‹ Les déicides;Chapitre 29 sur 40 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Une dernière objection. — Les Juifs partout punis à cause de la condamnation dé Jésus. — Justice et miséricorde de Dieu. — Les juges de Jésus-Cbrist et ses contemporains n'ont pas été punis. — liaisons politiques et religieuses de la persécution des Juifs et do la liaine dont ils ont été l'objet. — Leur situation matérielle et morale par rapport à l'empir'. romain. — Leur position par rapport à la société chrétienne. — Conséquences.

Il nous reste à discuter une dernière objection.

On nous dit :

a Les malheurs du peuple juif, sa dispersion parmi les peuples, le mépris qui le suit partout, la réjirohation universelle dont il est l’objet, tout cela ne proclame-t-il pas hiiutement la colère du Dieu irrité ? Comme Gain, meurtrier d’.Vbel, le peuple juif porte écrit sur son front le signe vengeur ; il subit encore, après dix-huit siècles, la responsabilité du sang du Christ injustement versé. Cette expiation séculaire est la peine visible du Déicide qu’il a commis. Partout la clameur populaire le désigne, l’accuse et le poursuit, et, dans cette manifestation solennelle de la conscience indignée, la voix du i'Euple est bien la voix de Dieu. »

Quelle idée ceux qui parlent de la sorte nous donnentils de la bonté et de la miséricorde divine 7 Est-ce ainsi que la Bible nous représente le Père céleste toujours disposé à pardonner aux coupables, plein de mansuétude et de compassion pour les pervers ? Des écrivains injustes ont reproché au Dieu des Hébreux d’être un maître cruel et terrible dans ses vengeances. Où trouve-t-ou cependant dans l’Ecriture, même au jour des plus redoutables colères du Seigneur outragé, d’aussi épouvantables châtiments ? Elles ont été nombreuses les fautes, les révoltes et les défaillances d’Israël; mais Dieu ne s’est jamais montré impitoyable. Une supplication de Moïse et des prophètes, son seul amour pour ses créatures et pour son peuple élu, l’apaisent bientôt, désarment sa sévérité et font succéder la clémence à la justice. Voilà le sublime et paternel aspect sous lequel se révèle sans cesse, dans le livre inspiré, le Dieu des Hébreux, « lent a s’irriter, abondant en miséricordes, faisant grâce jusqu’à la millième génération, et supportant, avec une patience que rien ne lasse, les péchés des mortels * ! »

Mais prétendre, mais croire que ce Dieu, qui a dit à Moïse lui-même et qui a tant de fois répété : « Les fils ne seront pas punis pour les méfaits de leurs pères, et, seule, l’âme qui a péché subira le châtiment de son crime * ; » croire que le Dieu toujours bon, même dans

' Ex'jde, cil. XXXIV, v. G.

* l/ii'i., cil. XXXII, V. 3-3.

LES DÉICIDES, ses rigueurs, puisse faire expier à la postérité la plus lointaine les fautes des ancêtres, n’est-ce pas insulter à la divine providence, à la raison, à la vérité ?

Dix-huit siècles se sont écoulés depuis que, dans un coin de la Judée, sur les réclamations des gardiens de la loi d’Israël, les Romains ont condamné l’apôtre, le créateur d’une nouvelle doctrine à la fois politique et religieuse. Admettons que les uns et les autres se soient trompés et qu’ils n’aient pas su voir ni comprendre qu’ils poursuivaient non pas seulement un réformateur social, mais un Dieu ; admettons qu’ils aient volontairement fermé les yeux à la lumière et agi méchamment vis-à-vis de celui qui pouvait cependant d’un seul mot, d’un seul acte de sa toute-puissance, hriser leurs complots et anéantir leurs desseins.

Chose étrange! ce ne sont pas ces hommes qui sont punis ! La génération qui a condamné et mis à mort Jésus n’a été frappée d’aucun châtiment. Les magistrats du Sanhédrin, les juges sacrilèges, le peuple témoin et complice du crucifiement, n’ont éprouvé aucune marque de la colère divine. Ils sont morts tranquillement dans leur lit, sur le sol de la patrie aimée ; ils n’ont suhi ni les douleurs ni les privations de l’exil *. Ce sont leurs enfants,

' Le règne de Claude, qui suivit de peu de temps la condamnation de Jésus, fut, pour les Juifs, la période la plus heureuse de la domination romaine. Claude leur accorda de nombreuses faveurs ; il publia deux édits célèbres qui, leur permettant de vivre selon leurs lois, les m.aintenant dans tous leurs privilèges, décrétait à leur profit la plus entière

c’est la génération qui leur a succédé et dont les mains étaient pures du sang de ce juste ou de ce Dieu, quia expié seule leur prétendu forfait.

Lorsqu’Israël se révolte, au pied même du Sinai, contre le Dieu vivant, dont il vient d’entendre la voix au sein des foudres et des éclairs, dans la plus éclatante et la plus solennelle révélation qui se soit produite devant le genre humain, la colère du Seigneur s’enflamme contre le peuple rebelle. La génération qui a pu douter des promes.ses divines et blasphémer contre l’Éternel, cette génération est impitoyablement condamnée; elle périra dans le désert, au milieu des labeurs, des fatigues, des combats et des épreuves de toute nature. Mais les fils, innocents du crime de leurs pères, ne subiront pas les effets de celte sentence effrayante ; ils entreront dans la terre promise, et ils s’abreuveront à ces ruisseaux de lait et de miel qui sont refusés à leurs pères.

A en croire, au contraire, les accusateurs du Judaïsme, (|uand il s'agit de la condamnation du Christ, tous les sentiments de justice auraient été bouleversés. Les auteurs de la sentence de mort, les véritables coupables, s’il en existe, sont épargnés, et ce sont leurs fils, qui, au bout d’un siècle, arrachés à leur patrie, dispersés parmi les nations, honnis, persécutés, en butte à la haine, au mépris et aux violences des gouvernements

liberté de conscience et condamnait toutes les mesures oppressives dont ils avaient pu Ctre l’objet.

et des peuples, deviennent les victimes expiatoires d’un

crime ([ii’ils n’ont pas commis !

Non, la condamnation des fils d’Israël pour le péché hypothétique de leurs pères, la longue persécution qui aurait fait de tous les peuples de la terre les exécuteurs des hautes œuvres de la Providence, n’ont certainement par leur cause dans la malédiction de ce Dieu clément et miséricordieux, qui ne se manifeste aux mortels que j)ar ses inépuisables bienfaits.

Nous mêlons trop souvent son nom sacré à nos faililesses et à nos passions ; nous en faisons volontiers le complice de nos haines et de notre fanatisme ; nous osons même justifier nos forfaits, en affectant de les commettre « pour la plus grande gloire de Dieu. » Non ! Dieu n’est pas solidaire de ces actes impies, de ces guerres sanglantes, de ces réciproques anathèmes dont la religion est le préte.xte mensonger. Toutes ces luttes fratricides sont en abomination aux yeux de l'Eternel. Le Grand, le Tout-Puissant, l’Infini n’a pas besoin de nos bras ni de nos armes pour venger sa majesté outragée ; il n’a pas besoin de transformer en bourreaux les enfants de la terre, de susciter l’inimitié entre les frères, de semer la discorde parmi les hommes, pour punir ceux qui ont violé ses saintes lois.

Hélas ! nous ne réfléchissons pas que c’est façonner Dieu à notre image, c’est l’abaisser à notre niveau, que de lui attribuer l’inspiration de nos fureurs antifrater-

LES DÉICIDES, nelles. Non , la guerre ne vient pas de Dieu ! Non , le fanatisme ne vient pas de Dieu ! Non, la persécution ne vient pas de Dieu ! Depuis le commencement des âges, il souffre que l’homme, sous l’influence de sa liberté, se courbe devant des idoles faites de bois et de pierre, se crée des fétiches monstrueux et difformes, se livre à des cidtes épouvantables, sacrifie des victimes humaines et ses propres enfants à d’affreuses divinités ; il ne failpoiiit tonner ses foudres vengeresses sur les races coupables de tels excès ; il se contente de les éclairer peu à peu, de leur montrer au loin la vérité resplendissante, et de les a|ipeler à lui par la raison, par la voix de la conscience, ]>ar l’aspect saisissant des phénomènes qui les entourent. Et ce Dieu, si plein de mansuétude et de tolérance pour l’idolâtrie obstinée, qui accorde chaque jour à ceux ([ui croient en lui, comme à ceux qui le dédaignent et blasphèment son nom, la vie, la chaleur du soleil, le pain quotidien, tous les dons et toutes les jouissances delà nature splendide, ce Dieu se serait montré tout d’un coup animé d’une haine éternelle contre le peuple qu’il a choisi, contre ses serviteurs de prédilection, parce qu’ils auraient eu le tort de ne pas attribuer une nature divine à celui qui venait leur prêcher une loi contraire à l’immortelle promulgation du Sinaï !

Non ! la volonté de Dieu est étrangère aux violences dont Israël a été si longtemps la victime. Cette persécution a des causes exclusivement humaines ; elle résulte d’événements à la fois politiques et religieux, dont seuls.

la passion ou l’aveuglement ne veulent pas de se rendra

compte.

Voici quelle est la raison politique.

Nous avons dit la lutte héroïque que la Judée soutint contre Rome maîtresse du monde. Cet empire gigantesque, devant lequel tout avait cédé, trouva tout à coup devant lui une résistance à laquelle il n’était pas habitué. Vainement envoyait-il ses meilleures armées et ses plus grands capitaines ; la Judée, courbée par la force, se redressait sans cesse sous le joug, et, saintement insurgée, contraignait ses vmnqueurs à une guerre perpétuelle. Les Juifs ne combattaient pas seulement pour leur patrie ; ils défendaient leur foi religieuse, leur culte, leur Dieu, c’est-à-dire leur avenir tout entier et celui du genre humain ; ils opposaient aux Romains étonnés une constance, une énergie, une indomptable fermeté qui, pendant près d’un siècle, tint en échec toutes les forces de la Rome impériale. La colère des empereurs et du peuple romain fut portée à son comble en voyant que, seul, un petit peuple refusait de se soumettre aux dominateurs de l’univers. Tacite nous a conservé la trace et le souvenir de ce sentiment irrité. « Ce qui augmentait la rage « des Romains, dit-il, c'était de voir que, seuls, les Juifs « n’avaient pas encore cédé : Augebat iras quod soli Ju- « dœi non cessissent » Aussi, quand Israël fut vaincu, ‘ Tacite, liv. V, ch. x.

LES DÉICIUES.

quand Jérusalem ne fut plus qu’un monceau de ruines, un immense cri d’allégresse retentit d’un bout à l’autre du monde romain, et Rome consacra par un arc de triomphe la mémoire de ce grand événement.

Ce fut là une première cause de haine entre les vainqueurs et les vaincus. Les Césars comprenaient bien que, même dans les fers, même arrachés à leur patrie, les Juifs resteraient indomptables, et que, tournant toujours leurs regards et leurs cœurs vers Jérusalem, ils ne cesseraient d’ourdir des complots et de tenter des insurrections pour reconquérir et reconstituer le sanctuaire de l’Eternel. Bientôt, en effet, la terrible révolte de Bar Kokébas mit en péril l’empire déjà menacé de loin par le flot montant des hordes barbares.

La politique, le soin de leur propre conservation, conseillaientaux Césars d’user d’une rigueur exemplaire contre l’agitation permanente des Juifs. On multiplia à leur égard les sévérités et les violences. On leur interdit d’aller pleurer sur les ruines de l’antique sanctuaire ; on les dispersa aux quatre coins de l’empire ; on les livra aux travaux et à l’ignominie des esclaves ; on édicta contre eux des lois impitoyables, leur défendant même de lire la Bible et leurs livres traditionnels. En un mot, on prit, envers ces grands vaincus, les moyens énergiques que le pouvoir menacé prend contre ceux qu’il considère comme ses ennemis.

Les Juifs étaient, en effet, des ennemis! Si les Ro-

LliS DÉICIDES.

mains ne leur pardonnaient pas leur patriotique défense et leurs incessantes rébellions, ils ne pardonnaient pas aux Romains la destruction de la ville sainte et les rigueurs tyranniques qu’ils faisaient peser sur eux seuls, parmi les innombrables sujets de l’empire. Ainsi naquit, se développa et s’envenima chaque Jour une haine égale chez les dcmlnatears et chez les vaincus.

Et, des gouvernants, celte haine descendit bientôt parmi les gouvernés. Le peuple romain s’habitua à considérer les Juife comme un peuple dangereux et maudit, qu’il fallait dompter à tout prix, poursuivre et anéantir, parce qu’il était l’ennemi irréconciliable de l’empire, l’ennemi du genre humain.

Être l’ennemi de l’empire, c'était, en effet, à cette époque, l’être du monde entier. Rome tenait en ses mains le sceptre de la domination universelle ; elle était la tête et la reine de tous les peuples connus qu’elle traînait à son char triomphal. Aussi, partout où les exilés de Sion portaient leurs pas errants et leur sombre défeiite, ils trouvaient les Romains toujours implacables, les farouches proconsuls, les généraux encore frémissants du long échec de leurs légions de Judée, c’est-à-dire la loi oppressive, Tesprit de colère, de vengeance et de persécution.

Partout, au nord comme au midi, au levant comme à l’occident, dans les déserts africains comme dans les riches contrées de l’Asie, chez les Bretons séparés de tous les continents comme chez les Scythes du Pont-Euxin, dans

les forêts de la Germanie comme dans les c’uauips druidiques de la Gaule, partout les aigles, les drapeaux, les faisceaux et les agents de Rome se dressaient aux yeux des douloureux proscrits, avec leurs menaces, leurs violences et leurs anathèmes opiniâtres.

Une cause religieuse vint, dès l’époque romaine, se joindre à ces motifs de persécution et de rigueurs politiques. Les peuples, jusqu’alors vaincus par les Romains, étaient des nations païennes ayant à peu près la même mythologie, le même culte, les mêmes croyances que leurs vain(jueurs. Pour la première fois, dans la lutte contre les Juifs, les Romains se trouvèrent en face d’une résistance religieuse et d’un principe nouveau. Les Hébreux, en effet, défendaient bien moins leur territoire que leur foi ; c’est là ce qui décuplait leur courage et leurs forces. Les Romains comprirent aisément que la religion était le secret de l’héroïsme de ce peuple étrange, et tous leurs efforts tendirent à détruire le culte et la loi d’Israïd. Des statues furent placées dans le temple de Jérusalem ; on tenta de substituer au culte de l’Éternel l’idolâtrie romaine, Ces [irofanations ne firent qu’exciter l’énergie et le désespoir des défenseurs delà Judée.

Rome ne voyait pas d’ailleurs sans étonnement et sans émotion cette religion si différente de celle que le monde

entier pratiquait, si simple, si contraire à toutes les idées universellement admises sur la nature des dieux et sur leurs rapports avec les hommes. U n secret pressentiment lui disait que le Dieu inconnu qu’adorait Israëldevait chasser les divinités du paganisme et régner seul sur cette terre immense qu’elle foulait d’uu pied triomphant. Ce que la Grèce avait fait à l’égard de Socrate, cet autre révélateur du Dieu unique et infini, Rome le fit sans pitié à l’égard des Juifs. De même qu’ Athènes avait lancé sur l’illustre philosophe les sarcasmes d’Aristophane, de même Rome lança sur les Juifs les railleries, lesépigrammes, lesdédains de ses poètes et de ses écrivains. Tous les satiriques de l’empire se sont épuisés en traits moqueurs et méprisants contre les Hébreux, tandis que les plus graves historiens, et parmi eux Tacite lui-même, répandaient dans le peuples les idées les plus fausses sur les traditions et les principes religieux d’Israël. N’allaient-ils pasjusqu’àaffirmer qu’au fond du Saint des saints, du mystérieux asile où le grand prêtre prononçait, dans les jours solennels, le Nom Ineffable, on cachait aux regards profanes et l’on adorait en secret la tête d’un âne ‘ ?

D’ailleurs, pour le gouvernement et pour le peuple, les Juifs n’étaient pas seulement une secte dont les doctrines et la foi religieuse restaient incompréhensibles et cachées, c’étaient les contempteurs des dieux du paganisme, c’étaient les adversaires implacables de ce polythéisme matérialiste qui était alors le dogme de la société ' Tacite, llisloires, liv. V, cli. iv et suiv.

entière et la base même de son organisation. Les prêtres païens, plus clairvoyants encore que les Césars, et plus inquiets sur les dangers que l’apparition du monothéisme faisait courir à leurs théories idolâtres, ameutaient contre les Juifs la plèbe facile à entraîner, en même temps qu’ils conseillaient aux empereurs des rigueurs excessives.

Ainsi la différence de religion creusa de plus en plus l’abîme que la politique avait déjà si profondément ouvert entre les Romains et les Hébreux.

Une équivoque fatale augmenta encore, à cet égard, l’inimitié réciproque.

La secte chrétienne, à son début, ne se distingua des Juifs par aucun signe extérieur et caractérisé. Le nom de Juifs désignait indifféremment les apôtres de l’Évangile et les observateurs de la loi du Sinaï ; il comprenait tous les individus originaires de Judée, sans qu’on recherchât s’ils se rattachaient à la'foi nouvelle du Christ, ou s’ils continuaient à suivre l’antique loi paternelle que les réformateurs chrétiens avaient entrepris de modifier.

Or nous avons vu que le Christianisme était animé vis-à-vis du monde romain d’une ardeur de prosélytisme que rien ne pouvait arrêter. Sesapôtres et ses néophytes, formant dans les sombres abris des catacombes de véritables sociétés secrètes, menaçaient l’ordre politique et religieux d’une prochaine décomposition.

îo ■

On sait comment les empereurs et les pontifes romains répondirent à cette tentative révolutionnaire qui devait néanmoins triompher. Ils firent périr par milliers, dans les amphithéâtres, dans les catacombes, les adeptes des nouvelles doctrines. Le sang coula à flots; les martyrs furent innombrables. Ou lâcha sur eux 'les bêtes fauves des cirques, et cette autre bête fauve, terrible, farouche, altérée de meurtre et de carnage qui se nomme « la populace. »

Mais les Juifs, confondus sous le même nom que les Chrétiens, furent aussi confondus dans le même arrêt de mort, frappés dans les mêmes massacres, livrés comme eux à d’épouvantables supplices, aux coups des gladiateurs, aux dents des animaux féroces, et la persécution qui atteignit les apôtres du Christ retomba, inintelligente et aveugle, sur ceux-là mêmes que les Chrétiens accusaient d’être les meurtriers de leur Dieu !

Avons-nous dans cette rapide analyse suffisamment fait connaître les causes toutes humaines qui, dans la Rome impériale, avaient excité contre les restes infortunés d’Israël la colère des nations païennes ? La lutte acharnée du peuple hébreu ; ses Incessantes révoltes ; les dangers qu’en de nombreuses circontances il fit courir à l’empire ; sa doctrine monothéiste si étrange au milieu du polythéisme antique etquiétait, pour la société d’alors.

un péril bien autrement redoutable ; la haine qui poursuivit les premiers Chrétiens et dans laquelle il fut enveloppé, ne sont-ce pas là des raisons suffisantes pour expliquer, dans l’ordre naturel des choses, la persécution, le mépris, les outrages dont les Juifs ont été victimes sous la domination romaine ?

Voyons si leur triste situation dans le monde devenu chrétien ne s’explique point par des motifs aussi évidents et tout aussi humains, sans qu’il soit besoin de croire à une punition surnaturelle qui insulterait à la justice et à la miséricorde infinie du Dieu vivant.

Lorsque le Christianisme, sortant enfin des catacombes, saisit le sceptre de l’empire et monta radieux, avec Constantin, sur le trône des Césars, il trouva dans le monde entier, à tous les degrés de l’ordre social, les sentiments hostiles répandus contre les Juifs par une tradition déjà plusieurs fois séculaire, et il ne crut pas devoir répudier à cet égard l’héritage de la Rome païenne.

L’eùt-il voulu, peut-être >1 n’en aurait pas eu le pouvoir. Le Christianisme ne triomphait, en effet, que de l’idolâtrie, et parmiles peuples païens. Les Chrétiens n’ont jamais été que des polythéistes convertis. C’est même ce quia fait la grandeur de l’apostolat chrétien, d’avoir ramené toutes les mythologies antiques sous la doctrine de

m LES DlilClDES.

l’Evangile, lequel, pour s’être considérablement écarté de la loi du Sinaï, n’en est pas moins un des rameaux et une provenance immédiate de l’arbre sacré dont le Judaïsme forme le tronc vigoureux.

Pour accomplir sa mission et atteindre son but, le Christianisme prit la société ancienne telle qu’elle était constituée, avec ses lois, sa hiérarchie, ses institutions de toute nature, ses préjugés et ses faiblesses. Il sut, afin de conquérir la puis^auce suprême, se plier à l’esprit du temps. De même que, plus tard, un autre ambitieux illustre s’écriait : « Paris vaut bien une messe, » le Christianisme primitif trouva que Rome, c’est-à-dire la domination du monde connu, valait bien quelques concessions. Lui qui était venu au nom de la liberté et de la fraternité universelles, il transigea avec l’autorité absolue, et, satisfait de régner à côté des empereurs, il laissa la société divisée, comme auparavant, en maîtres et en esclaves, en tyrans et en ilotes, en possesseurs d’immenses territoires et en prolétaires manquant de pain. Il réserva pour le monde futur et pour l’époque mystérieuse de la vie d’outre-tombe ses plans merveilleux de société égalitaire. Lui qui était venu au nom de l’humilité évangélique et qui avait dit ; « Mon royaume n’est pas de ce « monde, » il transigea avec la superbe hiérarchie païenne, organisa, suivant les lois et les institutions de Rome, le nouveau pontificat, et fit passer dans la nouvelle Eglise les formes, les titres et la pompe des cultes polythéistes. Lui, enfin, qui était venu au nom du Dieu unique, im-

matériel, invisible et infini, il transigea avec la pluralité des dieux. Le principe trinitaire, tout en maintenant l’idée de l’unité divine, l’appropria et la rendit plus accessible pour des peuples dès longtemps habitués à de nombreuses divinités, à des dieux-hommes, au culte des images, à toute une mythologie séduisante, aimable et profondément artistique.

Ainsi, en toutes choses, le Christianisme fut une habile et heureuse transaction, et l’on peut dire qu’il reçut de la société romaine autant, peut-être plus, que ce qu’il lui donna.

Parmi les passions et les préjugés que le Christianisme trouva tout développés dans le monde païen et trop enracinés pour qu’il crût pouvoir les détruire, il faut compter l’antipathie générale des peuples romains contre les Juifs. Il n’eut aucune raison pour combattre, soit dans les régions du pouvoir, soit parmi les masses, la haine qu’inspiraient les proscrits de Sion ; il avait, au contraire, de nombreux motifs pour l’entretenir.

Tous les chefs de la nouvelle religion, tous les prêtres de la nouvelle Église étaient eux-mêmes Romains. Depuis longtemps avaient disparu les premiers apôtres qui s’enorgueillissaient d’être Hébreux. Il n’y avait plus aucun Juif parmi les membres du clergé de Rome chré-

LES DÉICIDES, tienne ; tous, nés parmi les populations ennemies d’Israël, lis avaient sucé, dès l’enfance, les mêmes sentiments de réprobation contre les vaincus de la Judée, et leur nouvelle fo: n’avait pu atténuer cette animosité originaire. Aux raisons politiques qui, sous ce rapport, leur , étaient communes avec tous les citoyens de l’empire, s’en joignait une particulière et bien autrement influente.

Les Juifs étaient, en effet, pour le Christianisme victorieux une protestation vivante, étemelle, indomptable. — Par toutes leurs doctrines, par toutes leurs affirmations, ils disaient à la religion du Christ : « Tu es mensonge. » Ils criaient sous le joug et au milieu des supplices : « Il n y a qu’un Dieu. » Ils reprochaient aux apôtres et aux sectateurs de l’Évangile d’avoir défiguré le sens et le texte des Écritures sacrées dont ceux-ci prétendaient faire sortir la vérité de leur apostolat, l’annonce et la révélation de leur Messie. Ils déclaraient que Jésus n’étaitqu’un homme, qu’unréformateur hardi. Ils qualifiaient de blasphème l’idée d’en vouloir faire une divinité. Ils applaudissaient enfin à la sentence de mort prononcée contre ce novateur qui avait voulu renverser la loi donnée par l’Éternel. Ainsi, à tous ces points de vue, ils étaient la négation éclatante, obstinée, de tous les principes sur lesquels reposait la religion chrétienne.

Le Christianisme eut à lutter, dès ses premiers pas, contre de puissantes hérésies, mais l’opposition qui venait des Juifs était à coup sûr la plus redoutable, car elle

attaquait la doctrine chrétienne dans son essence même.

Combattre par la persuasion les objections que le Judaïsme souleva, dès les premiers temps, contre les dogmes chrétiens, était une entreprise qui bientôt fut reconnue impossible, car les Juifs ne voulurent ni se laisser convaincre ni se convertir. Fidèles à leur antique loi, dont ils serraient sur leurs cœurs le code vénéré, ils résistèrent à toutes les tentatives du prosélytisme, à toutes les menaces des persécuteurs, et ils passèrent ainsi à travers les peuples, élevant une protestation éternelle contre le Christianisme triomphant.

Il n’en fallait pas tant pour envenimer encore le ressentiment des Romains contre les défenseurs de la Judée, contre les agitateurs de l’empire. Les christianisés de la société païenne devinrent farouches envers leurs anciens ennemis. A l’hostilité politique s’ajouta promptement le fanatisme religieux, et, pour consolider leur puissance, les évêques chrétiens ne crurent pas devoir modérer les passions populaires. Partout la foule fut déchaînée contre les débris d’Israël. Ceux qu’on lui signalait auparavant comme des conspirateurs dangereux, comme les contempteurs des divinités de l’Olympe, furent signalés maintenant comme des Déicides, qui avaient mis à mort le révélateur de l’Évangile, le rédempteur et le libérateur de l’humanité tout entière.

Une fois lancée dans cette voie de cruautés et de sinis-

très représailles, la société romaine ne s’arrêta point. La chasse au Juif commença à tous les points de l’horizon antique, et l’aurore sanglante du moyen âge se leva pour les infortunés martyrs de Jérusalem. Triste et sombre période où la haine des Romains idolâtres et des païens convertis, unis dans un même sentiment de passion et de haine, n’a pas laissé un seul moment de trêve, de sécurité ni de repos aux descendants d’ Abraham, d’Isaac et de Jacob, à la race qui avait donné au monde, par le Décalogue et par la Bible, la lumière et la vérité. Il a fallu arriver à la fin du dix-huitième siècle, à une époque où les principes du droit humain ont triomphé de nouveau au milieu des convulsions d’une révolution sociale, pour que la persécution s’arrêtât aux cris de la conscience indignée et pour que les prétendus Déicides reprissent enfin , parmi les sociétés civilisées, leur titre et leurs droits d’hommes libres. Mais que de douleurs, que de calamités, que de sacrifices sanglants, que de tortures et que de massacres durant cette terrible époque du moyen âge, dont chaque jour est marqué, pour Israël, par des dates funèbres !

Quand les faits ont une pareille évidence, quand le fanatisme et la persécution naissent si manifestement de préventions populaires et de sentiments de vengeance, pourquoi associer le nom de Dieu à ces passions et le rendre complice des erreurs et des crimes des hommes ?

Réduite aux proportions d’un fait purement humain, ■ nous comprenons la persévérance de cette haine acharnée entre les vainqueurs et les vaincus, entre les bourreaux et les victimes. L’histoire nous en révèle d’aussi terribles, d’aussi persistantes chez des peuples ennemisqui n’avaient pas, pour se détester, autant de motifs que pouvaient en avoir les destructeurs de Jérusalem et les exilés delaJudée, l’Évangile dominateur et l’ Ancien Testament opprimé. On voit avec étonnement, même de nos jours, des races entières se poursuivre de siècle en siècle, se combattre et s’entre-détruire, sans relâche et sans merci. Ce n’est pas seulement â l’époque de la décadence romaine que le fanatisme religieux a suscité des guerres fratricides et armé les uns contre les autres les membres de la famille humaine. Ces luttes sacrilèges s’expliquent, sans se justifier, par les instincts dépravés qui inspirent le cœur de l’homme et les actes des peuples. Le cri sinistre ; « Mal- « heur aux vaincus ! » a été jusqu’à nos jours la loi et la règle du droit des gens, et les plus barbares moyens ont été mis au service de cette doctrine antisociale. L’heure est enfin venue où des principes plus généreux sont consacrés par les peuples modernes ; mais ne nous étonnons pas si, là comme en toutes choses, il a fallu longtemps à la vérité pour dissiper les préjugés et les erreurs.

C’est de cet anathème contre les vaincus que les fils d’Israël ont été les victimes, dès les premiers temps qui

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ont suivi la ruine de la ville sainte. L’antagonisme religieux a joint ses violences à cette cruelle doctrine du droit ancien, et les Juifs, considérés partout comme des ennemis de l’État et de la religion, ont traîné de ville en ville, de royaume en royaume, leur existence errante et menacée, partout méprisés, partout repoussés, partout maudits. C’est ainsi qu’en voyant ces persécutés toujours dans l’opprobre et dans l’asservissement, les masses se sont peu à peu habituées à les regarder comme des déshérités du Dieu vivant, et à accepter, en explication de ce long et effrayant désastre, la pensée qu’ils expiadent le crime imputé à leurs ancêtres : la condamnation du Christ.

Voilà par quel enchaînement fatal de faits et d’idées ont germé et grandi successivement les préjugés contre les Juifs.

La politique et les passions religieuses ont, seules, inspiré les sentiments haineux qui les ont poursuivis à toutes les époques et dans toutes les contrées. Il n’est pas permis de profaner la majesté de Dieu en la solidarisant avec les cruautés des hommes.

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