‹ Les déistes anglais et le christianismeChapitre 8 sur 21 · TOLAND · texte numérisé non relu

TOLAND

L'homme qui a conduit le public curieux depuis les paisibles analyses de Locke jusqu'aux négations éclatantes des philosophes français du dix-huitième siècle , c'est John Toland. Un Irlandais aussi peu Anglais que possible par la nature de son intelligence et de son caractère; esprit facile, parfois brillant, parfois clairvoyant, mais superficiel , tranchant et généralisant sans mesure et sans frein. Sorte de bohème de la philosophie religieuse, promené par son caprice ou par la persécution d'Irlande en Angleterre, d'Angleterre en Hollande et en Allemagne, et en Angleterre de nouveau; écoutant les théologiens pourvu qu'ils soient hardis , et retenant des morceaux de leurs raisonnements pourvu qu'ils soient nuisibles à l'Eglise chrétienne ; d'abord catholique > puis presbytérien , puis déiste , enfin incrédule au delà du déisme;

dans les tavernes comme chez les grands curieux de le voir, attaquant le clergé catholique, puis tous les clergés, enfin le clergé protestant tout seul ; au milieu de cette vie errante, publiant des ouvrages de toute dimension qui portent des noms ambitieux ou bizarres (1) ; trouvant que l'histoire ecclésiastique , la critique sacrée , l'exégèse , la philosophie ne lui composent pas un assez vaste champ, et faisant des excursions dans les questions de banque , de milices, d'histoire romaine, de pédagogie, de druidisme et de journalisme (2) ; faisant alterner singulièrement le courage et l'hypocrisie; soulevant des tempêtes par son premier livre, le plus inoflfensif pourtant, risquant en Irlande un procès criminel ; attaqué devant la Convocation de Cantorbery, qui, heureusement pour lui , voit éclater un conflit, à son sujet, entre la chambre des évêques et la chambre des doyens , mais n'échappant pas à une sentence du Parlement qui fait brûler son livre; plus tard se réclamant du titre de chrétien, lorsqu'il écrit contre la religion avec la dernière violence, faisant savoir à l'évêque de

(1) La biblîoth. Cousin possède une remarquable coUection des écrits de Toland, excepté le Christianity not mysterious.

(2) jToland était partisan de la guerre à outrance contre la France vaincue. Il a publié en 1707 une Oratio philippica ad excitandos contra GaUiam Britannos»., h Gallorum ungues non resecandos , sed penitus evellendos. »

Londres qu'il a des sentiments très religieux, et ne laissant pas arriver sa dernière heure, après cette carrière agitée, sans se composer à lui-même une épitaphe louangeuse en latin (1).

Le titre du premier ouvrage de Toland , du plus modéré sans contredit, est long et significatif comme beaucoup de ceux de l'époque ; « Le christianisme sans mystère , ou traité montrant qu'il n'y a rien dans l'Evangile de contraire à la raison , ni au-dessus d'elle , et qu'aucune doctrine chrétienne ne peut être appelée proprement un mystère (2). » Ce petit livre, dit justement Lechler, fait époque dans l'histoire du déisme. A vrai dire, il est moins important par ce qu'il dit que par ce qu'il veut faire dire au lecteur. Au fond, la tendance est bien de rejeter tout surnaturel chrétien, maté-

(1) U s'intitule, entre autres choses, k omnium lilterarum eicultor , lioguarum plus decem sciens, vcritatis propngnator, Ubertalis aasertor. » Hnsbeim a donno une notice «étendue sur Toland en tête de ses Vindicte adrertus Totandi A'aiar«num. llam~ bnrgi, 1122. Bibl. place Vendôme. — Desmaiseaux en a donui^ DDB autre en tête des Miscell. que je vais bientât citer. (3) Chriilianity not myslerious , oT a Irealise shewing that thafc I il nothiny m the Gospel conirary lo reason, nor abuve i( : and chriilittn doelrine call be properly tall'd a myiiery. Lon- [ don, 1696, anoDjrme. Rare ; j'en si âifflcilement trouré un ex. à [ iJkmdreB.

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riel ou spirituel, d'effacer de l'esprit du lecteur la distinction maintenue par Locke entre ce qui est contraire à la raison et ce qui est audessus de la raison. Le but est bien de faire faire au lecteur lui-même ce syllogisme : rien ne peut être au-dessus de la raison et de Texpêrience; or, le surnaturel chrétien est au-dessus ou contraire : donc le surnaturel chrétien, le christianisme de l'Evangile n'est pas vrai.

Mais l'auteur , qui veut nous pousser à aller jusque-là, ne va pas jusque-là. Voici la suite de ses idées. Il n'y a pas de question sur laquelle surgissent plus de disputes que sur celle-ci : la raison, les mystères de la foi, les rapports entre ces deux choses. Les théologiens, qui savent bien nous dire gravement : Adorez ce que vous ne pouvez comprendre , montrent aujour*d'hui plus que jamais leur ignorance par leur désaccord sur ce qu'il faut entendre par là, sur l'autorité devant laquelle il faut s'incliner , les Pères, l'Eglise, un concile général, l'Ecriture. L'auteur va faire arriver « le seul fondement de la certitude, » la raison, et montrer que rien n'est un mystère.

Il se demande d'abord ce que c'est que la raison. 11 en parle, et de l'expérience et de l'évidence, en disciple de Locke. Il attache une importance grande et distincte aux « moyens d'information. » Or, dans le christianisme, la révélation n'est qu'un m moyen d'information ; »

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c'est le canal par lequel arrivent à nous certaines vérités, ce n'est pas le fondement déterminant de notre persuasion. Ce sont, en effet, deux choses très différentes que la voie par laquelle m'arrive une notion et mon motif pour y ajouter foi (1), Ainsi, quelqu'un vient m'apprendre quantité de faits dont je n'avais aucune idée, je ne le croirai pas sur parole : il me faut pour cela plus que son autorité, l'évidence des choses elles-mêmes et la claire conception que je m'en fais. L'Evangile, s'il vient vraiment de Dieu , doit s'accorder avec la raison naturelle et nos idées ordinaires (2) , sans quoi nous ne saurions y croire, et l'on ne pourrait pas dire de lui : « Ce commandement ne passe point la portée, et n'est pas à grande distance. Cette parole est tout près de toi , dans ta bouche et dans ton cœur » (Deut., XXX, 11, 14). Non, il ne saurait y avoir rien dans l'Evangile qui soit contraire, même en apparence, à la raison. Il n'y a que la superstition et le mensonge sacerdotal qui ose le prétendre. Le plan de l'Evan-

^K (I) R Révélation... aot a necessiUitiDg motive of asaent , but o HïMan 0^ information. We should oot contound the way wfaeieby ne cumâ lu tlie knonledge of a thing , witb the grounds we bave to belîeve il... Not the bare authority ot him tbat speaks, but tbe clcar conception 1 form ot wbat he saj9, is tbe grouml oC my persuaaion " (p. 38).

{1) I AU Ihe doctrines and prccopts of tbe new TeatAment (i( it be indeed divine) must agrée with Natural Reason and our oïdlnar]' ideas » (p. 46).

5t LB8 UÉI8TB8 ANGLAIS BT LB 0HRI8TIANI81CB.

gile est simple , et les miracles eux-mêmes y ont un caractère rationnel.

Mais il y a plus. L*Evangile ne peut rien renfermer qui soit au-dessus de la raison, et le mot païen de « mystère » doit être rayé du langage chrétien. Et d'ailleurs, les païens euxmêmes ne désignaient pas de ce mot des choses incompréhensibles , mais des choses qui avaient besoin d'être dévoilées, et c'est aussi dans ce sens d'objet qui a besoin d'une révélation spéciale , nouvelle , que le Nouveau Testament prend ce mot , et aussi les plus anciens Pères. C'est le mélange des idées juives et païennes dans le christianisme qui a donné au mot do mystère son sens théologique moderne.

Voilà pour le mot ; quant à la chose , elle n'est ni plus chrétienne ni plus philosophique : ce qui serait au-dessus de notre raison n'existerait pas pour nous. Dira-t-on que les attributs de Dieu , oui même cela , soient au-dessus de notre raison ? Soit , mais à ce compte , répond le disciple philosophique de Locke, tout est audessus de notre raison, même le plus ordinaire des objets matériels, car nous ne connaissons pas les propriétés internes de ces objets, leur essence réelle; nous ne les connaissons que dans leurs rapports avec nos sens et dans leur essence nominale. Dira-t-on que les miracles de Jésus s'opposent à notre théorie? Non, car le miracle est simplement un

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acte qui dépasse le pouvoir de l'homme et que les lois de la nature ne peuvent accomplir par ■ leurs opérations ordinaires (1). Il y a là une rassistance surnaturelle, mais qui n'est pas audessus de la raison.

Les apologistes chrétiens qui se levèrent contre Toland furent nombreux. Je ne dirai que quelques mots de ceux qui se placèrent au point de vue ordinaire de la défense de la foi contre l'incrédulité, pour insister davantage sur l'opinion des deux grands philosophes du temps , Locke et Leibnitz.

Un admirateur de Malebranche, Norris (2), fut peut-être le plus intéressant parmi ceux de la première catégorie. Il attaque vivement le livre de Toland , qu'il appelle « un des livres les plus irrévérencieux et les plus téméraires qu'ait produits cet âge licencieux. » Il regarde, avec Malebranche, la sublimité même des mystères chrétiens qui les élève au-dessus de nos moyens ordinaires , comme une preuve de leur vérité. Pourtant il consent à ne pas tourner ainsi « l'artillerie de l'ennemi contre ses propres troupes, » et se borne à montrer qu'il n'y a pas là de preuve contre leur vérité. L'in-

a A miracle is aome action exceeding ail hunmn power, d vhicb (he kws of oaCuTB canaot perform by their ordinary ^erationsn (p. 150).

[ (3) In aeeount o( rtastm and faith m Telalion to the mysltrUs f CfiriiitafMly. Loaôon, 1697. V. eortout p. 399 et auLv.

compréhensibilité d'une chose quelconque ne prouve pas que cette chose n*a pas eu lieu , du moment que sa réalité ressort d'autres preuves, et l'incompréhensibilité de tel ou tel mystère chrétien ne prouve pas qu'il n'est pas croyable, du moment qu'on a de bonnes raisons pour croire à la révélation qui l'atteste.

Et encore Norris déclare que le point de vue auquel il se place là, celui de l'incompréhensibilité des mystères chrétiens , n'est pas le seul possible. Il est loin de désapprouver ceux qui travaillent à les rendre faciles à comprendre et à accepter. Seulement , à les supposer dans l'illusion , à supposer que la foi chrétienne soit au-dessus de la raison , l'édifice du christianisme , pour quelques piliers de moins , pour la perte de quelques raisonnements qui l'étayent, ne serait point ébranle ni compromis; et Toland à son tour se ferait illusion en s'imaginant qu'il a renversé les objets de notre foi.

D'ailleurs, comme Norris l'observe avec toute raison, l'auteur qu'il combat j^oue abusivement sur ce mot de mystères et sur son emploi dans le Nouveau Testament, où il signifierait, simplement, une vérité qui n'était pas connue avant d'être révélée. Qu'importe cette querelle de mots? La question est de savoir s'il y a, ou non, dans l'Ecriture, des choses au- • dessus de notre conception ordinaire , quel que soit d'ailleurs le nom dont on les appelle.

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