LE MILIEU MALGACHE
plein de bon sens et économiste averti, jeta même les bases d’un véritable état à qui il donna des lois soigneusement :codifiées, une admimstration centralisée, des finances solides, une armée puissante. Enfin ce souverain fixa pour lui-même et ses successeurs les grandes lignes d’une politique qui devait aboutir à étendre l’hégémonie hova à l’île entière.
C'est icique s'ouvre la période d’unification à laquelle la France mit fin en réalisant à son profit les desseins de la dynastie hova. Bien qu'encore.le degré d'évolution des Malgaches présente des différences considérables, et que certaines peuplades en soient au stade de la tribu et même du clan, on peut dégager des institutions sociales et politiques quelques caractères communs.
L'individu, au point de vue psychologique, n’a pas d'existence autonome en dehors du groupe dont il fait partie. Comme chez la plupart des peuples primitifs ou simplement arriérés, l'individu n'est rien, le groupe est tout ; la responsabilité elle-même prend souvent ‘un Caractère collectif.
C’est ainsi que dans toute l'Ile l’unité sociale n’est pas, comme chez nous, l'individu isolé mais la famille placée entièrement sous l’autorité paternelle. Le chef de famille jouit d’une autorité incontestée devant laquelle s’inclinent tous:les membres de la famille. Cha-
cune d’elles a ses lois propres et se gouverne suivant les ordonnances
de ses ancêtres, transmises heureusement de génération en génération et auxquelles il faut scrupuleusement obéir. Cette absence d'individualisme s'explique par la nécessité d’une solidarité très étroite des individus dans tous les domaines et à tous les moments de la vie, tant pour subsister que pour se défendre contre la nature ou leurs semblables car, comme le disait Andrianampoinimérina dans la forme proverbiale si chère aux Malgaches : « Un seul arbre ne fait pas la forêt et avec. un seul doigt on ne prend pas un pou ». Partout, ainsi que le note Julien (2), on peut constater : « Une sorte de mutualisme obligatoire ayant comme sanction la mise à l’index des réfractaires qui donne aux communautés une force de cohésion qui supplée heureusement à l’inexpérience et aux imperfections d’une autorité administrative encore mal affirmée.
L'individu, par lui-même, n’a guère de droits. Le principe d’autorité délégué par le souverain maître absolu de la personne et des biens
(@) G. Julien : Institutions politiques et sociales des, Malgaches, p. IX.
de ses sujets aux chefs de castes, de tribus, dé clans, jusqu'aux chefs de famille, maintenait avant l'administration française une discipline d'un caractère quasi absolu ».
Mais les mœurs évoluent et avec elles les institutions et les coutumes. Les transformations cependant ne furent guère sensibles tant que Madagascar ne fût pas sous l'emprise directe de l’Europe. Mais à partir du xrx° siècle ainsi que l’a observé le gouverneur général Berthier dans ses « Notes et impressions sur les mœurs et les coutumes du peuple malgache » où il a résumé l'expérience acquise après quarante années de service dans la grande Ile, la vie sociale subit sur certains points des modifications importantes. Tout d’abord les missions catholiques et protestantes exercent une influence sur une grande partie de la population indigène puisqu'’à l’heure actuelle, les premiers groupent 550.000 fidèles, et les secondes 400.000 ; soit au total presque le tiers des habitants dont elles ont changé, avec les croyances, la mentalité et la manière de vivre. Ce fut ensuite l’action de l’administration française qui, malgré son désir de respecter le passé, fut par la force même des choses obligée de bouleverser les cadres sociaux, en affranchissant les esclaves, en abolissant la royauté et l’organisation féodale. | L'enseignement européen a peut-être aussi été dispensé parfois inconsidérément à des individus avides de s’instruire, mais qui n'étaient pas préparés à le recevoir. C’est pourquoi il existe maintenant à Madagascar, comme d’ailleurs dans presque toutes les colonies, une classe d'individus desaxés qui ont une mentalité d’anarchistes.
Toutes ces transformations sont plus fortement accentuées sur le plateau central et notamment chez les Hova, alors que dans les tribus côtières les coutumes sont restées à peu près intactes.
(LL L'organisation politique Hova
Le jour de son couronnement Andrianampoinimérina aurait déclaré qu'il fallait « que cette terre (Madagascar) lui appartint et que la mer devait être la limite de son royaume ». Ce programme ne devait pas être complètement réalisé.
Lorsque Madagascar devint colonie française la suprématie de la cour de Tananarive ne s’étendait pas à l'Ile entière (1). On pouvait distinguer, d’après les liens qui les rattachaient à la couronne Hova,
(3) Galliéni : Madagascar, 1896-1905. Rapport au Ministre, T. II, p. 10 et suivantes.
° LE MILIEU MALGACHE 51 ‘des pays de souveraineté (Imerina, Itasy, Vakinankaratra) berceau de la dynastie, les pays d'hégémonie (Bézanozano, Betsimisaraka, une partie de l’Antankara) premières conquêtes complètement assimilées, les pays d'autorité nominale (Sakalava, Antankara du nord-ouest, Tsimihety), où les liens de suzeraineté s’étaient fortement relâchés depuis Radama puisque le tribut ou « hasina » n'était que rarement payé, et enfin des pays indépendants (Bara, Tanala, Antaisaka, Antanosy, Sakalava, Mahafaly, Antandroy) qui vivent dans la plus anarchique indépendance.
A l’époque de la conquête, Ranavalona IIT régnait à Tananarive. En tant que souveraine, elle était la maîtresse absolue de la personne et des biens de ses sujets. En fait, c'était son époux Rainilaiarivony qui dirigeait les affaires du royaume. Celui-ci, véritable dictateur, avait modernisé l’organisation politique hova, s'inspirant au besoin de l'Occident pour mieux lui résister.
A la tête du gouvernement se trouvait le premier ministre assisté de huit ministres (Intérieur, Affaires Etrangères, Guerre, Justice, des lois, de l'Industrie, de l'Agriculture et du Commerce, des Finances, de l’Instruction publique) qui n'étaient plutôt que ses chefs de service. Il gouvernait le royaume par l'intermédiaire de fonctionnaires qui relevaient directement de lui. L'Etat, conformément aux dispositions édictées par Andrianampoinimérina était divisé en six subdivisions ou toko, à la tête desquelles se trouvait un gouverneur principal chargé de représenter le pouvoir central. Ge haut fonctionnaire qui avait des attributions politiques et administratives, était responsable du bon ordre et de la rentrée des impôts. Chaque toko comprenait un nombre variable de gouvernements subdivisés en faritany ou cantons, dirigés par les gouverneurs secondaires ou Madinika appelés aussi Antily et encore Sakaizambositra. Les principales attributions de ces derniers étaient la police. la percéption des impôts, la tenue des registres de l’état-civil, le notariat, la voierie, la salubrité, le contrôle des étrangers. Ces fonctionnaires étaient assistés par le fokonolona, communauté d'individus assimilable à la commune française, véritable cellule administrative et politique de la monarchie Hova.
Le fokonolona, c’est l’ensemble des habitants liés var un pacte, le fanekem pokonolona. Cette charte a pour effet de solidariser les intérêts de tous ses membres. La portion de territoire sur laquelle vit le fokonolona est le fonkontany. Le fokonolona procède d’une conception égalitariste très poussée. On ne distingue ni la naissance, ni la
fortune, ni le sexe, ni l’âge des individus ; les ‘femmes et les“enfants (dès que ces derniers ont une utilité sociale) en font partie.
Le chef du fokonolona, le Mpiadidy, ‘est élu par tous les membres du Fokonolona, mais il doit être agréé par les loholona (les premiers, ies nobles) et les rayamandreny (les pères et mères, les anciens) à qui l’on s’en remet pour le règlement des conflits. Le mpiadidy est l’intermédiaire entre le fokonolona et les gouverneurs Madinika ou Sakaizambositra (amis des villages). Il est assisté d’un ou deux mpikarakara dont le rôle est de l’aider dans les détails de sa charge.
Les principales obligations des fokonolona tendaient :à assurer la sécurité des vies et des biens, la surveillance des digues, la lutte con- ‘tre les inondations, les récoltes, le contrôle des étrangers, l’hydraulique agricole, la salubrité publique, l'exécution de travaux d'intérêt général ; les membres du fokonolona sont solidairement responsables de leur bonne exécution. |
Ainsi, au moment de notre établissement à Madagascar, l’organisation politique hova constituait un curieux amalgame de traditions locales et d'emprunts à l'Occident, mais d’un véritable état, elle n'avait guère que la façade. Le pouvoir personnel des souverains de Tananarive exercé souvent en fait par des favoris, était affaibli par des rivalités, et méconnu encore dans une grande partie de l’Ile. |