‹ Les déistes anglais et le christianismeChapitre 9 sur 21 · T0LU1D · texte numérisé non relu

T0LU1D

Si Norris n'avait rien dit qui pût être désagréable à Locke, il n'en fut pas de même de réyêque Stiliingfleet , le savant auteur des Origines sac7-œ. D'après lui, l'auteur de l'Essai sur r entendement et l'auteur du Christianisme sans mystères étaient au fond deux novateurs faits pour s'entendre , les hardiesses de Toland procédant du sensualisme de Locke (1).

Du moment qu'il faut, pour croire à une chose, en avoir des idées claires et distinctes, c'est-àdire le degré et le genre d'évidence que peut donner l'expérience sensible, ne voit-on pas que l'auteur illustre est le maître, et l'auteur nouveau venu son disciple?

Locke se sentit atteint dans un endroit sensible, au nœud par lequel il entendait rattacher sa philosophie à sa foi chrétienne. Il ae fâcha, l'indignation le fit polémiste, il écrivit non sans verve à Sa Seigneurie, ou plntôt con-

(1) Le plus violent , le plus grosaier, le plua antipathique des impies du dis-buitième siècle . le baran d'Holbach , se trouvait être dn même avis que fiivêquo anglican : " Commeat le profond Locke, qui, au grand regret des théologiens, a mis le principe d'ârisLote dans (out son jour, et comment tous ceux qui, comme lui, ont reconnu l'absurdité du sfiilâmo des îddes innées, n'en oot-iU point tiré les conséquences immédiates et nécessaires?... Comment n'ont-ils pas vu que leur principe sapait les fondo- • ments de cette lljëologie , qui n'occupe jamais les hommes que d'objets inaccessibles aux sens , et dont par conséquent il leur était impossible de ae faire des idées? " {SytUme de la naïuT», t. I, p. 130, 1770.)

tre Sa Seignerie (1). Déjà il avait une assez mauvaise impression au sujet de Toland, d'après les lettres que son ami Molyneux lui avait écrites d'Irlande (2). Il voulut séparer nettement sa cause de cette cause compromise et compromettante. Il établit avec une énergie réitérée qu'un abîme sépare les deux doctrines religieuses, malgré certaines ressemblances quant à la théorie de l'origine des idées , et qu'il ne réclame pas du tout l'évidence des sens, ou les idées claires et distinctes , comme condition de sa foi.

Quant à Leibnitz, il a écrit des notes sur l'ouvrage do Toland (3), et, l'on doit tout de suite le remarquer, avec beaucoup de modération, avec une modération que le bruyant déiste serait en droit de réclamer de tout critique s'il n'avait pas écrit d'autres livres, si ses publications ultérieures ne jetaient pas un jour fâcheux sur SCS intentions, sur sa franchise. Leibnitz aime à se persuader, dit-il, que le but de Pau-

(1) Cette polémique se trouve dans le tome I de Téd. in*4<> de Londres (1768) des Œuvres de Locke.

(2) Dans les Miscellaneous works, of M. John Toland , Londres . 1747. Molyneux commence par faire son éloge; mais, dans les lettres suivantes, il le montre habitué bavard des coffee-houses et des public tables, si universellement décrié qu'il est compromettant de causer avec lui , besogneux , endetté pour ses habits et son logement.

(3) Annotationculx ad Tolandi librum, t. V de Téd. de Leibnitz, in.40. Genève, 1768, p. 142-149.

, teur a été de rendre le christianisme moins éris-

' tique, plus pratique, plus attaché à l'imitation de la personne de Christ. Mais il lui refuse le droit de nier que Christ nous ait révélé des doctrines divines que la raison n'aurait pu découvrir. De plus il trouve mauvais que l'on cherche à rendre le clergé protestant odieux au peuple, car cela est bien plus dangereux que les discussions des sectes théologiques.

Telle est l'opinion générale de Leibnitz. Ses critiques de détail portent sur le titre et le début, puis sur chacune des trois sections.

Elles valent la peine d'être au moins résumées, comme tout ce qui vient de ce grand esprit.

Assurément la théologie chrétienne ne doit

I rien contenir qui soit contraire à la raison, qui soit absurde; mais cela ne veut pas dire qu'elle ne doive rien contenir qui dépasse les lumières

l de notre raison, car la nature divine elle-même,

[ étant infinie, ne saurait être pleinement compréhensible. Lorsque Toland dit que l'on ne saurait adorer l'incompréhensible, il prouve une grande légèreté.

On peut admettre que le fondement de la per-

' suasion c'est l'évidence. Seulement l'évidence que nous pouvons exiger porte sur l'autorité de celui qui nous renseigne, non sur le fait luine que nous ne pouvons toujours nous ex-

ipliquer.

Ce serait très bien de ne vouloir croire que

58 LBS DÉIBTEB AN0LAI8 BT LE CHRISTIANISME.

co que l'on s'explique bien. Mais il y a dans les preraièros notions de la géométrie elle-même lies choses qui n'ont jamais été assez expliquées par les géomdtres. Celui qui a le plus médité 08t aussi le plus modeste, le moins prompt, dans les choses sacrées, à exiger et à promettre (1).

Toland reconnaît que Christ a fait des mirarcloa. Il reconnaît donc qu'il y a dans la religion chrétienne des choses au-dessus de notre raison. La nature elle-même est pleine de mystères, si l'on entend par là ce qui dépasse notre raison actuelle. Une raison même plus noble et plus pénétrante que celle de la génération préscnio de l'humanité n'arriverait pas à se rendre un compto parfait de TunîTers.

U n'est pas vrai que la révélation d'une vérité au-dessus de noire raison nous soit înatile. Est-c« que la découverte de l'aiguille aimantée n'est pas une chose utile, malgré ce que ses propriétés ont d'inexplicable? — El Leibnitz termine par c«1te réflexion qui n'a rien d'agréable pour Toland ; « Les philosophes distingués de aotre lemps reconnaissent qu'il existe dans 1*

(1) Bcllr ponwSe, H belle phrase, lie cejrrmnJ LoihniH : ■• St i)iUinlo qni^iir in m^vlitnlionibus versntior ost. tanin migie hiw defKtus KKnow^it, HnimBinqiie >d mm prsserlim iii saerïs idddeMnm componll , qne neqae «xigal nimiom , neque t<oUiceB-

TOLANO.

" nature beaucoup de choses au-dessua c , raison. »

Les attaques de Toland contre le christianisme ! devinrent beaucoup plus directes et plus vives, soit déjà dans la Vie de Milton et VAmyntor (1698-99), soit dans le Nazarenus en 1718. Les deux premiers de ces ouvrages, dont le second n'est que le complément du premier, s'adressent surtout aux sources scripiuraires, au Nouveau

^ Testament, tandis que le Nazarenus en veut au développement historique de l'Eglise primitive. • Une phrase de la Vie de Milton déchaîna la tempête. A propos de Vlcon hasilikè, tableau des devoirs de la royauté attribué par les roya-

f listes à Charles I", non sans vives protestations des républicains et des critiques qui flétrissaient cette attribution comme une imposture, Toland écrit ceci ;« Lorsque je considère sérieusement comment tout cela a pu arriver parmi nous, en un temps de science et de civilisation, sous les regards vigilants des partis, je cesse de m'élonner que tant de pièces supposées, sous le nom de Christ, des apâtres et d'autres personnages illustres, aient pu être publiées et acceptées daus les temps primitifs, alors que la terre était u couverte des ténèbres de la superstition. Je Icraina plutôt que plusieurs autres livres pareils

ne soient d'une inauthenticité non encore découverte, grâce à Téloigncment des temps, à la mort des personnes intéressées et à la destruction des autres documents capables de nous donner des informations véridiques (1). »

Il était bien difficile de ne pas voir dans ce passage une allusion très nette aux livres du Nouveau Testament, une agression toute nouvelle, au moins en dehors d'un petit cercle de critiques hardis , nouvelle par son caractère de vulgarisation. Avec la réputation déjà acquise par l'auteur, et les attaques violentes, exagérées, dont son premier livre avait été l'objet, une pareille demi-page ne pouvait passer inaperçue. Le docteur Blackall, qui fut depuis évêque d'Exeter, la dénonça solennellement en prêchant devant la Chambre des communes.

Toland se défendit dans VAmynt07\ et sa défense a plutôt compromis son caractère que justifié ses intentions. Il prétend qu'il n'a pas eu en vue les écrits canoniques du Nouveau Testament, mais bien les fausses lettres de Jésus et

(1) « I cease to wonder any longer how so many suppositious pièces under the name of Christ , his apostles , and other great persons, should be published and approved in those primitive times... I doubt rather the spuriousness of several more such books is yet undiscovered, thro the remoteness of those âges, the death of the persons concerned , and the decay of other monuments which might give us true information » {Miscell. Works , t. I, p. 354).

des apôtres, et les évangiles apocryphes (1). Libre à qui voudra de prendre cette apologie au se ri eu:.

D'autant plus que l'auteur ne la présente pas sans faire tout le mal possible à la cause de l'authenticité qu'il a soulevée. Il se jette avec plus d'audace que de compéteûce dans toutes les questions qui peuvent se présenter à cet égard. Il attribue au premier siècle des écrits apocryphes composés beaucoup plus tard, et il s'efforce de leur supposer une grande importance au milieu des chrétiens des premières générations. Pour mieux obtenir ce résultat, tandis qu'il vieillit les apocryphes il rajeunit les canoniques, ou du moins il prétend que les Eglises n'ont eu connaissance de nos quatre évangiles que sous le règne d'Adrien, vers l'an 130 de l'ère chrétienne. Son intention évidente est de compromettre ceux-ci en mettant ceux-là sur un pied égal sinon supérieur. Dans le même esprit, il s'efforce d'isoler les évangiles et les évangélistes les uns des autres, non pas pour faire remarquer leur originalité et leur indépendance, ce qui serait légitime et même très favorable à leur crédibilité, mais pour les mon-

(1) On trouve daoa les MÎMetl. Works, t. I, p. 359-403, l'immenae catalogue, apparemment dressé de seconde ou de troi' Bième main, des (écrits apocryphes auïquels il prétend avoir fait allnaioa , k commencer par la lettre de Jésus à Abgar.

trer tout à fait étrangers et inconnus les uns aux autres.

Cette thèse renfermait, avec quelques aperçus ingénieux, de si visibles erreurs, que les apologistes n'eurent pas de peine à en faire justice. Peut-être ne comprirent-ils pas assez, en brisant ou en écartant avec dédain ces armes grossières, qu'elles pourraient être ramassées un jour par une science capable de les rajeunir et de les aiguiser à nouveau. Cette observation s'applique non seulement à ÏAmyntor, mais au Nazarenus (1) et à divers petits écrits du même genre, où il ne serait pas difficile de reconnaître Tembryon grossier de plusieurs hardiesses de la critique moderne. Par exemple , Toland est un des premiers, ce me semble, et peut-être le premier dans le domaine de la vulgarisation, à mettre en opposition l'enseignement chrétien juif avec l'enseignement de saint Paul : point de vue qui , beaucoup mieux étudié plus tard , devait produire dans la théologie à la fois tant d'observations utiles et de si énormes exagérations.

Du reste , les théories du bizarre et confus Nazarenus sont greffées sur une mystification de bibliothèque. Pendant son séjour en Hollande, l'auteur avait eu connaissance d'un ma-

(1) Naxarenus, or JewUhf Gentile and Mahometan Christianity» London, 1718.

L nuscrit italien , renfermant la traduction d'un I soi-disant évangile de Barnabas, le compagnon I de saint Paul. Ce n'était pas autre chose qu'une I impudente fabrication de la fin du moyen âge, Idue à quelque partisan du mahométisme. Le [ but de cette fabrication était de faire croire que idées des musulmans sur Jésus-Christ , par exemple l'affirmation qu'il n'avait pas été réellement crucifié , élaient justifiées par un livre du compagnon de saint "Paul, par un document très ancien du christianisme. Toland prit pour authentique ce monument bizarre, qui ne saurait avoir place même parmi les apocryphes (1). 11 y crut trouver la version italienne, tardive mais fidèle, de l'ancien Evangile dont se servaient I Jes Nazaréens, par lui confondus avec les Ebio- I Dites. Sa raison pour cela, c'est que le soi-di- , Evangile se termine par une accusation iontre les erreurs de Paul ; et comme sait que l'apôtre des Gentils a été re- Iipoussé par les Nazaréens comme un apostat ide la loi, c'est bien, croyait-il, à l'Evan- Igile des Nazaréens que nous avons affaire. Et ■ ces Nazaréens sont les vrais chrétiens primitifs, Lde ce christianisme primitif dont découlent i^assi bien les mabométans que les chrétieus- ; païens-juifs, de Ce christianisme

L (1) Fsbrîclua en donne, pour mëmoire, quelques extraite (Codi- •Hi apoeri/phi JV> T., pars lertia, p. 3Sâ et suiv. Bamburgi , 1719).

très simple qui ne connaissait pas la dispute scolastique de la foi et des œuvres. Ce sont les païens convertis qui ont altéré et compliqué le christianisme en haine des juifs , comme les juifs, de leur côté, trompés par leurs prêtres, se méprenaient sur Jésus ; et, en définitive, les musulmans — toute Técole déiste a montré un goût très vif et très naturel pour Mahomet — sont une secte chrétienne qui n'est ni meilleure ni plus mauvaise que bien d'autres. La doctrine de Jésus , d'abord ésotérique , plus tard divulguée, n'était pas une religion nouvelle (1), à part là suppression des sacrifices; elle donnait à tous , aux juifs qui devaient conserver la loi, aux gentils qui en étaient dispensés , la nouvelle naissance et une foi , toute vie et esprit, qui rayonnait dans l'âme.

Si le christianisme a dévié, cela tient au clergé et à l'esprit clérical ; Toland ne tarit pas là-dessus avec une verve, parfois éloquente, de journaliste tout moderne. On peut même dire qu'il a ouvert l'un des premiers, et plus largement que personne, cette source qui devait ali-

(1) « Jésus did not take away or cancel the Jewish law in any sensé whatsoever, sacrifices only excepted... True religion is inward life and spirit... » Vient ensuite une phrase que Ton croirait pour la première moitié de Chubb , pour la seconde de Tindal : « I do hère teach a very différent doctrine, more consonant to the mind of Christ and his apostles, as tis more agreeable to the Law of nature and the dictâtes of homanity. »

menter tant de publicistes du dix-huitième siècle et de notre temps. C'est à peu près l'idée principale de lord Herbert, que la vraie religion universelle, la véritable Eglise catholique, a été gâtés et démembrée par les efforts humains; mais exprimée cette fois avec une violence amère et haineuse que le philosophe ambassadeur aurait , non sans raison , trouvée indigne d'un homme sérieux. Il traite le protestantisme des libéraux, vainqueurs en 1688, comme une presse quelque peu vulgaire d'aujourd'hui traite l'ultramontanisme le plus absolutiste. « Une religion mécanique et artificielle, consistant surtout dans un stupide respect pour les formes reçues... dans des fables, des mystères, de l'hypocrisie , détournant le peuple de son activité, le rendant paresseux et licencieux, asservissant son esprit et son corps , servant les intérêts des princes et des prêtres contre le genre humain... Chaque jour nous apporte de nouveaux exemples de desseins ambitieux et traîtres des clergymen dégénérés. Leur vie fait des athées, et leur doctrine, des esclaves. Ils ne songent qu'à leur richesse , à leur autorité, à tenir leurs auditeurs dans l'ignorance et la bigoterie. Les laïques, entraînés par les prêtres, imitent plus ou moins les pratiques de leurs guides cléricaux (1). » On voit que s'il est vrai

[1] Pré&ce du tiaxarenta.

en général que rien n'est nouveau sous le soleil , la presse terrible aux prêtres ne fait pas exception.

Jusque dans le détail , les attaques du dixhuitième siècle français procèdent de Toland et de ses émules. Ainsi, l'une des quatre dissertations réunies en un volume sous le titre bizarre de Tetradymus (1), s'occupe d'Hypatie, la vierge et martyre païenne d'Alexandrie, qui est, en effet, Tune des intéressantes figures de l'ancien monde expirant. « Le clergé de son temps, dit Toland, ne pouvait lui pardonner d'être belle et chaste, plus instruite que lui-même, et en plus grand crédit devant les magistrats civils. »

Notre dix-huitième siècle allait se servir d'Hypatie (2) dans le même esprit et sur le même ton que le déiste anglais.

La même passion dominante , la haine de l'Eglise, de son existence historique, de sa discipline, se retrouve dans un article sur la constitution primitive de la société chrétienne (3). C'est la discipline et non la doc-

(1) Loadon» 1720. Les trois autres pièces sont : le Hodegns , explication rationaliste d'un miracle de TAncien Testament; le ClidophoruSj sur la philosophie ésotérique et exotérique, et le MangoneuteSf apologie, adressée à Tévéque de Londres, du Nazarenus et des sentiments religieux de l'auteur.

(2) Voir le Christianisme dévoilé , de Boulanger, et l'encyclopédie.

(3) Dans le t. II des Miscell Works.

Page 1