LIVRE V
Les œuvres des hommes et les œuvres de Dieu. — Lenteur des progrès du christianisme. — Schismes et hérésies. — Pas d’hérésies chez les Juifs. — Analyse des principales hérésies pendant les trois premiers siècles. — Concile de Nicée. — Établissement défloitif du catholicisme. — Tableau général de l'Église catholique depuis cette époque. — Opinion qu’ont pu en concevoir les Juifs.
\ou.s n’avons pas la prétention d’écrire ici une liistoire du christianisme et de ses développements successifs. Mais il nous a paru intéressant d’étudier par quel concours d’événements les premiers chrétiens se sont séparés du judaïsme ; puis, par quels moyens adroits ils ont préparé et fait réussir leurs plans de domination universelle.
Ce but fut poursuivi pendant plusieurs siècles, au milieu des persécutions les plus horribles et des dangers de toute nature. Il fallut aux chefs de la nouvelle religion un courage à toute épreuve, une persévérance indomptable, pour maintenir debout le drapeau de leur foi. Plus de trois cents ans s’écoulèrent avant que le christianisme parvînt à saisir le sceptre et montât sur le trône à la droite des empereurs.
Que d’autres cherchent, dans ce lent et laborieux enfantement d’une société nouvelle, le côté miraculeux ; nous n’y voyons que l’accomplissement naturel et logique des événements humains. C’est ainsi qu’il en a été à toutes les époques de grande révolution.
Voilà plus de trois siècles qu’une réforme considérable s’est accomplie, dans la sphère religieuse, à la voix de Luther. Voilà près de quatre-vingts ans que la France a donné au monde entier le signal d’une nouvelle ère politique et d’une nouvelle civilisation. Cependant aucun de ces deux faits immenses n’est parvenu encore à son complet développement. Ainsi procèdent les faits sociaux ; ainsi procèdent les fruits de l’intelligence humaine, et c’est le caractère essentiel des œuvres de l’homme de se heurter à l’obstacle et d’exiger beaucoup de temps, de difficulté et de labeur avant d’arriver à leur but.
Le christianisme naissant, quelle que soit d’ailleurs l’idée que l’on doive se faire du caractère de son fondateur, a obéi, dans son expansion, à cette loi suprême de l’humanité. Les apôtres, ses premiers propagateurs, ont profité avec une remarquable intelligence de toutes les circonstances propices ; ils ont été très-heureusement secondés par la situation générale de la société de leur temps ; ils ont dirigé leurs efforts avec un sens pratique qu’on ne saurait trop admirer ; et, malgré tous ces éléments favorables, il a fallu arriver jusqu’à Constantin,
LES DÉICIDES, c’est-à-dire jusqu’à l’année 300 de l’ère nouvelle, pour que le but fixé par saint Paul, le véritable fondateur du christianisme, fût atteint.
Mais ce n’était pas fout que de vaincre ; l’essentiel était de se maintenir. Or, l’Eglise chrétienne n’eut pas seulement à lutter contre la société politique qui l’environnait et dont elle ambitionnait la dojnination ; elle eut à se défendre contre les discordes intestines qui, à chaque instant, l’attaquaient dans son principe fondamental.
A peine, en effet, le christianisme a-t-il jeté, dans le monde moral, le dogme impénétrable du Dieu-Homme, qu’aussitôt éclate dans son sein l’anarchie des schismes et des hérésies.
Le judaïsme n’avait jamais offert le spectacle de ces grandes luttes de principes dogmatiques qui ont signalé, troublé et ensanglanté si souvent l'Eglise chrétienne. La simplicité meme de la foi juive rendait impossibles de semblables combats. 11 fallait être athée ou croire en l’unité de Dieu, fondement de la loi d’Israël. Aussi n’existait-il chez le peuple juif aucune secte vraiment schismati(iue. Les Samaritains préféraient leur montagne à celle de Sion ; les saducéens ne croyaient pas à l’immortalité de l’àme, que les pharisiens professaient au contraire avec unanimité ; les esséniens se livraient à une vie contemplative et observaient, avec une rigidité exemplaire, une grande pureté de mœurs ; mais le Décalogue et la
Bil)le restaient la croyance commune de tous ces groupes moraux du judaïsme ; tous proclamaient également l’uiiilé indivisible de l’Eternel ; il n’y avait parmi eux aucun principe d’hérésie.
Il n’en fut pas de même dans le christianisme. La complexité et le mystère incompréhensible de son dogme trinitaire, ses nombreuses transactions avec le paganisme, firent bientôt surgir autour de lui une foule de sectes guerroyantes qui mirent en péril la base même sur laijuelle il reposait.
La plus violente et la plus redoutable opposition lui vint d’abord des Juifs qui l’accusaient, non sans raison, de défigurer la Bible et les prophètes pour en faire sortir, en faveur de ses nouveaux dogmes et de son nouveau Dieu, des idées, des promesses et des conséquences qui ne s’y trouvaient point. On comprend la gravité des ob- • jections que les Juifs, restés fidèles à l’ancienne loi, soulevaient contre les chrétiens, en lisant le traité de controverse que saint Justin a écrit vers la fin du ii” siècle, sous le titre : Dialogue avec Tryphon. Ce Tryphon est, d’après le texte, un Juif retiré en Grèce et fortement nourri de la philosophie hellénique ; mais c’est plutôt un type idéal du judaïsme contemporain et un écho de ses critiques contre le christianisme. Les observations de
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Tryphon sont sérieuses : il nie la divinité et le caractère messianique de Jésus-Christ, et, chose remarquable, il met même en doute son existence et son apparition ici bas. « S’il est né et s’il est quelque part, dit-il, il est complètement inconnu. » Saint Justin, de son côté, discute avec énergie ; il établit que la loi ancienne n’était faite que pour la Judée et quelle est désormais abolie ; il prétend surtout, et c’est là le début de tout un ordre d’idées par lequel le Christianisme a modifié radicalement le sens des Ecritures, il prétend que l’Ancien Testament ne doit s’entendre qu’au figuré, et que le texte littéral cache une signification purement spirituelle et symbolique.
Quoi qu’il en soit, l’énergie que déploie saint Justin, dans sa controverse, révèle tous les dangers que l’attitude des Juifs faisait courir à l’Eglise naissante. Mais, à côté de cette lutte entre la Synagogue et le christianisme, que de schismes redoutables 1
Les hérésies furent innombrables pendant les premiers siècles de l’Église. Elles naissaient principalement de la résistance de la raison humaine contre les mystères que le christianisme avait introduits dans le monde. Les nouvelles théories sur la nature de Dieu, infini et néanmoins manifeste sous une forme limitée ; sur la trinité à la fois une et multiple ; sur la consubstantialité du Fils et du Père , sur l’Eucharistie, c’est-à-dire sur la présence réelle de Jésiis-Christ dans les deux espèces du pain et du vin, etc. , soulevaient, dans l’ordre philosophique, les plus graves
objections. Les hérésies résultaient aussi de la lutte de l’esprit ancien contre l’esprit nouveau, du mélange naturel, inévitable, des idées païennes mal combinées avec les principes chrétiens ; elles s’appuyaient enfin sur l’opposition des Juifs qui, interprétant dans un sens difiTérent les saintes Ecritures et conservant la tradition hébraïque dans sa pureté, fournissaient aux hérétiques des armes terribles pour attaquer le christianisme. Enfin, au-dessus de tous les éléments de lutte et de schisme, planaient l’amour et l’attrait du supernaturalisme ; une masse d’adhérents se ralliait autour de tout imposteur habile qui, abusant de la crédulité publique, se prétendait doué du don des miracles et se présentait comme étant, dès lors, aussi bien que les apôtres, le mandataire et le révélateur de la volonté de Dieu.
Parmi ces sectataires, on remarque, dès les premiers jours du christianisme, les Ébionites, qui niaient la filiation divine de Jésus, se déclaraient disciples de saint l’ierre contre les adeptes de saint Paul, et soutenaient la nécessité des observances légales prescrites par la loi hébraïque.
Une autre secte, celle des CÉRi.NTniE.\s, professait une sorte d’incarnation de l’esprit du Christ dans un homme réel appelé Jésus.
Deux hérésiarques fameux. Saturnin et Basilide enseignaient que le Dieudes Juifs n’était qu’un ange de dernier
ordreqiii, ayant voulu soumettre les nations, avait excité contre lui tous les princes, jus([u’au jour oùleDieu souverain avait envoyé Noüs, son premier-né, pour délivrer le genre humain du pouvoir des anges inférieurs. Ce Noüs avait été nommé Jésus sur la terre ; ce n’est pas lui (pii fut cruciGé par les Juifs, mais bien un nommé Simon, au(]uel il avait donné sa forme pour tromper ses bourreaux ; d’où la conclusion qu’il ne fallait ni confesser ni adorer le CruciGé. — Basilide professait aussi la métempsycose et déclarait que, loin de combattre les passions, il fallait s’y abandonner sans réserve.
Les Gxostiques, tout en se soumettant à Jésus- Christ, ne reconnaissaient en lui qu’un homme né comme tous les autres, et distingué seulement par sa vertu. Ils proclamaient que, pour arriver à Dieu, il fallait .avoir accompli toutes les œuvres du inonde, et se livraient, dit-on, dans leurs bideu.ses agapes, aux plus monstrueux débordements.
Les Valentiniens, mélange bizarre et incohérent des Gnostiques et des adeptes de Saturnin, avaient créé toute une théogonie extravagante avec des lambeaux empruntés à Platon et aux mystiques chrétiens.
Les Sétuiens prétendaient que Jésus n’était que Seth ressuscité. Les Caïnites prenaient comme Dieux Gain, Coré et Abiron. Les Oi’iiites afGrmaient que la sagesse
s’est faite serpent, et adoraient Jésus-Christ sous une
forme de reptile.
Citons encore Marcion, qui admettait deux principes également puissants : le bon et le mauvais ; qui reconnaissait bien Jésus comme étant le sauveur des païens, mais non pas le Messie promis par le Dieu des Juifs.
Montanus, qui s’établit de sa propre autorité prophète, thaumaturge et Messie, provoqua, à son tour, une hérésie si redoutable qu’il fallut l’intervention et les efforts énergiques de plusieurs évêques, pour arrêter l’entraînement des fidèles séduits par les prophéties du prétendu voyant.
Tatien, malgré ses prédications en faveur du Christianisme, niait la flliation légitime et directe de David à Jésus.
Aces luttes de principes dogmatiques se joignaient des luttes d’ambitions personnelles. Comme nous l’avons dit, d’habiles imposteurs se faisaient passer pour prophètes et faiseurs de miracles ; des prêtres ambitieux, comme Novatien et Fortunat, aspirant au pouvoir suprême dans l’Église, élevaient autel contre autel.
L’hérésie de Paul de Samosate agita vivement à cette époque toute l’Église entière. Elle consistait à soutenir que Jésus-Christ était né homme ; qu’il tenait de Marie le commencement de son être, mais que d’homme il était devenu Dieu. — Paul de Samosate était évêque d’Antio-
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che, c’est dire à quel point le doute envahissait les plus hauts rangs de la hiérarchie ecclésiastique. — Les deux conciles d’Antioche eurent pour objet de combattre cette hérésie.
A mesure qu’on avance, les doctrines contraires à l’Église s’élargissent et prennent un caractère plus grave. Voici le Manichéisme qui, reconnaissant deux principes contraires dans le gouvernement du monde, renverse tout le système de l’Ancien et du Nouveau Testament, tandis que son fondateur Manès, entouré, comme Jésus, de ses douze disciples, se déclare le chef des apôtres et se fait passer presque pour un nouveau Christ.
L’arianisme, dont le nom et l’influence ne sont pas encore effacés aujourd’hui, ne tarda pas à éclater enfin. La doctrine d’Arius, son fondateur, prêtre d’Alexandrie, se résume dans la négation absolue de la divinité de Jésus. Il n’admettait pas qu’il pût y avoir unité dans la Trinité ni que le fils, étant une émanation du Père, pût être de même nature divine et éternelle que ce dernier.
C’était attaquer le christianisme par sa base ; c’était annuler la transaction faite avec le paganisme, pour remonter, sauf des détails qui ne louchaient pas au principe essentiel, à la doctrine unitaire du judaïsme.
L’Église se sentit perdue si cette hérésie, qui prit en peu de temps un développement immense, venait à
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triompher. Forte de l’appui de Constantin, qui ne devait pas tarder à assurer, par sa conversion, le gouvernement s{)irituel du monde romain au christianisme, elle agit contre les Ariens avec une violence extrême. Pour la première fois elle convoqua un concile œcuménique, c’est-à-dire universel, composé des représentants de toutes les Églises, avec mission de juger et de condamner solennellement l’hérésie d’Arius. Ce concile fameux fut tenu à Nicée (an 32o).
On connaît l’importance de ce concile, qui fixa déQnitivement les dogmes de l’Église et créa le catholicisme tel ([u’il s’est développé jusqu’à nos jours. Il fut tenu publiquement en présence de l’empereur Constantin qui, après avoir décrété dans tout l’empire la liberté de conscience, avait provoqué lui-même cette solennelle manifestation de la doctrine chrétienne. Le concile de Nicée formula le fameux symbole que l'Église professe sous le nom de Credo, et qui est son principal acte de foi. C’est par lui que la divinité et la consubstantialité de Jésus- Christ furent irrévocablement établies. Toutefois la Trinité ne fut (ju’incomplétement consacrée dans cette importante réunion, v Nous croyons aussi au Saint-Esprit, » dirent simplement les rédacteurs du symbole de Nicée, sans ajouter s’il était Dieu à l’égal du Pèi’e et du Fils, et s’il ne faisait qu’un avec les deux autres éléments de la Trinité, bien que formant une personne distincte.
Le symbole de Nicée ne fut pas cependant admis par
runanimité des membres du concile. Dix-sepl évêques refusèrent d’y souscrire, ce qui prouve combien était puissant le parti d’Arius et combien l’Église était divisée sur ses dogmes les plus fondamentaux.
Dès cette époque le catholicisme est fondé et succède définitivement au christianisme primitif. La domination de l’Église devient universelle. Appuyée sur le pouvoir politique des empereurs, qui mettent à sa disposition leur gigantesque puissance et qui font exécuter ses décrets par la force publique, elle a complètement vaincu le monde romain. Ses évêques, réunis en concile, dominent, à leur tour, dans l’ordre spirituel, jusqu’aux extrémités de l’empire et constituent l’unité catholique parmi tous les peuples de la terre.
Cependant l’ancienne société ne se résigna point sans de nouvelles luttes. Des réactions violentes vinrent, longtemps encore, mettre en péril l’avenir et l’existence de l’Église. Les empereurs hésitèrent plusieurs fois avant de courber définitivement leur tête sous la loi du Christ. Julien l’Apostat détruisit, en quelques jours, l’œuvre fondée par Constantin, et livra à de nouvelles ]>ersécutionsetà de nouveaux martyres leschréliens consternés. Mais, malgré ces combats opiniâtres entre le monde ancien et le monde nouveau, le triomphe n’était
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plus douteux, et le catholicisme étendit bientôt son autorité sur tous les peuples que les Césars avaient asservis.
Mais les sectes dissidentes, les schismes et les hérésies continuèrent à déchirer le sein de l’Eglise. L’arianisme, cette énergique protestation contre la divinité du Christ, subsista, malgré la condamnation d’Arius. Pélasge, Nestorius, combattirent successivement la doctrine catholique ; une foule de libres penseurs réagirent, à leur tour, contre l’Eglise et surtout contre son infaillibilité, tandis que les Juifs, répandus sur tous les points de l’empire, restaient, sous leurs chaînes d’esclaves, la négation vivante et inflexible de la vérité du christianisme.
En face de ces ennemis, qui devaient enfanter plus tard Jean Huss, Luther et Calvin, et aboutir à la rupture de l’unité catholique, l’Eglise se défendit avec les mêmes armes que le paganisme avait employées contre elle. Elle appela la force à l’appui de sa cause ; elle s’unit aux Césars et leur demanda leur pouvoir et leurs légions pour anéantir ses adversaires ; elle condamna, elle persécuta ceux qui osèrent lui résister ; elle fit, en un mot, ce que fait toute puissance humaine pour se maintenir. Au lieu d’enseigner et de convaincre par la lumière de l’esprit, elle courba les corps et violenta les âmes, et s’imposa pour se faire accepter. C’était là, il faut le reconnaître, une nécessité de sa conservation. L’Eglise , s’affirmant comme vérité éternelle, devait briser toutes les erreurs et toutes les résistances. Mais qui ne voit, dans
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celle nécessité même, l’œuvre humaine agissant sous le manteau sacré de la religion, et, dans cette lutte de l’autorité contre la liljerté individuelle, une situation bien ])lus politique que divine ?
Ces longs siècles de combats passionnés étaient-ils donc indispensables à ce Dieu tout-puissant qui, d’un mot, a fait jaillir la création du néant et la lumière du chaos ? Je vois bien, dans ce conflit d’intérêts, d’idées et d’efforts contraires, l’action laborieuse et com|)liquée de l’homme, le travaillent et habile de la diplomatie humaine aux prises avec des obstacles matériels; je n’y rencontre nulle part ces soudaines et irrésistibles manifestations par lesquelles le Dieu de l’univers révèle aux fils delà poussière ses immuables vérités.
Quoi qu’il en soit, devant les attaques qui la mettaient en péril, l’Église fut, peu à peu, entraînée à concentrer de plus en plus le pouvoir dont elle disposait, afin de lui donner plus de force. La centralisation si puissante de l'Empire romain lui servit de modèle et de point d’appui. Le gouvernement de l’Église, d’abord morcelé et respectant l’autonomie des diverses églises, puis transféré à des conciles ou locaux ou œcuméniques, ne farda pas à devenir essentiellement monarchique et absolu. A la fin du vi' siècle, la papauté se constitua définitivement avec son immense souveraineté, son infaillibilité dogmatique et sa prépondérance exclusive sur tous les clergés de l’univers.
Cette transformation fut l’expression suprême de la religion du Christ. Six cents ans lui avaient été nécessaires, au milieu de difficultés et de dangers de toute nature, pour touver ainsi sa formule définitive et asseoir son pouvoir sur les ruines de la société romaine désormais vaincue.
Dans ce développement progressif de l’idée chrétienne, marchant à la conquête de l’univers, aidée par les ingénieux procédés du paulinisme, par la dissolution naturelle du paganisme, par l’appui des empereurs et par l’organisation vigoureuse et autocratique du catholicisme, où trouverons-nous le fait providentiel capable d’éclairer l’esprit du peuple juif et de lui inspirer une foi absolue en la divinité de l’Église chrétienne et de son fondateur ?
Les Juifs avaient bien vu une grande habileté mise au service d’une cause que favorisaient admirablement les circonstances générales ; mais ils cherchaient en vain la main de Dieu dans les événements qui se déroulaient dans le monde.
Ils avaient vu les directeurs du mouvement chrétien profiter, avec une merveilleuse intelligence, de tous les éléments favorables au succqs de leur œuvre ; transiger avec la philosophie sur le terrain de l’unité trinitaire ; avec le polythéisme, sur le terrain de l’incarnation du
F'ils de Dieu ; concentrer enfin tous leurs efforts à Rome, centre de l’univers politique, et à Alexandrie , rentre du monde intellectuel, bien convaincus que le triomphe dans ces deux villes assurait leur domination universelle.
Mais, en même temps, ils constataient que trois siècles de persécutions, de martyre, de combats acharnés, avaient été nécessaires, malgré ces conditions si évidemment propices, pour saisir, par la conversion d’un empereur, le sceptre du monde romain. Cette longue lutte, à travers tant de vicissitudes et de souffrances, n’était-elle pas une nouvelle preuve des moyens tout politiques et tout humains que le christianisme avait employés dans l’intérêt de sa cause ?
Et que voyaient-ils encore ?
La foi nouvelle, non-seulement persécutée par les pouvoirs publics dont elle menaçait l’existence, mais encore attaquée, combattue par ses propres adeptes avec une extrême violence ; la guerre intestine des hérésies et des schismes éclatant et divisant l’Eglise, pendant que les Césars offrent à la curiosité cruelle du peuple, dans les jeux sanglantsdu cirque, sous le glaive des gladiateurs et sous la dent des bêtes féroces, des hécatombes de chrétiens.
C’est seulement à l’époque de Constantin que, maîtresse de Rome, armée d’un décret impérial qui proclame la religion chrétienne obligatoire dans toute l’étendue de l’empire, investie du droit de réunir des conciles œcuméni-
ques avec autorité sur toutes les communautés religieuses du monde connu, l’Eglise prend le pouvoir et le titre de catholique, c’est-à-dire à' universelle.
Mais, victorieuse, sortie enfln des Catacombes pour régner sur tous les peuples, on la voit subir les conditions humaines des pouvoirs contestés ; elle emploie, à dompter ses adversaires et à terrasser ses antagonistes, l’autorité qu’elle a péniblement conquise ; elle devient, à son tour, intolérante et oppressive ; elle déclare que tous ceux qui « ne sont pas pour elle, sont contre elle. » Ces hérésies que, dans les jours d’humilité, elle ne combattait que par la persuasion et la libre discussion, elle les écrase par la force et, au besoin, les étoufife dans le sang. Elle allume les bûchers ; elle arme des légions pour venger sa querelle ; elle organise l’épouvantable et mystérieux tribunal de l’Inquisition, qui va scruter, jusqu’au fond des consciences, l’orthodoxie de la pensée humaine ; elle investit le chef de l’Eglise, l'héritier de saint Pierre, le serviteur des serviteurs, d’ua pouvoir sans limite, d’une infaillibilité absolue ; non contente de le créer Souverain Pontife de l’univers, elle le sacre roi et donne un empire temporel à ce vicaire du Christ qui avait dit ; « Mon royaume n’est « pas de ce monde. » Elle domine les souverains et leur dicte leur politique et leurs lois; elle extermine, parleurs bras, ceux qui la gênent ou l’inquiètent ; les albigeois, les hussites, les calvinistes, les protestants ; elle inspire la Saint-Barthélemy ; elle dit, par la bouche de saint Do-
mÎDique, poussant les soldats au massacre : « Tuez lou- « jours, Dieu saura distinguer les siens. » En un mot, elle suit la pente inévitable de tous les gouvernements sans contre-poids, qui ne tolèrent aucune volonté, aucune idée, aucune liberté, aucun principe contraire à leurs doctrines et à leurs actes , et qui se sentent perdus s’ils sont discutés ou contrôlés.
En constatant rapidement ces faits, noos ne voulons pas dire qu’ils n’ont pas d’excuse légitime. Loin de là ; l'Eglise attaquée, menacée par des adversaires sans cesse renaissants, mise en péril dans ses éléments les plus essentiels, a obéi à un grand intérêt de conservation en se défendant et en réduisant à l’imjmissance, par tous les moyens en son pouvoir, ses nombreux ennemis. Nous ne reprochons à aucune puissance humaine de se protéger, et, avec elle, de protéger, même par la force des armes, le système sur lequel elle repose. Seulement on nous permettra de voir, dans les nécessités, dans la violence et dans les péripéties de cette lutte, un fait éminemment humain et non point un acte providentiel. Nous comprenons très-bien que les hommes, dans l’ardeur de leurs passions et de leurs intérêts, se livrent à ces guerres impitoyables ; nous ne consentirons jamais à associer le nom du Dieu de Justice et de bonté à des œuvres d’oppression, de vengeance et de sang.