missionnaires du Dieu sauveur, qui n’avaient aucune puissance pour briser le joug des Romains et délivrer la ville sainte ?
Toutes ces circonstances, loin de démontrer aux Juifs la divinité de l’Evangile, soulevaient, au contraire, parmi eux, une plus vive opposition.
Aussi, impuissants à arrêter le mouvement expansif des doctrines chrétiennes, absorbés dans leurs derniers efforts pour défendre leur nationalité expirante, ils restèrent étrangers aux incidents qui caractérisèrent les progrès successifs du paulinisme, nom beaucoup mieux
approprié que celui de christianisme aux principes de la foi nouvelle ; ils se tinrent à l’écart, luttant avec héroïsme contre les envahisseurs de leur patrie, et attendant toujours, avec un inaltérable espoir, l’avénement d’un rédempteur.