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CHAPITRE III

SHAFTBSBURY.

Antoine Ashley Cooper, troisième comte de Shaftesbury, eflfre un contraste parfait avec Toland (1), son coreligionnaire en déisme. Il est on ne peut plus Anglais et on ne peut plus aristocrate. Esprit hautain, moqueur sans rire, conservateur même dans ses hardiesses, bienveillant à sa manière et libéral. Excellent écrivain , ce qui est rare dans l'école , et du reste fort dédaigneux d'être d'une école; amateur et homme du monde jusque dans la métaphysique et la théologie. Peu fait pour l'éloquence parlementaire, comme la plupart de ceux qui écrivent avec un burin , mais assez spirituel pour tirer même d'une défaillance oratoire un effet

(1) Les premiers essais -de Shaftesbury ont été publiés pendant u n de ses voyages , et à son insu , par Toland , ce qui indique certaines relations, probablement fort peu cultivées par la suite.

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(1). Assez humain et assez mordant pour sauver des suspects, en se donnant le plaisir de les tourner en ridicule. Redoutable pendant sa courte existence maladive, et comme figure du passé, plutôt sympathique.

Je ne veux étudier que dans leurs rapports avec le christianisme les brefs ouvrages du noble pair (2). La meilleure manière de s'en faire une idée juste, c'est de les envisager, à ce point de vue, l'un après l'autre,

La lettre sur l'enthousiasme intéresse l'histoire ecclésiastique aussi bien que la philosophie religieuse, par les circonstances qui lui ont donné l'occasion de paraître. Les Anglais étaient fort mécontents des réfugiés camiaards que leurs vaisseaux venaient de débarquer sur leur territoire (1708), et qui continuaient leurs extases cévenoles sous un autre climat. Les Anglais n'aiment pas, chez eux, les excentricités qui ne sont pas britanniques, et il était question d'enfermer ou de chasser ces infortunés, lorsque Schaftesbury entreprit de les sauver en se moquant d'eux. Telle fut l'origine d'une

(1) n s'agissait d'accorder un avocat aux accusés politiques. « Vous voyez , dît Shaftesbury, moi qui n'ai qu'à donner mon opinion, je me trouble : quelle doit-être la situation de celui qui. Bans aucun secours, vienl plaider pour sa propre vie ? "

(2) CharaclerUtieki , 3 vol. Londres. 1714, etc. Tel est leur titre collectif. — En français, les Œuvres de mylord comte de Shaftethiry. Genève, 1760, 3 vol.

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nouvelle théorie philosophique et religieuse, l'épreuve par le ridicule, la méthode caractéristique de notre écrivain. Cette théorie peut se résumer en quelques mots : une opinion en général, une croyance religieuse en particulier doit supporter l'épreuve de la moquerie, si elle est fondée; si elle est fausse ou exagérée, le ridicule est la meilleure arme pour la tuer.

Aucune autre répression ne serait digne d'un pays libre. Mais il faut citer, car notre écrivain est de ceux auxquels la simple analjrse ferait tort. 4c J'ai été plus d'une fois surpris de voir des hommes de sens s'alarmer vivement de la crainte du ridicule sur certains sujets, comme 43'ils se fussent défiés de leur jugement; car le ridicule peut-il démentir la raison? Pourquoi tant de poltronnerie à cet égard?... Ce n'est que chez un peuple libre comme le nôtre que l'imposture et le mensonge n'ont point de privilège, et que le crédit de la cour, le pouvoir de la noblesse et le caractère du clergé sont impuissants pour les protéger et pour les soustraire à l'examen de la raison, sous quelque forme qu'ils se travestissent. Cette liberté semblera peut-être aller trop loin ; on dira que nous en abusons... Mais si les hommes sont vicieux, étourdis ou méchants , le magistrat peut les réprimer. S'ils raisonnent mal , c'est la raison qui doit leur apprendre l'art de bien penser... Le salut des âmes est devenu, pour ainsi dire,

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le principal devoir du magistrat. Si le magistrat voulait aiusi interposer son autorité dans d'autres sciences, je craindrais bien que nous n'eussions une aussi mauvaise logique, une aussi mauvaise géométrie, et en général une aussi mauvaise philosopiiie qmî la théologie l'est souvent chez les peuples oil le symbole onhodoxe est fixé par la loi. C'est une terrible entreprise pour un gouvernement que celle de limiter l'esprit et de lui donner des entraves. Je suis persuadé que le seul moyen de conserver le bon sens des hommes, et l'esprit dans le monde, est d'affranchir le bon sens et l'esprit de toute servitude. »

Le lord libéral arrive au sujet qui lai a mis à la main sa plume spirituelle et hautaine.

« Nous avons quelques bons frères nouvellement débarqués en Angleterre; je parle des protestants français, qui sont furieusement animés de l'esprit primitif : ils soupireraient après les tortures et les supplices... Que nous sommes barbares et plus cruels que les païens mêmes, nous autres Anglais tolérants 1 car non contents de refusera ces prophètes fanatiques l'honneur d'une persécution, nous les avons tournés en dérision. L'on m'assure qu'on les joue sur le théâtre de marionnettes de la foire de Saint- Barthélémy. Sans doute que ces voix étranges qu'ils font entendre, et ces agitations qu'ils éprouvent, sont bien rendues par le mouvement

des fils d'archal et par le son des chalumeaux... Tant que notre foire durera, je garantis à notre Eglise nationale que jamais enthousiastes, ou marchands de prophéties et de miracles, ne seront dans le cas de se mesurer avec elle. »

Des Camisards, — qui furent laissés tranquilles un peu grâce à l'intervention de Shaftesbury, — nous arrivons tout doucement à quelque chose de plus général et de plus grave. « Ce fut un bonheur pour nous , que quand le papisme remonta sur le trône (1), Smithfield devint le théâtre des plus cruelles tragédies. Je soupçonne que nombre de nos premiers réformateurs ne valaient guère mieux que les enthousiastes (des Cévennes) , et peut-être que cette ardeur fanatique contribua beaucoup à la ruine de la tyrannie spirituelle. Si les prêtres n'avaient, à leur ordinaire , préféré la soif de sang à toute autre passion, ils auraient pu, par des moyens plus amusants, éluder la força du zèle réformateur. Je ne sache pas que les païens, conjurés contre la religion chrétienne, aient eu la sagesse d'opposer à ses premiers progrès des parades comme celle de la foire de Saint-Barthélémy. Au reste je suis sûr que si la vérité de V Evangile eût eu quelque chose à craindre de la part de ses ennemis j la méthode la plus

(1) Sous Marie Tudor. — Smithfield , marché et lieu d'exé* ctttion.

coarte ponr la rédnire ao silence eût élé de jouer sur le théâtre les premiers missionnaires, mais d'une manière amusante, sans avoir recours à des peaux d'ours et à des tonneaux de poix-résine. >

En faisant la part de l'homoar dans cette boutade, et malgré la phrase de précaution qui vient d'être soulignée, je ne garde pas l'impression d'une foi bien vive de l'auteur dans la supériorité de la Réforme sur l'Eglise romaine, et surtout dans la supériorité du christianisme sur le paganisme. Un autre passage , dans lequel aussi l'on doit faire la part de l'humour, renferme un rapprochement plus que léger :

« Un bon chrétien , qui s'imagine ne croire jamais assez, peut tellement étendre sa foi, qu'elle embrasse non seulement les miracles de l'Ecriture et de la tradition , mais encore les contes bleus que débitent les vieilles. »

L'humour devient d'ailleurs un système. Si le ridicule est l'épreuve qui ruine les croyances fausses, un certain enjouement est l'accompagnement naturel des croyances vraies. Si nous sommes souvent peu religieux , c'est que nos pédagogues nous enseignent les premiers éléments de la religion d'un air si chagrin, que nous ne pouvons ensuite y penser sans mauvaise humeur. Les écrivains sacrés savaient parler d'un ton gai et leste , quand l'occasion s'en présentait. (On n'imaginerait jamais les

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deux preuves de cette assertion que va chercher Shaftesbury : c'est Job et saint Paul !). La seule mauvaise humeur peut nous donner une fausse idée de l'Etre suprême , car l'aspect de l'univers est si auguste qu'il montre partout les traces d'une intelligence supérieure. La mauvaise humeur peut produire , soit Tathéisme , soit la désagréable notion , formée à notre image j d'un Dieu capable de s'aigrir et de se fâcher.

On pourrait dire , sans trop d'exagération , que Shaftesbury s'annonce tout entier dès sa Lettre sur Venthomiasme , avec son déisme pur, son humour à la fois naturel et systématique, son optimisme; tel est, en y ajoutant la théorie de la morale indépendante , le programme de ses autres écrits, V Essai sur la rail^ lerie , la Rapsodie philosophique , les Recherches sur la vertu.

l/Essai sur la raillerie renferme quelques accusations contre le christianisme , et surtout contre les chrétiens. Le christianisme, — notre sainte religion , comme dit l'auteur , — est accusé de négliger les vertus du citoyen , l'héroïsme, le zèle pour le bien public , et même certaines vertus privées , telles que l'amitié, ce qui se comprend , dit-il , puisque le chrétien a sa cité véritable dans les cieux, et que ces vertus-là sont des embarras pour Toeuvre de son salut. On a répondu au noble moraliste que

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si le Sauveur et ses apôtres ont surtout enseigné et pratiqué la charité envers rhumauîté en général, en plus d'un endroit de l'Evangile on les voit pleurer et s'attendrir sur des amis, sur un Lazare, sur un Epaphrodite , et aimer leur patrie juive. Quant aux chrétiens, les défenseurs lettrés de la religion sont malmenés d'importance, à cause de la pédanterie et du bigotisme qui font justement rester chez le libraire leurs traités d'apologétique. Leurs efforts pour faire triompher telle secte ou telle autre sont dénoncés comme impuissants et ridicules. Ici, une de ces allégories comiques dont les contemporains de Swift avaient la passion : « Il parut à propos de régler le maintien des hommes. On coiffa tous les esprits de la même manière ; le magistrat devint coiffeur et fut coiffé à son tour. Mais quoiqu'on tombât d'accord qu'il n'y avait qu'une manière de coiffer qui fût la véritable, et qu'un seul maintien, auquel tout le monde dût se conformer, cependant ni le magistrat ni les coiffeurs eux-mêmes ne pouvaient déterminer quelle était, parmi tant de différentes modes, la seule exactement vraie. » Du reste, toujours la même théorie du ridicule, et Leibnitz faisait ces justes observations (1) : B Je crois que la raillerie est un bon préservatif contre l'enthousiasme ; mais je ne

(1) T. V do Véd. de Gcotvc, in-4", p. 39 (eo françni;

trouve point qu'elle soit propre à en guérir les gens. Au contraire, le mépris qui est enveloppé dans la raillerie sera pris par eux pour une souffrance et une persécution. J'ai remarqué que lorsqu'on raille sur les erreurs et les absurdités en matière de religion, on irrite infiniment les gens qui en sont prévenus , et que c'est le vrai moyen de passer pour athée dans leur esprit. Je ne sais pas non plus si l'application du ridicule est une bonne pierre de touche; car les meilleures choses et les plus importantes peuvent être tournées en ridicule, et il n'est pas sûr que la vérité aura les rieurs de son côté, étant le plus souvent cachée aux yeux du vulgaire. » Mais le même Leibnitz, le grand Leibnitz , devant la Rapsodie , entre dans l'enthousiasme le plus candide : « Je fus tout surpris de me trouver dans le sac^^arium de la plus sublime philosophie. Le tour du discours, le dialogue , le platonisme nouveau, mais surtout la grandeur et la beauté des idées , l'en-» thousiasme lumineux, la divinité apostrophée, me ravissaient et me mettaient en extase. Enfin je revins à moi-même. »

Heureux l'écrivain qui a pu, une fois dans sa vie, obtenir pareille admiration de pareil admirateur I Qui n'envierait Shaftesbury , mais qui ne sourirait avec respect devant l'explication naïve que donne Leibnitz de son propre enchantement : « J'y ai trouvé presque toute ma théo-

dicée, mais plus agréablement tournée, avant qu'elle eût vu le jour. Si j'avais vu cet ouvrage avant la publication de ma théodicée, j'en aurais profité comme il faut, et j'en aurais emprunté de grands passages. » Voilà le génie dont on pourrait dire, en tant qu'il vient de Dieu , patiens quia œternus! Au lien de gémir, comme le simple talent jaloux, de ce qu'un autre, par un travail simultané , est venu partager sa gloire, il s'applaudit de voir ses idées devancées par un. contemporain , et ne regrette qu'une chose ; c'est de n'avoir pas fait une œuvre meilleure, faute de l'avoir connu. Mais à côté de ces grandes mœurs littéraires, une chose nous intéresse au point de vue de l'histoire des déistes : Shaftesbury avait devancé l'optimisme de Leibnitz, tellement plus chrétien que lui, et, en cela, il était plus logique que son illustre admirateur.

En effet, l'optimisme du lord philosophe, plus absolu, il est vrai, que celui de Leibnitz, et sacrifiant plus résolument la justice de Dieu à sa bonté, n'est pas conciliable avec l'Evangile, qui représente le péché comme un profond désordre moral. Et le déiste anglais a parfaitement conscience de ce désaccord, d'autant plus qu'à la thèse de l'optimisme il en associe une autre dans sa Rapsodie et dans ses Recherches sur la vertu, celle de l'indépendance de la morale par rapport à la religion. D'après lui, c'est

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une égale erreur de fouler aux pieds la vertu humaine , en s'imaginant relever par là la cause religieuse, d'exagérer le mal et le péché qui est dans le monde , ou bien d'exagérer les rapports réels de la religion et de la vertu, comme si c'étaient deux compagnes toujours inséparables. Non, l'attrait des récompenses ou la crainte des punitions de la vie future n'est pas le meilleur mobile des actions humaines; non , le théisme et l'athéisme n'ont pas d' « action immédiate et directe » sur la droiture ou l'injustice dans la vie humaine.

Le passage suivant , que j'ai seulement un peu abrégé et resserré , montrera comment ces deux thèses sont unies dans la pensée de l'auteur, et de quelles réserves il les accompagne. < Qui osera nier que servir Dieu par contrainte et par intérêt uniquement , ce ne soit un esprit servile et mercenaire? N'est-il pas évident que le vrai culte de l'Etre suprême doit porter sur l'estime ou l'amour? Quelle est l'injure que cela peut faire à la religion? Qu'y a-t-il à craindre pour la doctrine des châtiments et des récompenses à venir, en avouant que le culte fondé par ce motif n'égale pas celui qui est volontaire et que l'inclination accompagne?

N'est-il pas certain que le service de la crainte, quelque lâche et bas qu'il soit, est indispensable; que ia religion étant une discipline et un progrès de l'âme vers la perfection , le mobile

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de la récompense et de la punition est de la plus grande importance pour nous, «jusqu'à ce qu'instruit dans des voies plus sublimes , nous passions de cet état servile au culte généreux de l'amour et de l'affectionî... La supposition d'une vie future arrange tout aux yeux d'un chrétien, mais il n'en est paa de même avec ceux qui pensent différemment. Il s'agit de démontrer l'existence de l'ordre, et surtout en ce qui concerne la vertu. Il ne faut pas tout renvoyer à un avenir. Si le monde était plongé dans l'anarchie, si aucun pouvoir supérieur n'en prenait soin, si le vice triomphait impunément de la vertu , ce désordre serait un vrai chaos, et nous réduirait aux atomes , au hasard et à la confusion que les athées protègent avec tant d'intérêt. Y a-t-il rien de plus mal, dans l'intérêt de l'existence d'un Dieu, que d'exagérer tellement, comme font quelques zélés, le désordre qui régnent dans le monde et les disgrâces delà vertu 1 »

Il est curieux de constater ici que notre déiste s'écarte moins de saint Paul que de lord Herbert. Saint Paul est parfaitement d'avis qu'au service par crainte , au service de l'esclave , comme il l'appelle lui aussi, doit succéder l'esprit d'adoption qui nous fait dire : Père I L'optimiste serait donc, à ne considérer que ces quelques lignes, un orthodoxe sans le vouloir et sans s'en douter; mais l'ensemble

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de sa théorie est antiévangélique , et , disonsnous , elle dépasse les articles de Herbert, où la rémunération de la vie future tenait une très grande place; elle dépasse , on peut le dire 9 les instincts de notre âme et le sentiment universel du genre humain. Plus le chrétien deviendra un homme digne de ce nom en obéissant à la loi divine par amour pour cette loi divine et son auteur , et plus il aspirera à la vie définitive où Tamour divin s'épanouira dans toute sa beauté.

Notre idée de Shaftesbury ne serait pas complète au point de vue religieux proprement dit (car nous venons de résumer les traits principaux de sa philosophie religieuse) , si nous ne disions pas quelques mots de ses Mélanges (1) et de ses Lettres posthumes (2). Dans les premiers, on trouve un contraste étrange entre les hardiesses les plus imprévues et les protestations de fidélité les plus édifiantes. Les au-teurs sacrés sont tantôt mis en suspicion à cause de Tétrangeté des faits et de l'inexactitude des textes , tantôt singulièrement complimentés pour leur humour, leur joyeuseté , les discours du Seigneur Jésus étant particulièrement remarquables par un certain air de fes-

(1) Dans le t. III des Charakteristicïis.

(2) Sweral leiUrs written hy a noble lord to a young man at the universUy, London. 1716. British Muséum.

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tivitë qui émeut l'esprit d'une manière plaisante (1). Saint Paul , lui , est un peu sceptique parfois, au sujet des révélations divines qui lui ont été accordées. Quand , après cela , l'auteur nous parle de sa stricte et complète orthodoxie sur tous les points, à cause de l'obéissance due à l'Eglise anglicane et à la loi {une vilaine misère de Hobbes qui me gâte Shaftesbury); quand il dit croire à la Révélation autant qu'y peut croire un homme à qui il n'en est pas arrivé de personnelle (distinction de Herbert et de Locke qui arrive ici bien bizarrement) ; quand il dit tout cela, j'ai besoin, pour lui conserver mon estime , de me rappeler sa théorie de la joyeuse humeur, et de supposer qu'il a voulu nous en donner un échantillon.

Rien de plus grave, au contraire, que les lettresîécrites par le noble pair au jeune Ainsworth, qu'il protégeait à l'Université pendant ses études de théologie. Son déisme y brille par la netteté de l'affirmation comme par l'amertume de la négation. Il extrait de l'Evangile un christianisme à son usage , abstrait , nu , bienveillant et hautain , pendant qu'il accable de ses sarcasmes l'Eglise chrétienne et

(I) " Full of huraorous discouraes. and jocular ■m air o( fcstivity, so thst il is impossible nol M bi pleauDt maaner at their récital, b

le clergé anglican : « L*Eyangile , que le vulgaire ne peut connaître que par des miracles , recevoir que par des préceptes positifs, est démontrable au sage et au vertueux par la nature même de la chose. Comment nous empêcherions-nous de donner notre assentiment à ces doctrines et à cette révélation qui nous sont données et confirmées par des miracles t Seulement 9 pour nous, la preuve de la divinité et de la vérité de celte révélation se tire de Texcellence des choses révélées... Priez Dieu de vous diriger , de vous confirmer dans la pratique de la vertu et de la religion , vous assurant que le plus haut principe , qui est Tamour de Dieu , est moins bien servi par des spéculations obscures et une philosophie monacale que par la pratique morale , Tamour du genre humain et Tétude de ses intérêts : le premier de ces intérêts , celui qui seul l'élève au-dessus des brutes , est la liberté de la raison dans le monde de la pensée, le bon gouvernement et la liberté dans la société... Evitez par-dessus tout l'orgueil , presque inhérent à la vocation et à la carrière que vous allez entreprendre... Vous êtes venu au monde , vous entrez dans les ordres dans le pire temps qui fut jamais pour l'insolence, l'orgueil et la présomption des clergymen. »

S'il faut faire la part de l'humour dans les autres ouvrages du philosophe amateur , peut-

être faut-il, dans ces lettres posthumes, faire la part d'un certain respect pour les croyances d'un jeune candidat au ministère. Au siècle dernier, plusieurs personnes se sont indignées de voir ranger lord Shaftesbury dans l'école déiste (1) , parce que des passages tels que celui qui vient d'être cité en premier lieu les avaient édifiées; ces personnes risquent bien de s'être fait illusion. Toutefois ce petit recueil , qui est commele testament du lord humoristique, ne saurait nous tromper sur ses croyances très nettes en Dieu , en la Providence , en la spiritualité de l'âme. Il est le disciple le plus pur de lord Herbert, quoiqu'il ne le nomme pas , et quoiqu'il semble attacher une moins grande importance à la vie future , en tant que sanction de la morale. Les côtés négatifs ne sont pas moins évidents : sans insister sur l'humour et sur les singulières attaques contre le Nouveau Testament , la théorie de la morale indépendante associée à la théorie de l'optimisme suffirait pour le classer parmi les adversaires des croyances évangéliques.

Chose remarquable , un contemporain de Shaftesbury , un de ses coreligionnaires en déisme , s'est chargé de traduire pratiquement et de réfuter , bien sans le vouloir , cette théorie de la morale indépendante et de l'opti-

(1) La lettre sixième de Leland répond k ces personnes.

LES DÈISTBB A

a BT LB CHBISTIANISKB.

misme. Mandeville , déjà connu par quelques écrits incrédules , et par une attaque contre les œuvres de la charité , qui annonçait déjà ses théories économiques , et qui montrait déjà que la morale risque de perdre beaucoup en s'iaolant de l'Evangile charitable, Mandevilie publia la Fable des Abeilles , suivie de longs commentaires. Voici cette histoire en quelques mots. La ruche (qui représente l'Angleterre, ou la société en général) est bien ordonnée, riche et prospère. Mais si tout est pour le mieux , [c'est que la prospérité sociale repose sur la collection des vices de chacun et des injustices particulières : le médecin est un charlatan , l'homme de loi un filou, le prêtre un égoïste, le négociant un pourvoyeur de luse et de débauche. Hélas! ces hommes si heureux ne s'avisent-ils pas de se convertir? Le médecin devient désintéressé; l'homme de loi, probe; le prêtre, charitable; le négociant, austère. Qu'en résulte-t-ilî l'amoindrissement de la vie sociale, la ruine de la civilisation. — La triste allégorie de Mandevilie montre que la morale indépendante aboutit à la négation de la morale, et l'optimisme , à un scepticisme désolant.

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