CONCLUSION
Jetons maintenant un regard en arrière et mesurons la route que nous avons parcourue.
La question que nous avions posée, en repoussant avec une légitime émotion l’accusation de « déicide » qui, depuis dix-buit siècles, pèse sur le peuple juif, était celleci : « Est-il vrai que les Juifs aient su ; est-il vrai qu’ils aient pu savoir que Jésus était Fils de Dieu et Dieu luimême ? S’ils ne l’ont pas su, si aucune preuve de divinité ne leur a été accordée, comment peuvent-ils être coupables ? »
A cette question l’Évangile a répondu. Nous avons accepté le livre chrétien sans discussion, sans critique, sans réserve. Nous n’avons voulu ni le contester ni le contrôler. Nous n’avons pas fait ressortir, avec l’école voltairienne, les nombreuses contradictions ni les flagrantes erreurs que présentent les quatre récits évangéli-
316 LKS DÉICIDES,
ques. Nous n’avons point, avec Strauss et l’école allemande, attribué à ces récits un caractère mythique qui range l’histoire du fils de Marie dans la catégorie des fables et des légendes. Nous n’avons pas, comme Renan, dépouillé la vie du fils de Marie des faits surnaturels dont elle est pleine. Nous n’avons pas mis davantage en question la vérité des dogmes chrétiens ni blâmé le Christianisme d’avoir admis la divinité de Jésus. Non ! la question était, à nos yeux, supérieure à ces controverses théologiques. Nous n’avions point à rechercher ce qu’il y a de vrai ou de faux dans les doctrines de l’Eglise ; nous ne voulions que venger enfin une race opprimée que l’on proscrit, depuis près de deux mille années, sous le prétexte qu’elle a volontairement mis à mort un Dieu qui était venu s’offrir en sacrifice pour le salut du genre humain.
Nous n’avons pas même apprécié s’il est croyable qu’un Dieu, la puissance, la justice et la bonté infinie, "ait eu besoin, pour sauver l’humanité, de revêtir une forme mortelle et de se faire tuer par des hommes cruellement choisis par lui pour être les instruments de cette sanglante expiation et voués ensuite, par cet acte fatal, à l’exécration des peuples. Négligeant tous ces graves problèmes, acceptant, dans son sens textuel, le livre lui-même dont on a fait le témoin et l’accusateur du peuple juif, nous avons loyalement interrogé ce livre, le seul qui nous reste de cette mémorable époque ; nous lui
avons demandé comment, par quels signes, par quelles paroles, dans quelles circonstances Jésus s’était révélé aux Juifs ; à quels traits caractéristiques les habitants de la Judée, alors palpitants dans l’attente et l’espérance du Messie, fils de David, avaient pu reconnaître en lui l’envoyé de l’Éternel, le Verbe divin fait chair, le Dieu manifesté sous une figure humaine.
Toute la vie du fils de Marie, depuis l’instant de sa conception jusqu’au moment de sa résurrection, a successivement passé sous nos yeux. — L’Evangile nous a démontré que jamais le peuple n’a été témoin des miracles que l’on prétend s’être accomplis, et qui, seuls, pouvaient déterminer, dans les conditions de cette époque, dans les masses comme parmi les chefs des Hébreux, une foi sérieuse et durable. Toujours nous avons vu, au contraire, le Dieu descendu sur la terre, s’entourer de mystère et d’ombre, réaliser dans un secret profond e pour quelques rares adeptes, ses révélations les plus décisives , recommander à ses disciples la plus religieuse discrétion et refuser obstinément aux Juifs le signe divin qu’ils ne cessent de solliciter.
Sa naissance merveilleuse a lieu dans une crèche solitaire ; sa vocation céleste, au moment où il reçoit le baptême des mains de Jean-Baptiste, n’est qu’une vision qui lui est toute personnelle ; sa transfiguration sur le mont Thabor n’a pour témoins que deux disciples auxquels il prescrit le silence le plus absolu ; sa résurrection s’accom-
LES DÉICIDES, plit en dehors de tout regard humain, et ses plus fervents apôtres n’y croient que sur des preuves matérielles que d’ailleurs personne autre, en Israël, n’est appelé à vérifier.
Cette divinité clandestine pouvait-elle être admise par les Hébreux lorsqu’on voit, en tant d’occasions, les disciples les plus intimes en douter eux-mêmes et protester contre les déclarations de Jésus ? Il nous semble qu’après l’examen des textes que nous avons cités, il faut avoir un parti pris bien opiniâtre pour ne pas se prononcer en faveur du peuple juif.
• Quant aux miracles opérés par le fils de Marie, quant à la sublimité de ses prédications morales, quant aux réformes importantes qu’il voulait introduire dans les mœurs et les usages de son époque, nous avons prouvé jusqu’à la dernière évidence qu’ils suffisaient sans doute pour le faire vénérer comme un grand prophète, mais non pas pour lui attribuer un caractère divin, ni pour lui faire partager la puissance de Dieu, dans l’esprit des adorateurs de l’Unité absolue.
Oui ! Jésus de Nazareth était, aux yeux des Juifs contemporains, un nouveau et radieux prophète. Ses paroles, ses idées rappelaient et ressuscitaient en Israël, en leur donnant une plus haute portée et une forme encore plus
pure, les enseignements et la forte tradition des Isaïe et des Ézéchiel. Le peuple, depuis longtemps jouet d’une foule d’imposteurs qui avaient audacieusement usurpé le titre sacré de « Nabi » , saluait avec bonheur, dans le fils de Marie, un véritable voyant, un profond réformateur et un admirable moraliste. Il ne cessa de l'entourer de son respect, de l’accueillir par d’enthousiastes ovations, jusqu’au jour où, l’entendant se proclamer Dieu et briser ainsi un des plus grands principes de la révélation sinaïque, il se tourna aussitôt contre lui et demanda d’une voix unanime que ce « blasphème » fût puni de mort.
Et aujourd’hui encore, après dix-huit siècles de luttes, de guerres, de persécution et de martjTe, c’est là la seule question entre Israël et le monde chrétien.
Jésus, prophète, au lieu d’ètre Dieu, serait acclamé et honoré par les Juifs comme il l’était dans l’ancienne Judée, lorsqu’il entrait à Jérusalem, aux cris de joie de la foule empressée, lorsque les magistrats n’osaient prendre à son égard aucune mesure sévère, de crainte de contrarier les vives sympathies du peuple, avide d’entendre la parole du prophète de Nazareth.
En dehors des mystères de l’incarnation, de la naissance, de la mort et de la résurrection de Jésus-Dieu, il n’est rien, dans l’Évangile, que le Judaïsme repousse systématiquement ; car, nous ne saurions trop le redire, ces principes d’amour du prochain, de charité et de mo-
LES DÉICIDES, raie universelle qu’ordonne le fondateur du Christianisme, appartiennent en entier à la Bible et aux docteurs hébreux. Israël renierait sa propre croyance et sa séculaire tradition s’il ne reconnaissait pas, dans les discours du réformateur Nazaréen, l’inspiration et l’écho de sa foi constante depuis la promulgation du Sinaï.
Maintenant ce sera toujours une incompréhensible énigme pour le peuple juif que Jésus, ou soit le Messie espéré, venant principalement en ce monde pour délivrer Israël, n’ait pas voulu ou n’ait pas pu accomplir cet affranchissement, but essentiel de sa mission humaine.
Eh quoi ! la parole divine avait dit que le fils de David, l’oint de l’Éternel, viendrait libérer le peuple juif et faire éclater dans le monde le flambeau de Sion, et la venue de Jésus n’a eu d’autre résultat que de plonger Israël dans de nouveaux malheurs et sous une oppression plus cruelle !
On reproche, il est vrai, aux Juifs d’avoir attiré ces calamités sur leur tête par leur incrédulité et par la condamnation de Jésus.
Mais les prophéties divines ne parlaient ni de ces doutes ni de ces résistances. Elles affirmaient qu’au jour de l’avénement du Christ, Israël serait triomphant et du joug de l’étranger et des erreurs païennes ; que les na-
lions se courberaient sous le sceptre de David, et que le nom du Dieu UN serait adoré jusqu’aux extrémités de la terre.
Nous le demandons à tous les esprits sincères : est-il possible que les Juifs aient pu voir, dans les paroles de Jésus, dans les actes de sa vie ét dans les faits postérieurs à sa mort, l’accomplissement de ces promesses solennelles (|ui étaient leur espérance et leur soutien ? Ce peuple, qui devait être sauvé par la venue du Messie, a été frappé de nouveaux désastres. Arraché du sol de la patrie, massacré par les armées romaines, il a vu renverser et réduire en un monceau de ruines le temple du Dieu vivant, la ville sainte qui devait être le centre et la reine du monde entier, « la maison de prière de toutes les «nations ». lia été traîné en exil, en esclavage, livré aux plus affreux supplices. Il est devenu le point de mire de tous les outrages, de toutes les haines, de toutes les calomnies qu’a pu inventer contre lui le fanatisme politique et religieux. — Lui, l’élu de Dieu, le fils préféré de l’Eternel, il s’est trouvé être désormais le maudit, le déshérité, le paria parmi ses frères. Et les souffrances se sont accumulées chaque jour sur sa tête. Plus de repos, plus de pardon, plus de bonheur ! El il aurait reconnu une œuvre divine, il aurait vu la main du Messie Sauveur dans le malheur qui l’accablait! Non, il resta convaincu avec raison qu’il était la victime de jmssions humaines dans ce qu’elles avaient de plus inique, et, gémis-
si
sani, il continua d’allenclre le jour solennel de la réparation.
L’état général de la société l’empêchait aussi de proclamer en Jésus le Fils de Dieu et le Messie ? L’avénemenl du Rédempteur devait, d’après toutes les promesses prophétiques, marquer, pour le monde entier, une ère de paix et de tolérance universelle ; or, depuis que le Christianisme s’était fondé, depuis qu’il avait conquis l’empire universel, la terre semblait livrée plus encore qu’auparavant à la guerre, à la dispute, à tous les excès du fanatisme. — Lutte entre tous les principes et toutes les doctrines ; lutte des peuples et des rois ; lutte des sectes religieuses ; intolérance et persécution à tous les degrés de l’échelle sociale : révolutions sanglantes ; terribles et incessantes convulsions ; le nom de Dieumêlé à toutes les œuvres de sang et servant à justifier les plus effroyables cruautés ; des peuples entiers, des races nombreuses, exterminés au nom de la religion ; eu un mot, la discorde brandissant ses torches enflammées sur l'humanité tout entière; tel est le tableau que la société religieuse a présenté depuis dix-huit siècles.
Eh bien ! devant cette anarchie morale, devant ces passions déchaînées, Israël, en butte d’ailleurs aux plus douloureuses épreuves, errant, dispersé au sein des nations, proscrit et exécré dans tous les temps, sous tous les règnes, dans tous les pays et sous tous les deux, pouvait-il croire à la divinité de la religion au nom de
LES DÉICIDES, laquelle toutes ces choses terribles s’accomplissaient? Pouvait-il croire à l’avénement de l’ère de Justice et de Bonheur universel qui lui était annoncée comme signe révélateur des jours messianiques?
Mais les malheurs du peuple juif, dit-on, sont l’expiation de son crime : il a fermé les yeux à la lumière, il a tué un Dieu, il a refusé le salut qui lui était offert ; et il subit, depuis dix-huit siècles, le châtiment de ce forfait.
Est-ce bien lui qui a fermé les yeux à la lumière, lui qui attcnJait avec une si fiévreuse ardeur le libérateur prédit ? Ou plutôt n’est-il pas désormais évident, tout ce qui précède n’a- 1- il pas irrésistiblement démontré que ce lit)érateur n’a pas voulu ou n’a pas pu se révéler aux Juifs,
. et que ceux-ci ont été systématiquement tenus dans l’ignorance de tout ce qui pouvait les éclairer sur la personne, la nature et la mission réelle du Dieu incarné, du Christ sauveur?
Et il fallait bien qu’il en fût ainsi dans la donnée originaire et traditionnelle de l’hlgtise chrétienne. Ce qui r , constitue, en effet, l’essence et ce quia fait la grandeur et le succès du Christianisme parmi les nations païennes, c’est ([ue Dieu lui-même, l’Infini, l’h'ternel, est verni
Digilized by Coogle
souffrir sur la terre [>our racheter rhumaiiité pécheresse. Supprimez la passion et la mort de l’Être divin, sous sa forme humaine, et le Christianisme n’a plus de base, plus de but, plus de résultat. Ne cherchons pas ici ce que cette doctrine a de mystérieux et d’inexplicable aux yeux de la raison humaine. Constatons seulement que, dans le système chrétien, l’humanité ne pouvait être rachetée que par le sacrifice volontaire d’un Dieu qui s’est offert en holocauste pour le salut du genre humain. C’est une grande pensée ; c’est une magnifique espérance pour ceux qui ont la foi. Mais qu’en résultet-il? Que si les Juifs, malheureusement choisis pour être les instruments de cette œuvre expiatoire, n’avaient point prononcé la condamnation de Jésus, le but divin était manqué, l’humanité pécheresse continuait à être la proie de l’esprit du mal, et le Christianisme était étouffé dans son germe. Qu’en résulte-t-il encore ? Que Jésus, vivant j)aisiblement sur le sol de la Judée, toléré par les pouvoirs publics, admiré par le peuple, grossissait simplement la phalange des prophètes d’Israël, mais n’était le point de départ ni d’une nouvelle religion, ni surtout de cet immense mouvement de prosélytisme qui a envahi et dominé enfin le monde romain. Les apôtres, n’étant pas repoussés par les fidèles du Judaïsme, n’auraient pas été porter l’Evangile aux Gentils, et de longs siècles se seraient écoulés avant que la Bible, même sous le commentaire hasardé des premiers chrétiens, parvînt aux populations païennes.
LES DÉICIDES. 32a
A ce point de vue, le ressentiment des Chrétiens contre les Juifs n’est pas seulement de l’injustice, c’est aussi de l’ingratitude.
Oui ! c’est de l’ingratitude, car c’est par les Juifs, agents aveugles et passifs des grands desseins de Dieu, que le Christianisme s’est fondé, s’est développé et a triomphé dans le monde. La Croix, qui a été l’instrument du supplice, est devenue le symbole de la victoire chrétienne et de la rédemption universelle; et le Calvaire où le Dieu a été mis à mort a resplendi comme un phare éclairé sur les ténèbres du paganisme. Au lieu de persécuter et de maudire les Juifs, les Chrétiens auraient dù les bénir, car, sans l’exécution providentielle et prédestinée de Jésus, que serait le Christianisme ? Que serait l’Evangile ? Que serait la nouvelle doctrine ? Que serait tout ce monde chrétien avec sa splendeur, sa hiérarchie, ses pontifes, ses saints, et cet appareil triomphal sous lequel il tient et subjugue, depuis dix-huit cents ans, presque tous les peuples de la terre ?
Ainsi les développements historiques du Christianisme, loin de vaincre et de dissiper l’incrédulité originaire du peuple juif, ont dû naturellement la fortifler.
Est-ce à dire, cependant, que le Judaïsme ferme obsinémentles yeux à la grandeur de la civilisation chré-
tienne et aux progrès qu’elle a réalisés dans le monde ? Loin de là; s’il n’adore point un Dieu en Jésus, s’il ne voit point dans le Christianisme la réalisation des divines prophéties, il y admire néanmoins, dans l’ordre des faits providentiels, une des plus grandes époques de l’humanité, un pas gigantesque vers le but qu’il poursuit lui-même ici-bas. Expliquons cette pensée comme conclusion de l’importante étude à laquelle nous nous sommes livré.
Au moment où la doctrine chrétienne a été posée par son fondateur, voici quel était l’état moral et religieux du monde entier : le polythéisme dominait sans partage ; il avait pour lui la force matérielle unie à l’assentiment des masses ; il avait pour lui le prestige et l’attrait d'une mythologie aimable, sensualiste, facile pour toutes les faiblesses humaines, et qui, au lieu d’idéaliser ses dieux , leur prêtait toutes les passions des fragiles habitants de la terre. — Le culte du Dieu-Esprit, le dogme de TUnité divine, ne se conservaient que dans un petit coin de la Judée, chez un peuple qui était en infime minorité parmi les nations, et que la singularité de sa religion, le soin jaloux avec lequel il veillait .sur le dépôt sacré de ses croyances, le mépris qu’il affichait pour les idoles étrangères, rendaient odieux à la société païenne.
Les Juifs, évidemment impuissants à réagir contre
rimmense [majorité des races idolâtres, plusieurs fois vaincus dans des luttes inégales, s’étaient concentrés en eux-mêmes et cachaient à Jérusalem le trésor de leur foi, pour le préserver de tout contact et de tout mélange profane. Ils avaient mis une haie autour de la loi divine, la séparant avec une sollicitude farouche des lois sociales et religieuses des nations environnantes.
Ils se bornaient, ainsi, à la défendre contre toute atteinte extérieure, mais ils ne pouvaient concevoir la pensée ni l’espérance de l’imposer au genre humain. C’était bien assez de garantir contre le souffle des vents contraires le flambeau allumé aux sommets embrasés du Sinaï. — Les temps étaient même passés où les prophètes transmettaient aux peuples païens la parole et les ordres de rihernel ; où Jouas commandait la pénitence aux Niniviles ; où Laie, Ezéchiel et Jérémie menaçaient l’Egypte, Edum, Tyr, Babel et Assur. La Judée avait trop de peine à protéger sa croyance unitaire, pour prétendre à l’empire du monde. — Elle se contentait de vivre dans la pureté de ses traditions.
Mais le moment était venu où cette vie intérieure allait même devenir impossible. Les Césars, vainqueurs de tous les pays connus, ne pouvaient souffrir que, seule, la Judée, un territoire restreint et un peuple peu nombreux, échappât à leur domination. Le Polythéisme romain et le Monothéisme juif allaient inévitablement se livrer une sanglante bataille.
Déjà, depuis longtemps, les historiens, les moralistes et les philosophes de Rome et de la Grèce tournaient des regards curieux et ennemis vers ce Judaïsme étrange, dont les dogmes et les principes contrastaient si fort avec ceux dü monde entier ; ils raillaient ces doctrines qu’ils ne pouvaient comprendre ; ils insultaient ce Dieu caché que rien ne révélait aux yeux des mortels ; ils haïssaient ce peuple si différent, par ses mœurs, par ses lois, de toutes les autres familles politiques ; et ils étaient toujours disposés à calomnier et à maudire une religion dont le spiritualisme absolu était la condamnation de leurs croyances matérialistes. Philon, à Alexandrie, Josèphe, à Jérusalem et à Rome, avaient défendu avec courage et dévouement la doctrine juive attaquée, diffamée et persécutée déjà par le fanatisme et par les préjugés contemporains. Mais leurs efforts n’avaient pu arrêter l’heure de la lutte suprême ; tout présageait un choc terrible entre Rome et Jérusalem, entre le polythéisme et la foi unitaire.
Or, le paganisme, ayant pour lui les forces gigantesques, les armées invincibles de l’empire romain, était certain de triompher aisément d’un petit peuple déjà affaibli et désorganisé par de nombreuses captivités et par d’effrayantsdésastres, et qui n’avait ramené de sa dernière servitude qu'une faible partie de ses tribus primitives.
Oui, l’idée mosaïque risquait d’être vaincue et de pé- » rir, malgré l’héroïsme de ses champions, dans celte lutte
d’une poignée d'hommes contre les innombrables légions de Rome maîtresse du monde. Et si le polythéisme avait alors triomphé, c’en était peut-être fait pour toujours de cette vérité divine qu’au prix de tant de sacrifices et de souffrances, Israël gardait précieusement, de|)uis les jours d’Abraham et de Moïse, pour la transmettre, à l’époque marquée, à tous ses frères de l’humanité !
Or cette époque n’était pas encore venue. Le Dieu- Esprit, le Dieu unique et infini, le Dieu invisible et immatériel na pouvait être offert, sans transition, à l’adoration des races idolâtres. Elles ne l’auraient point compris. Trop habituées à humaniser la Divinité, elles ne pouvaient être élevées tout d’un coup à la hauteur du dogme unitaire.
C'est alors que l’éternelle Providence employa un lie ces moyens qui sont dans les secrets de sa puissance infinie et par lesquels elle dénoue avec une si étonnante sinqdicité les difficultés que tout effort humain serait impuissant à résoudre.
Entre le Judaïsme et le monde idolâtre fatalement mis en contact et condamnés à se combattre dans une lutte mortelle, Dieu fit surgir le Christianisme comme trait d'union entre le monothéisme juif et le polythéisme romain ; transaction merveilleuse qui introduisit dans le
LES nÉlCIOES.
inoude et fit triompher le principe israélite, niais en lui donnant une forme nouvelle appropriée aux idées et à l'aptitude des sociétés de cette époque.
Par là se réalisa un prodigieux phénomène, témoignage visible de l’œuvre divine toujours agissante au sein des événements d’ici-bas. Vaincu dans l’ordre politique, anéanti dans sa nationalité par la force irrésistible du monde romain, le Judaïsme domina ses vainqueurs dans l’ordre spirituel et moral. Eu attendant de pouvoir le soumettre à la doctrine de l’Unité absolue, il lui donna pour Dieu un de ses plus remarquables prophètes, un de ses plus illustres docteurs. Il arriva ainsi que, tandis que Rome crut avoir triomphé de Jérusalem et étouffé, sous les débris du Temple, la loi de l’Eternel, ce fut Jérusalem au contraire qui, glorieusement sortie de son sépulcre, renversa rapidement le vieux monde et inaugura, par la Bible et l'Evangile, une nouvelle civilisation sur les ruines du paganisme.
Mais, dans les conditions matérialistes de la société d'alons, ce triomphe des vaincus sur les vainqueurs ne pouvait s’acheter qu’au prix d'une combinaison intelligente que le Judaïsme pur'ne pouvait tenter sans détruire à jamais son principe, et que le Christianisme naissant put accomplir au contraire sans danger.
Voici en effet ce que la nouvelle formule juive, popularisée parles disciples de Jésus, concéda aux sociétés
LES DÉICIÜES.
païennes en échange de la domination univer.'elle.
Elle admit, avec la mythologie païenne, l’anthropomorphisme, c’est-à-dire la manifestation possible de Dieu sous une forme humaine, doctrine que le Judaïsme repoussaitavec une si unanime réprobation. Elle combina habilement la croyance en la pluralité des dieux avec le dogme unitaire, par l’adoption de la Trinité qui, formule ingénieuse, reconnaissant trois personnes distinctes en Dieu, les confondit néanmoins dans une mystérieuse et impénétrable unité. Tout en expulsant de l’antique Olympe ses divinités sensuelles et immorales, le Christianisme peupla les deux de Saints dont l’intervention était toute- puissante auprès du Père céleste et de son divin Fils, et qui furent, pour le monde païen, comme une image spiritualisée des anciens Demi-Dieux. Les anges eux-mêmes, les mâles messagers de Thiterneldans les traditions de la Bible, prirent la forme et la figure de ces petits amours mutins qui entouraient le trône des Immortels. Le polythéisme transfiguré put même saluer et reconnaître, en quelque sorte, une de ses plus gracieuses divinités dans la mère du Christ, dans la Vierge immaculée, expression de la beauté et de l’amour élevés à leur plus haute idée morale. Il n’est pas jusqu’aux trois Grâces qui n’eurent leur symbole dans le groupe mystique et charmant des trois Vertus théologales.
Grâce à ces concessions, le Christianisme put se faire accepter des peuples païens, que le spiritualisme absolu de la religion juive aurait certainement repoussés.
Un apologue célèbre raconte que la Vérité, sortant un jour toute nue de son puits, épouvanta et mit en fuite tous ceux qui l’aperçurent. La Fable, richement vêtue, objet de l’adoration et de l’hommage des mortels, passa par le chemin où la pauvre Vérité grelottait, morfondue et abandonnée. Elle eut pitié d’elle, la couvrit de ses brillants manteaux. Tornade pierreries et de bijoux, et, sous ce vêlement splendide, l’introduisit dans le monde surpris et enchanté.
Tel le Christianisme, pour faire parvenir aux peuples idolâtres les vérités de la loi de Dieu, emprunta à la forme païenne les riches ornements qui l’avaient rendue belle et attrayante pour l’antique civilisation. Il consentit à altérer la forme primitive et sévère de la loi du Sinaï, mais il en conserva le fond. Son œuvre essentielle consista à spiritualiser, par un symbolisme mystique, les croyances du paganisme, en les transfigurant au souffle de l’unité du Dieu-Esprit et en les marquant fortement du sceau indélébile des idées juives.
Pour avoir été une transaction avec le polythéisme, la Trinité chrétienne n’en est pas moins une énergique affirmation de TUnité juive. Sous le manteau de ce dogme mystérieux, la Bible, le Livre des livres, le Décalogue, la loi de Dieu, se sont répandus sur le monde entier, dans leur texte, dans leur esprit et dans leur pureté primitive, éclairant peu à peu les ténèbres, effaçant les cultes idolâtres, portant aux hommes la notion et la conscience des
u;s DÉICIDES, vérités éternelles, et, par le progrès des idées et des mœurs, ils ont amené graduellement l'iiumanité à l'intelligence de ce grand principe unitaire que la société romaine était incapable de comprendre.
Voilà ce qu’a fait le Christianisme ; voilà comment il a sauvé la foi d’Israël de la destruction inévitable dont la menaçait le polythéisme vainqueur ; voilà l’œuvre vraiment providentielle qu’il a accomplie et qu’il accomplit encore ici-bas. Et l’on pourrait croire que le Judaïsme est l’ennemi du Christianisme ? Non ! non ! s’il a trouvé dans la société chrétienne des passions iniques et des bourreaux impitoyables ; s’il a été persécuté par les fils égarés qui, sortis de son sein, oubliaient qu’ils étaient- ses mandataires dans le monde, il n’a jamais confondu les injustices des hommes avec l’œuvre elle-même dont le Christianisme est l’agent.
Il sait, il voit clairement que le Christianisme est un pont jeté sur l’abîme qui le séparait des autres peuples; et sur ce pont divin il voit passer, depuis longtemps, pour arriver vers lui, toutes ces grandes intelligences directrices du progrès universel, tous ces penseurs courbés sur l’éternelle vérité, qui marchent chaque jour, à la lumière de la Bible, et font marcher avec eux les sociétés modernes, vers la croyance en rUuilé de Dieu et en l’Unité du genre humain.
Non ! le Judaïsme ne maudit pas le Christianisme. Il
LES DÉICIDES, honore en lui la manifestation des grands principes moraux, des vertus sublimes qui, transformant le monde ancien, l’ont arraché au culte de la matière et aux erreurs de l’idolâtrie, pour l’initier à la l’eligion de l’esprit et aux devoi rs que la révélation du Sinaï a proclamés. Il admire en lui une des plus belles époques de l’humanité, une révolution providentielle qui a apporté aux hommes une source nouvelle de sentiments, d’idées et de progrès dans toutes les directions de l’es])rit et dans toutes les aspirations de l’âme humaine. Mais surtout il l’aime comme un intermédiaire puissant entre Israël et l’humanité ; comme un pionnier infatigable qui prépare, dans les déserts du paganisme, les sentiers de l’Éternel ; comme un missionnaire qui répand jusqu’aux extrémités de la terre la parole et le livre de la Vérité ; comme un semeur qui jette dans le sol fertile, aux quatre coins de l’horizon, le grain mystérieux dont le Judaïsme doit être un jour le moissonneur !
APPENDICE
Voir note 1 , poffc ft4.
(Fvan^üe scion saint Jean. ch. nu.) ;i)
12. Jésus, parlant de nouveau au peuple, leur dit : Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marche point dans les léiièbres ; mais il aura la lumière de la vie.
13. Les pharisiens lui dirent donc : Vous vous rendez témoignage à vous-ménie ; ainsi votre témoignage n’est point véritable.
14. Jésus leur répondit : Quoique je me rende témoignage à niüi-mème, mon témoignage est véritable, parce que je suis d’où Je viens et où je vais; mais, pour vous, vous ne savez ni d’où je viens, ni où je vais.
lu. Vous jugez selon la chair; mais, pour moi, je ne juge personne.
16. Et si je juge, mon jugement est véritable, parce que je ne suis pas seul, mais moi et mon Père, qui m’a envoyé.
17. 11 est écrit dans votre loi que le témoignage de deux hommes est véritable.
(t) Ainsi que nous l'avons indiqué plus liaut, nous enipruntons tes passages suivants & la traduction de Sacï.
APPENDICE
18. Or je me rends témoignage à moi-ménie ; et mon Père, qui m’a envoyé, me rend aussi témoignage.
19. Ils lui disaient donc : Où est-il votre Père? Jésus leur répondit: Vous ne me connaissez ni moi, ni mon Père; si vous me connaissiez, vous connaitriez aussi mon Père.
20. Jésus dit ces choses, enseignant dans le temple, au lieu où était le trésor; et personne ne se saisit de lui, parce que son heure n’était pas encore venue.
21. Jésus leur dit encore : Je m’en vais et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché. Vous ne sauriez venir où je vais.
22. Les Juifs disaient donc : Est-ce qu’il se tuera lui-môme, lorsqu’il dit : Vous ne pouvez venir où je vais?
23. Et il leur dit : Pour vous, vous êtes d’ici-bas ; mais, pour moi, je suis d’en haut. Vous êtes de ce monde, et moi, je ne suis pas de ce monde.
24. Je vous ai donc dit que vous mourrez dans vos péchés : parce qu’en effet, si vous ne me croyez ce que je suis, vous mourrez dans votre péché.
23. Ils lui dirent : Qui êtes- vous donc ? Jésus leur répondit : Je iuis le principe de toutes choses, moi-même qui vous parle.
26. J'ai beaucoup de choses à dire de vous et à condamner en vous; mais celui qui m’a envoyé est véritable ; et je ne dis dans le monde que ce que j'ai appris de lui.
27. Et ils ne comprirent point qu’il disait que Dieu était son Père.
28. Jésus leur dit donc : Quand vous aurez élevé en haut le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez ce que je suis, et que je ne fais rien de moi-même ; mais que je dis ce que mon Père m’a enseigné.
29. Et celui qui m’a envoyé est avec moi, et ne m’a point laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui est agréable.