XXXVIII INTRODUCTION
Parmi les religions antiques, le judaïsme est la seule qui ait conçu et ait élevé à l’élat d’un dogme cette grande pensée de réconciliation universelle; il est le seul qui ait associé, dans ses mystérieuses espérances, le triomphe de sa foi religieuse au bonheur de toutes les nations de la terre.
C’est là ce qui fait du peuple hébreu un peuple à part, un peuple à mission; ce qui donne à son existence extraordinaire, à sa permanence sociale, malgré l’anéantissement de sa nationalité politique, malgré les persécutions effroyables dont il a été l’objet, une grandeur dont il est impossible de n’être pas frappé.
Il y a plus; la force d’expansion que le christianisme a eue dès les premiers apôtres, dérive évidemment de l’esprit de prosélytisme et de l’élan messianique que le judaïsme lui a communiqués.
L’idée de conquérir le monde moral et de le convertir au culte du Dieu-Messie ne serait jamais venue à un Romain ou à un Grec. Elle ne pouvait naître que dans l’âme d’un Juif fortement pénétré des espérances de la Synagogue, et convaincu que l’heure de les réaliser était arrivée. J’ajoute même qu’elle ne pouvait naître que dans l’âme d’un pharisien, car ce n’est que daus ce pharisaïsme, si peu connu, si injustement décrié, que la doctrine nies-
INTKODUCTION.
sianique a pris le caractère grandiose et exclusivement religieux qui seul devait assurer son triomphe.
J'étonnerai sans doute bien des esprits prévenus, en disant que le pharisaïsme a été le « protestantisme de l’Église juive, » et qu’il y a introduit un esprit de liberté philosophique et une largeur de vues à l’indépendance et à la hauteur desquelles nous ne sommes pas encore arrivés, en même temps qu’il a accompli une révolution radicale dans l’organisation religieuse et dans le formalisme étroit du judaïsme officiel; mais je garde cette démonstration pour un travail spécial que j’espère publier bientôt sous ce titre : Les Pharisiens.
Ce qui est incontestable, c’est que l’école pharisienne a formulé sur le messianisme des doctrines d’une ampleur étonnante et de nature à enflammer l’enthousiasme de ses disciples. Ce qui est certain aussi, c’est qu’elle. était animée d’un grand esprit de prosélytisme. Jésus lui-même le lui reproche, d’après le récit évangélique (1); et son appréciation, à cet égard , est confirmée par les Sentencés des Pères , recueil traditionnel des maximes pharisiennes, qui
(I) Mattrifi', cliap. xxiii, v. 15. — o Malheur à vous, scribes et pharisiens, qui, pour faire un seui proséiyte, courez et ia terre et ies mers. »
INTRODUCTION
recommande formellement de « multiplier les prosélytes (1). »
Si saint Paul n'avait pas puisé ces doctrines à l’école de Gamaliel, son maître, une des lumières du pharisaïsme de son époque, je doute fort qu’il eût pu concevoir cette magnifique idée d’aller évangéliser les gentils , qui fut si violemment combattue par les autres apôtres, mais qui a assuré le triomphe du christianisme ; et je suppose que la fameuse illumination de la route de Damas a été non pas une vision divine, mais une merveilleuse résolution que l’esprit pharisien inspira au jeune apôtre en lui donnant l’intuition des grandes destinées qui s’ouvraient devant lui, s’il profitait de l’heure propice.
Quoi qu’il en soit, le judaïsme, depuis le moment où il a proclamé, par la voix de ses patriarches, rUnité de Dieu, n’a pas cessé un seul instant d’affirmer que le monothéisme serait, tôt ou tard, la foi du monde entier, et de se considérer comme ayant reçu de Dieu lui- même la mission de le faire triompher.
Aussi tous les principes de sa loi, tous les éléments de ses croyances religieuses et morales, se
(I) Pihkê Abotb (sentences des Pères}, cliap. i, v. ?.
INTRODUCTION. XLl
sont-ils fortement empreints de cette aspiration humanitaire. Ses doctrines sont aussi universelles que son ambition.
Qu’on me permette d'insister sur ce point qui a une importance historique et une valeur particulière pour l’objet principal de ce livre.
Le Dieu du judaïsme n’est pas, ainsi qu’on l'a prétendu, un Dieu national, divinité exclusive d’une petite peuplade à laquelle le reste du monde est étranger.
Loin de là : c’est le Dieu de l’univers, le Roi des rois, le maître souverain de l’humanité, l’âme du monde. C’est lui quia créé les deux, la terre et tout ce qu’ils contiennent ; il n’y a pas d’autre Dieu que lui ; il est l’Unique; il est « celui qui est, » c’està-dire l’être par excellence, le seul qui possède l’existence dans toute sa plénitude, la vie qui n’a pas eu de commencement et qui n’aura pas de fin. Aussi le nom mystérieux par lequel on l’exprime est-il synonyme d’ÉjERNEL (t).
(1) Le nom de Jéhovah est en effet composé elliptiquement des trois temps, présent, passé et futur, du verbe Éthe, en hébreu. H signifie : IL A ÉTÉ; IL EST; IL SEBA, c’est-à-dire l’ÊTEE ÉTEENEL.
XMI INTRODUCTION,
(< Moi seul je suis, dit l’Éternel par la voix de « Moïse, moi seul je suis, et il n’y a pas d’autre Dieu » avec moi ; je tue et je vivifie, je frappe et je guéris, <1 et nul ne peut délivrer de ma main. »
Toutes les formules de langage par lesquelles la Bible explique la puissance et la majesté de Dieu sont en harmonie avec l’immensité de son essence et de son pouvoir. Les cieux racontent sa gloire ; le firmament est l'œuvre de ses mains; l’espace infini est son trône et la terre est son marchepied. A sa voix, les rois et les peuples accourent des extrémités du monde ; les îles sont comme un grain de sable dans la balance de sa justice ; les phénomènes de la nature sont ses ministres et obéissent à ses commandements. Jamais le langage humain, dans l’inévitable matérialisation à laquelle il est condamné pour peindre les choses incorporelles, n’a élevé plus haut que la Bible l’idée de la Divinité.
« Ce Dieu des esprits qui anime toute chair » , suivant l’expression biblique, se révèle, à chaque page du livre saint, comme le souverain de l’universalité dès êtres. S'il a choisi plus particulièrement, parmi les races terrestres, une famille et un peuple auxquels il a fait connaître la vérité éternelle dont il est seul la source et le foyer, c’est que
INTRODUCTION
celte famille, c’est que ce peuple, par un effort spontané de leur conscience et de leur raison, avaient conservé mieux qu’aucun autre la tradition primitive du genre humain, et s’étaient vaillamment séparés des erreurs polythéistes où étaient tombés les autres hommes. Mais, en consacrant cette race, en en faisant ses serviteurs de prédilection, le Dieu de la Bible n'abandonne pas pour cela les autres races humaines, qui sont ses créatures aussi. 11 donne à Israël la mission de leur servir d’exemple, de guide et de soutien dans la route qui mène au vrai, au bien et au beau, et les saintes Écritures ne cessent de rappeler aux Hébreux ce mandat solennel, en même temps qu’elles leur prescrivent de ne voir que des frères dans les autres hommes. « Nous n’avons qu'un seul père « qui est aux cieux, s’écrie Malachie ; un seul « Dieu ne nous a-t-il pas créés î » Ce n’est pas seulement à Israël que l’Éternel envoie ses prophètes pour ramener à la justice et à la vérité ceux qui s’en écartent et violent les lois austères du devoir. Les orateurs sacrés, organes inspirés de la pensée divine, s’adressent aussi aux autres nations, au nom du Maître tout-puissant des cieux et de la terre ; ils censurent énergiquement Babylone, l’Égypte et Assur ; ils imposent la pénitence à Ninive
XLIV INTRODUCTION
pécheresse; bien avant saint Paul et l’Évangile, ils prêchent aux païens attentifs la rémission des péchés.
Cette même largeur d’idées, cette universalité de principes, 'se retrouvent dans l’ordre philosophique.
Le dogme de l’Unilé et du Dieu Créateur n’est-il pas, en effet, la plus grande et la plus complète des philosophies? D’un mot Moïse tue le naturalisme et le panthéisme lorsqu’il dit : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » C’est la Bible qui, la première, a proclamé dans toute sa splendeur, le spiritualisme religieux. C’est elle qui nous apprend que l’Être éternel est infini, invisible, immatériel ; c’est elle qui nous enseigne l’âme distincte du corps; c’est elle qui nous donne la notion de la providence toujours active dans le gouvernement de l’univers ; c’est elle qui étajilit entre Dieu et l’homme les rapports admirables de père et de fils, et qui détermine le but de l’homme et le but de l’humanité, en disant au premier de ressembler à son père céleste, d’être saint et parfait comme lui ; en disant à la seconde de tendre sans cesse à une époque bénie où la concorde et la vérité solidariseront tous les peuples dans une union
INTHODUCTION. XLV
fraternelle. Qui donc, si ce n’est la Bible, a enseignt^ au monde ces impérissables maximes, ces splendides préceptes de morale et de vertu qui le dirigent depuis près de deux mille ans? Qui lui a appris la résignation dans la souffrance, l’humilité dans la grandeur? Qui lui a révélé la responsabilité morale dans ce monde et ailleurs?
Certes, il est permis de discuter le point obscur de savoir si le Pentateuque a proclamé ou non la doctrine de la vie future et de l’immortalité de l’âme; mais il est certain qu’après Moïse, elle apparaît partout dans la Bible comme un des points les plus incontestés des croyances juives. La légende de la pythonisse d’Endor, le livre des JHois, les Psaumes, VEcclésiaste, tous les Prophètes, ne permettent pas de douter que les Hébreux croyaient à la permanence de l’âme après la mort. Bien avant Jésus, cette doctrine caractérisait l’enseignement des pharisiens en contradiction, sur ce point, avec l’école saducéenne.
Le judaïsme a donc toujours admis l’immortalité de l’âme ; seulement il n’en a pas fait, dès le principe, un article de foi obligatoire ni un dogme révélé, et il est bon de dire pourquoi.
Moïse ne créait ni une philosophie abstraite, ni
INTRODUCTION
la religion de l’individu ; il constituait un peuple, une société; et les théories psychologiques de l’immortalité ne^ pouvaient jouer, dans cette œuvre considérable, qu’un rôle secondaire. Ce n’est pas avec le dogme de l’autre vie que se gouvernent les nations; c’est avec des peines et des récompenses terrestres. Ni le droit constitutionnel, ni le code civil, ni le code pénal des peuples modernes, ne parlent de l’immortalité de l’âme. Le Pentatouque, qui est bien plus la loi sociale que la doctrine religieuse des Hébreux , n’en a pas parlé davantage.
Et, en agissant ainsi. Moïse a obéi à une pensée supérieure qui caractérise puissamment sa législation et l'éléve bien au-dessus des autres religions et des autres philosophies.
Tandis que le christianisme sépare et met en lutte l’esprit et la chair, le royaume de Dieu et le royaume de César, le judaïsme a toujours proclamé que le royaume de Dieu est de ce monde, et que Dieu ne cesse d’agir, de créer et de se manifester dans l’immense univers qui est son œuvre. 11 a constamment enseigné que l’homme est créé pour la vie, c’est-à-dire pour développer toutes ses facultés et travailler à l’amélioration et au progrès
INTRODUCTION
XLVH
successif de l’humanité tout entière, en associant ses forces et son intelligence à celles de ses semblables, et en s’appuyant sur sa conscience, sur sa liberté et sur sa raison.
Le judaïsme ne méconnaît pas, pour cela, l’éternelle destinée de l’homme, mais, tant qu’il vit de sa vie terrestre, il le considère comme un élément de l’ensemble des choses créées, et il lui impose la mission et le devoir de concourir par tous ses moyens, de consacrer tous ses efforts à la con- •quête du bien, de l’honnête et de l’utile, pour lui et pour tous ses frères.
C’est cet esprit pratique qui distingue et caractérise puissamment le judaïsme parmi les religions mystiques et idéalistes de l’Orient ; c’est aussi par là qu’il se sépare du christianisme, qui a placé hors de ce monde la véritable vie de l’homme mortel.
« La loi que je te prescris, dit le législateur divin « au peuple élu, n’est pas loin de toi; elle n’est << pas aux cieux pour que tu dises : Qui donc mon- « tera aux cieux pour nous, afin de nous la faire « comprendre? Elle est près de toi, dans ton intel- « ligence, dans ton cœur, facile à observer. »
<1 Regarde, ajoute-t-il, j’ai mis devant toi la vie -« et le bien, la mort et le mal, la bénédiction et la
XI, vm
INTRODUCTION
(I malédiction, choisis la vie, afin que tu vives, loi « et ta postérité (1).
« L’Éternel s’est réservé les choses mystérieuses ; (( mais les choses visibles sont pour nous et nos (( enfants, à jamais (2).
<1 Prenez garde d’observer tous les commande- « ments que je vous ordonne aujourd’hui, afin que « vous viviez et que vous soyez multipliés, et que << vous prolongiez vos jours au pays que vous pos- « séderez (3). »
On a trop abusé de ces principes contre le judaïsme pour qu’il soit nécessaire d’insister longuement ici sur leur réalité. Oui, il est vrai que le législateur hébreu a eu essentiellement pour but de fixer les règles fondamentales des droits et des devoirs humains dans les limites de cette vie ; il est vrai qu’il ne s’occupe pas, en général, de l’immortalité de l’âme, et qu’il met sur un plan secondaire et effacé cette doctrine mystérieuse dont le mot échappe à l’intelligence humaine. Bien que toute la Bible respire le dogme de l’immortalité, bien que l’idée d’éternité y soit partout, depuis les premiers jours de la création , l’écrivain sacré a évité sur
( I ) Deutéronome, ch . xix, v . Il et suiv.
(2) Ibid., ch. XXIX, T. 29.
(3) Ibid., ch. vui, V. I ; — ch. vi. v. 17 i — ch. v, y. 33.
INTRODUCTION
ce point un dogmatisme qui lui a paru sans doute inutile et dangereux. Il a laissé ce sombre problème ’de la vie future dans le domaine de l'inconnu, dans la libre sphère des discussions humaines; et il s’esl préoccupé surtout d’organiser l’homme pour la vie, pour la famille, pour la société, pour l’œuvre de perfectionnement qu’il accomplit sans cesse ici-bas.
Mais cette vie terrestre doit-elle être absorbée par un matérialisme honteux, par un sensualisme abject ? Non ; l’auteur de laBible, en évitant de tomber dans les abstractions du mysticisme, a évité avec autant de soin les écueils du matérialisme. L’homme doit travailler aux choses de ce monde, mais, en les élevant, en les gloriOant par l’idée de Dieu, par l’amour de cette Providence éternelle qui lui prodigue chaque jour ses bienfaits, par l’imitation constante de ce Père bon et miséricordieux qui entoure tous les êtres d’un amour infini.
« Ne dis pas en ton cœur : Ma puissance et la « force de ma main m’ont acquis tous mes biens ; « souviens-toi de l’Éternel ton Dieu, car c’est lui « qui te donne de la force pour acquérir des « biens (1). »
(I) Deutéronome, ch. viii, v. I" et 18.
L INTRODUCTION
«Et l’Éternel -dit à toute l’assemblée des en- « fants d’Israël : Soyez saints, car je suis saint, fl moi l’Éternel, votre Dieu (1). »
Ainsi la vie spirituelle et la vie physique ne sont point séparées dans la doctrine du judaïsme. L’homme vit dans l’éternité mais non pas pour l’éternité ; il est un élément de la vie éternelle, mais, tant qu’il est sur celte terre, tant qu’il est lié au monde visible, c’est aux choses de ce monde qu’il doit se consacrer. Composé d’une double nature, âme et corps, il ne lui est pas permis de sacrifier le corps aux aspirations idéales de l’âme, pas plus qu’il ne doit sacrifier l’âme aux instincts grossiers de la matière. Son but, son étude, doivent consister à réunir l’esprit et la chair dans un harmonieux ensemble, à tendre toutes les facultés de l’ordre physique et de l’ordre moral vers l’idée divine qui est le bien, le beau et le vrai.
Et ce qui lui est ainsi recommandé au point de vue individuel lui est également prescrit au point de vue social.
C’est Moïse qui a dit le premier que « l’homme <1 ne vit pas seulement de pain, mais de toute pa- « rôle qui sort delà bouche de Dieu (2). » Les so-
(1) Lévitigue, cli. xix, v. 2 j — cli. xx, v. 7 et 2C.
(2) Deul&onome, cli. vm, v. 3.
INTRODUCTION
ciétés, elles aussi, ne vivent pas seulement d’intérêts matériels; elles vivent surtout par la justice, par le droit, par la vérité, qui ont leur principe en Dieu et qui sont une révélation permanente de la Divinité. Elles vivent par l’esprit autant que par la matière, et elles n’ont pas le droit de sacrifier l’un à l’autre ces éléments indissolubles de leur existence et de leur développement progressif.
De même que l’homme individuel, les sociétés sont créées pour ce monde ; elles ont ce monde pour théâtre, pour sphère d’activité ; c’est au progrès humain qu’elles doivent se consacrer ; c’est pour les vivants qu’elles sont faites. Dès lors, ce n’est point par les obscures théories de l’immortalité de l’âme, des peines ét des récompenses d’une autre vie qu’elles peuvent se diriger; c’est par des lois positives, par des codes humains, par des rouages matériels qui maintiennent dans l’ordre et l’unité tous les éléments de l’ensemble. Seulement, le principe de ces lois est divin ; l’idée fondamentale en est divine, car où trouver, sinon en Dieu, ces axiomes lumineux du droit et du devoir sur lesquels repose tout l’édifice des sociétés humaines?
Telle est la doctrine du judaïsme. Le législateur hébreu, en constituant un peuple fortement
LU INTRODUCTION
unifié, ne l’a pas égaré dans les régions abstraites du mysticisme ; il n’a point dogmatisé sur la vie éternelle ; il a puissamment organisé les principes et les agents de la vie terrestre ; et il les a établis sur la base la plus solide, la plus vraie et la plus morale : sur l’idée de Dieu.
Dieu est partout dans la société juive ; il inspire, il prescrit les moindres lois ; c’est en son nom que tout se fait, que tout se décrète ; mais, chose remarquable, cette intervention perpétuelle de la Divinité dans le domaine des choses terrestres ne gêne en rien la liberté de l’homme; Dieu inspire et révèle ce qui est bien, mais il ne l’impose pas ; il laisse à l’homme la liberté du mal afin qu’il ait la loire de préférer le bien, a Le péché est couché à «ta porte, dit la voix divine à Caïn; mais toi, tu « peux le dominer. »
Ainsi agissent dans un perpétuel accord, suivant la doctrine hébraïque, la Providence et la liberté. Dieu a donné à l’homme la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais ; il lui a révélé les principes fondamentaux de la vérité ; il lui a donné des forces puissantes pour se diriger ici - bas : des forces physiques pour résister à l’action du mal matériel, des forces intellectuelles pour résister à l’action du mal moral ; c’est à l’homme à
INTRODUCTION. LUI
user avec discernement, mais dans la plénitude de son libre arbitre, des éléments qui le composent.
11 est facile de comprendre que ces larges et libérales doctrines, à la fois morales, religieuses et sociales, ont dû être le principe d’idées et de vertus vraiment universelles. Et en effet, aucun moraliste, aucun législateur des temps anciens et modernes n’a élevé, aussi haut que la Bible, l’amour du prochain, le respect des droits d’autrui, le culte de la famille, l’esprit de tolérance et de fraternité.
Dès les premières pages de la Genèse, la création d'un seul homme, œuvre de Dieu, établit et proclame l’unité du genre humain, l’égalité des fils d’Adam et leur fraternité originelle. Vainement, plus tard, les passions, les intérêts, les vices,
cilles hasards du voyage terrestre éloignerontils l’un de l’autre ces frères primitifs, le livre divin leur rappellera sans cesse qu’ils sont tous, à un égal degré, des créatures de Dieu et des enfants du premier père.
Dans cette même Genèse, dont la synthèse est si émouvante et si sublime, la création mystérieuse de la femme proclame la sainteté du mariage et son
iiidissolubilité, en même temps qu’elle constitue la famille, c’est-à-dire la société dont elle est le berceau et le type, comme l’état naturel et nécessaire de l'humanité.
Et, plus tard, que d’admirables conséquences la loi juive a tirées de cette parenté originaire, de cette unité primordiale de l’espèce humaine ! « Aime ton prochain comme toi-même, » dit Moïse élevant ainsi l’égoïsme instinctif de l’homme à la hauteur d’un des plus grands devoirs sociaux. « Aime ton prochain comme toi-même; » merveilleuse maxime qui renferme tout à la fois l’ordre de faire à autrui tout le bien que nous désirons pour nousmêmes, et la défense de faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fit.
De là découlent aussi ces préceptes de bienveillance et de sympathie envers tous les peuples de la terre; ces recommandations pieuses d’accueillir l’étranger comme un frère, de l’aimer et de le traiter, dans toutes les relations de la vie, à l’égal d’un fils d’Israël. De là ces adoucissements remarquables apportés à toutes les pratiques barbares de l’ancienne société. Si Moïse, par des considérations politiques sur lesquelles il serait trop long d’insister ici, consacre l’esclavage, il en mitige la rigueur par la plus touchante sollicitude. L’esclave n’est.
INTRODUCTION. LV
dans lalégislation hébraïque, qu’un véritable serviteur, et la moindre violence de son maître suffit pour l’affranchir. Bien avant la loi française, le Pentateuque déclarait libre de ■plein, droit tout esclave étranger qui touchait le sol de la terre promise. Voler une personne libre, et la vendre comme esclave, était un crime puni de mort. 11 ne pouvait pas y avoir d’esclave hébreu, « car, dit l’Éternel, «qui a tiré les fils de Jacob de l’Égypte, de la «maison de servitude, les enfants d’Israël ne peu- ;t vent être assujettis qu’à moi seul. »
Maintenant, ces aspirations et ces doctrines universelles sont-elles restées enfermées dans les limites étroites de la Judée, et n’ont-elles eu aucune action sur le développement des sociétés humaines et sur le progrès de la civilisation ?
Loin de là !
Depuis dix-huit siècles, le monde, qui a impitoyablement persécuté les Juifs, ne vit, ne respire, ne se meut et ne progresse que par les idées, les principes et l’inspiration du judaïsme.
Le christianisme a été la forme et l’instrument par lesquels l’ancienne société polythéiste a subi
INTRODUCTION
l’empire des idées juives, mais il ne lésa pas créées et, les puisant à pleines mains dans les trésors d’Israël, il les a répandues parmi les peuples, en s’en faisant l’interprète plus ou moins fidèle.
C’est là une vérité qu’on ne saurait trop mettre en lumière. Le christianisme, au point de vue des principes fondamentaux, n’a rien qui n’appartienne au judaïsme, si ce n’est la formule de transaction qu’il a si habilement établie entre le monothéisme et la pluralité des dieux, entre le spiritualisme absolu de la Bible et l’anthropomorphisme païen.
Dès sa naissance, en effet, il n’abdiqua, devant les nations étrangères, ni son origine ni son nom. Lés apôtres s’enorgueillissaient du nom d’Israélites et le revendiquaient fièrement comme leur titre de noblesse. C’est sous le manteau d’Israël que les disciples de Jésus se sont introduits parmi les gentils et en ont fait, à l’égal des Juifs de Palestine, les fils d’Abraham, et « les héritiers de la pro- « messe. » L’Évangile triomphant dans l’univers païen a été l’appel des gentils au judaïsme, et non pas le sacrifice ni l’anéantissement du judaïsme au profit de l’idolâtrie. Ce judaïsme, il est vrai, s’est séparé de l’ancien, sous une foule de rapports, afin de rendre plus facile la conversion des polythéistes, mais il a conservé sa dénomination et, sur son dra-
INTRODUCTION
peau, il a toujours maintenule nom éclatant du Dieu d’Israël.
Et plus tard, lorsqu’abandonnant la Judée et Jérusalem pour la Rome des Césars, le christianisme, vainqueur de la société antique, s’organisa et prit tous les développements qu’il comportait, ne pouvant plus appliquer littéralement à la religion nouvelle les prédictions des prophètes, les promesses du livre saint et les expressions textuelles de l’Ancien Testament, il les maintint néanmoins dans sa phraséologie dogmatique, et se contenta de les symboliser.
Ainsi, bien que le trône de David, Jérusalem et la nationalité d’Israël, aient disparu, emportés par le’ flot de l’invasion romaine, l'Église chrétienne a affirmé qu’ils existaient toujours, mais transfigurés et élevés à la hauteur d’un mythe surnaturel. Le nom d’Israël a été symboliquement donnéà la réunion des nouveaux fidèles; une Jérusalem céleste a remplacé, dans les espérances des chrétiens, la Jérusalem de pierres qui doit devenir, d’après la croyance juive, le centre du monde moral, et le trône de David s’est idéalisé dans la domination universelle du christianisme. Mais, symbole ou réalité, il n’en est pas moins vrai que le monde entier à vécu sous l’influence de ces idées et
LVIII INTRODL’CTION.
de ces mois d’une origine essentiellement juive.
L’ordre religieux tout entier a fortement subi, d’autre part, l’action du judaïsme. Le christianisme a fait connaître au monde et partout enseigné cesadmirables psaumes que les païens, convertis à la foi chrétienne, récitent chaque jour dans les églises comme bases de leurs prières. A l’exception de la. belle oraison du Pater, tout le ritue Ichrétien est emprunté aux livres de l’Ancien Testament. C’est toujours Sion et ses cantiques qui retentissent au sein des plus imposantes cérémonies du catholicisme. Ils rattachent énergiquement les temps modernes au souvenir impérissable de la sortie D’Égypte : In exitu Israël de Egypto, domus Jacob de populo barbaro. Partout le nom des patriarches, de Moïse, d’Aaron, et des grands prophètes hébreux, est rappelé dans les rites et les adorations de l’Église chrétienne.
C’est donc bien le judaïsme qui vit et respire encore sous ces formes étrangères, qui, malgréleurs éléments disparates, ne sont point parvenues à étouffer l’idée israélite, toujours résistante, toujours active, au milieu des principes qui semblaient devoir l’anéantir.
Sans le judaïsme, l’Église chrétienne, le monde religieux créé sur les ruines du paganisme romain.
INTRODUCTION
n’existeraient pas et n’auraientpu se soutenir. C’est à lui, à lui seul, qu’ils doivent leur splendeur, leur puissance et leur empire universel.
Dans l’ordre purement moral et intellectuel, les progrès les plus décisifs de la civilisation viennent encore du judaïsme.
Je démontre plus loin, par des preuves irrécusables, que tout ce que l’on admire le plus dans l’Évangile, comme doctrine morale, est textuellement tiré du Penlateuque ou des Prophètes, et que l’enseignement de Jésus n’a rien innové ni rien inventé à cet égard. Donc, toute la morale qui a élevé nos sociétés et nos législations modernes à un si haut degré de civilisation émane, depuis le triomphe du christianisme sur les païens, du Décalogue et de la Bible confirmés, interprétés et propagés par l’Évangile.
« Aime ton prochain comme toi-même ! Ne te « venge pas ! Aime les étrangers parce qu’ils sont « tes frères ! Ne fais pas à autrui ce que tu ne vou- « drais pas qu’on te fît! Défends, secours et pro- « tége le pauvre, la veuve et l’orphelin! » toutes ces saintes maximes de charité, de fraternité et d’amour qui, depuis l’ère chrétienne, remplissent les écrits des moralistes et des sages aussi bien que les
LX INTRODUCTION
codes des peuples civilisés, tous ces admirables préceptes émanent du judaïsme, et le christianisme, qui les a trouvés tout proclamés, n'a eu qu’à les transmettre et à les enseigner aux païens, surpris et charmés de cette morale à laquelle ils n’étaient pas habitués.
Et que n’a pas produit, pour l’essor de la pensée humaine, cette belle littérature sacrée, si différente de tout ce que les plus grands génies de l’antiquité avaient rêvé, pensé et écrit? Tout le mouvement intellectuel du moyen âge et de l’époque moderne s’est accompli au souffle inspirateur des écrivains de la Bible; et l’étude et la divulgation des chants du roi-psalmiste, les fortes images par lesquelles les prophètes expriment leur indignation et leurs espérances, ont marqué d’une empreinte profonde toutes les littératures du monde entier.
L’action du judaïsme, ou, si l’on veut, de la Bible qui l’exprime et le résume, n’a pas été moins importante dans l’ordre des sociétés civiles. La grande révolution sociale de 89 procède directement, à travers une foule d’incidents et de formules politiques, des immortels principes du Sinaï. Que les peuples, toujours accoutumés à ne voir le progrès moral qu’à travers le prisme des doctrines
Digilized by Googl
INTRODUCTION. LXl
chrétiennes, aient rapporté à l’Évangile le principe de cette immense révolution, cela se comprend aisément. Mais, qu’importe? L’égalité des hommes devant la loi, devant la conscience et devant Dieu, qui est la magnifique conquête de 89, appartient au judaïsme et n’appartient qu’à lui seul dans l’antiquité. Sous l’empire de ce droit reconquis, les sociétés modernes se transforment ; l’intolérance disparaît et l’humanité marche vers cette pacification générale, cette harmonie universelle, cette communauté d’intérêts et d^elTorts promise au monde entier par la voix des prophètes.
Je pourrais développer ces vérités dont je n’esquisse en ce moment que les éléments principaux; mais le temps et l’espace me font défaut.
Ce que j’ai dit suffit d’ailleurs pour démontrer que l’ordre universel, en religion, en morale, en philosophie, en droit public, ne se soutient et ne progresse, depuis dix-huit siècles, que par l’influence des idées juives habillées d’un vêtement chrétien, mais toujours visibles et vivaces sous leur nouvelle forme.
INTRODUCTION
Maintenant, pour tout esprit sincère, n’est-il pas évident que la société] se rapproche chaque jour davantage du principe juif?
Le monothéisme, enseigné au monde païen sous la forme trinitaire, tend incessamment à revêtir, dans les croyances modernes, son caractère primitif, tel que le Pentateuque l’a défini. Le monde a mis près de deux raille ans à s’initier à ce dogme, pour lequel il n’était pas prêt à l’époque où les apôtres chrétiens le lui ont fait connaître; mais aujourd’hui cette initiation est faite et elle se complète chaque jour. La philosophie enseigne énergiquement cette grande vérité. L'unité absolue de Dieu est désormais sa foi et son flambeau. Et, pendant que ce mouvement considérable s’accomplit parmiles penseurs, les religions ellesmêmes, travaillées de doutes profonds, se dégagent de plus en plus du paganisme romain auquel elles ont été forcées de faire des concessions dans l’origine.
Oui, tout converge, dans l’ordre des idées et des faits, vers le dogme sublime de l’Unité de Dieu. La science elle-même apporte son appui à la religion.
INTRODUCTION
en découvrant sans cesse, dans l’unité de la création, TUnité du créateur. La politique, devenue tolérante et fraternelle, y concourt de son côté, en basant ses lois et ses actes sur le beau principe de l’Unité du genre humain, d’où découle l’égalité de tous les hommes.
Ainsi la croyance unitaire, croyance essentiellement, exclusivement juive, conservée par le judaïsme de la dispersion avec un invincible courage, au prix du martyre et de la persécution, passe partout dans la pratique des institutions sociales, comme elle est le mot de la philosophie du dix-neuvième siècle; elle est le souffle qui anime et qui pousse la civilisation vers ses nouvelles destinées.
Rapprochés ainsi dans leur dogme commun, le judaïsme et la société moderne se rapprochent bien plus encore dans leurs espérances futures.
Quel est l’espoir du judaïsme? Quelle est l’attente mystérieuse dans laquelle il a vécu depuis son origine et qui lui a fait supporter, sans faiblir, toutes les épreuves de son voyage terrestre?
11 croit en l’avénement d’une époque de paix et d’harmonie universelle, où tous les hommes confesseront de nouveau leur fraternité ; où les armes