L'ASSOCIATION DES INDIGÈNES À L'ADMINISTRATION DE LA COLONIE
Lorsque la France s'installa à Madagascar, il ne fut pas question pour notre pays de se substituer complètement aux autorités traditionnelles, et de centraliser tous les pouvoirs. Faisant confiance à la sagesse des Malgaches on estima que la formule du protectorat que l’on venait d'essayer en Tunisie permettrait aux intérêts français de se développer normalement et d'améliorer progressivement le sort de la population indigène. Il fallut cependant se résoudre pour sau- | vegarder l’ordre public mis en péril par l’anarchie et la révolte à annexer Madagascar, et à supprimer la monarchie Hova. Ceci n’empêcha pas les autorités françaises de faire appel à la collaboration des indigènes sur le plan administratif. Le Général Galliéni substitua dès que ce fut possible l’administration indirecte à l’administration directe et rétablit l’ancienne armature du gouvernement malgache que ses successeurs étendirent même à des régions où elle n'existait pas encore. Enfin, on se préoccupa d'aménager. la participation de l’ensemble de nos sujets à la vie publique de la colonie en étroite liaison avec celle de nos compatriotes établis à Madagascar.
1, — Les essais de protectorat
Le traité de 1868 qui garantissait à nos compatriotes la liberté du commerce et aux missions catholiques françaises la liberté d’exercice en activité, fut, à de multiples reprises, violé par le gouvernement hova. Le règlement de la succession de Jean Laborde, notre consul à Tananarive, devait enfin, à la suite de conflits sans nombre amener la rupture.
La France perdit patience ; une démonstration navale fut décidée en 1882. Elle fut suivie de quelques opérations terrestres aboutissant à l'occupation de Diégo-Suarez, de Vohémar et de Marovoaÿ. Toute-
fois le gouvernement français (le ministère de Freycinet avait succédé au ministère Jules Ferry après l’affaire de Lang Son) abandonnant les projets de conquête établis en 1883, désirait donner une conclusion rapide à l'affaire de Madagascar ; nous avions besoin de toutes nos forces pour achever la conquête du Tonkin. D'autre part, une réaction se faisait nettement sentir dans la métropole contre les expéditions coloniales. L’amiral Miot et le consul Pairimonio furent chargés d'ouvrir des négociations avec la cour de Tananarive pour l'établissement d’un régime de protectorat.
Le traité fut signé le 17 décembre 1885 à Tananarive par nos représentants et ceux de la reine Ranavalona III. Il fut approuvé par la loi du 6 Mars 189,6. Le protectorat résultait de ce que l’article 1 du traité déclarait que « le gouvernement de la République représenterait Madagascar dans ses relations extérieures » et que les articles 2 et 3 spécifiaient que le « Résident français qui résidera à. Tananarive avec une escorte militaire présidera aux relations extérieures de Madagascar sans s’immiscer dans l’administration intérieure des états de sa majesté la Reine ».
Rien n'était donc changé dans l’administration et l’organisation intérieure du royaume Hova. Notre protectorat sur les Sakalava et les Antankara était reconnu, ainsi que notre occupation de Diégo- Suarez. Le traité donnait encore quelques avantages à nos compatriotes : liberté du commerce, droit de posséder des terres, etc.. ete.
Comme les termes du traité étaient très vagues, une lettre interprétative du mois de janvier 1886 fut envoyée par l’amiral Miot et M. Patrimonio à la reine, mais au lieu d’éclaircir certaines clauses du traité, elle ne fit que les compliquer.
En tout cas, cette solution était tout-à-fait avantageuse pour le gouvernement hova. L'intervention de la France était dans les affaires du royaume réduite au minimum. L'état hova perdait son indépendance uniquement sur le plan des affaires extérieures.
La politique de persuasion inaugurée par le traité de 1885, comme le démontra à la Chambre le 13 novembre 1894, au ministère des. Affaires Etrangères, M. Hanotaux (4) « aucun progrès durable ne fut accompli dans le sens de la collaboration, entre les représentants de la France et le gouvernement hova, ni dans le sens de la civilisation. Ces neuf années n’ont été, pour ne pas dire autre chose,
(4) Hanotaux : L’Affaire de Madagascar. Exposé fait à la Chambre des Députés le 13 novembre 1894 (p. 79 et suivantes).
qu'un long piétinement sur place. Toute la politique hova a consisté à éluder, à décliner nos bons offices, à replier enfin vers la barbarie et vers tous les abus dont nous aurions voulu le purger, un gouvernement dont la faiblesse fuyante ne se soutenait que grâce à notre inaltérable patience.
L'article 1* du traité de 1885 sur lequel s'appuyait et s’autorisait notre action à Madagascar n’a jamais été exécuté par les Hova. Madagascar s’est trouvée dans une véritable anarchie au point de vue de ses relations extérieures. Les étrangers établis dans l'île vivaient sans aucune sécurité.
Il ne s'agissait pas seulement du manque absolu de sécurité qui paralysait l'effort: de la colonisation et du commerce et des entraves apportées à toutes opérations ayant pour objet la mise en valeur des richesses de l’île, et des difficultés cpposées à toutes entreprises de travaux publics, mais encore des attentats commis contre leurs personnes et généralement impunis.… »
Les premiers résidents généraux, M. Le Myre de Villiers et M. Bompard, malgré de multiples difficultés, parviennent à maintenir par des prodiges de diplomatie, des relations courtoises avec la cour Hova. Les incidents se multiplient au cours de l’année 1894. Nos compatriotes et les éléments indigènes favorables à la France sont l’objet d’attentats, de sévices, qui restent impunis malgré les démarches de notre représentant, M. Larrouy, auprès du gouvernement hova. |
M. Le Myre de Villiers, envoyé alors en qualité de Ministre plénipotentiaire à Tananarive, dans le but de régler certaines questions pendantes, se heurta à la mauvaise volonté évidente de Raïniliairivony, le premier ministre. Les Européens durent se replier sur la côte en Octobre 1894 et les relations furent de nouveau rompues avec le gouvernement malgache.
Pour assurer la défense de nos intérêts, le ministère Méline, d'accord avec le Parlement, décida d'organiser la campagne militaire qui aboutit, après de multiples péripéties, à la prise de Tananarive, le 30 septembre 1895. Le Gouvernement malgache, pour obtenir la suspension des hostilités, accepta le traité que lui proposait le gouvernement français. Signé à Tananarive le 1% octobre 1895, ce traité rétablissait le protectorat français sur Madagascar, encore que la reine gardât son trône. Le résident supérieur aurait à présider, comme auparavant, aux relations extérieures, mais de plus il aurait
à contrôler l'administration intérieure du royaume et les finances. L'armée malgache subsistait, mais les forces militaires françaises restaient dans la colonie.
Le 16 janvier 1896, la reine dut signer une. déclaration unilatérale constatant la prise de possession de Madagascar par la France.
En dépit de cette tutelle qui lui était imposée, le gouvernement Hova s’en tirait en somme à bon compte.
La cour de Madagascar n’en manifesta pas moins une hostilité sourde à notre occupation. Sa résistance ne se contenta pas d'être passive car plusieurs soulèvements éclatèrent dans l'Ile au cours de l’année 1895. La tâche du résident supérieur Laroche fut des plus malaisée. En Janvier 1896, des bandes de Fahavalo (pillards) soutenues secrètement par le parti vieux Hova, semèrent le désordre dans l'Ile, brûlant les villages, pillant tout ce qui tombait sous leurs mains, assassinant un peu partout les colons français et finirent par menacer la capitale.
Dans ces circonstances, et pour permettre une action efficace, le gouvernement français, présidé par M. Méline, décida d’annexer Madagascar purement et simplement. M. G. Hanoteaux, ministre des Affaires Etrangères et M. A. Lebon, ministre des colonies, déposèrent à cet effet un projet de loi comportant un article unique et d’après lequel « Est déclarée colonie française l'Ile de Madagascar avec les Iles qui en dépendent. »
La reine Ranavalona gardait sa couronne, mais perdait tous pouvoirs dans le gouvernement de l'Ile. Le Général Galliéni la déposa et l’exila à la Réunion le 28 février 1897, après avoir été obligé de supprimer les ministres hova, car son entourage continuait par ses intrigues à entretenir la révolte dans l'Ile.
Après ces deux essais malheureux de protectorat il était évident qu’on ne pouvait laisser les Hova se gouverner eux-mêmes, et encore moins continuer d'imposer leur domination aux autres peuplades de l'Ile. Si le maintien de l’ordre exigeait que l’on retire l'exercice de l’autorité à ceux qui étaient à la tête du gouvernement, cela ne voulait pas dire que l’on dut écarter définitivement les indigènes de l'administration de leur pays. L'exposé des motifs de la loi du 6 Août 1896 précise bien que « l'annexion de l'Ile n’implique aucune
modification en ce qui concerne les méthodes du gouvernement de l'administration intérieure. Le gouvernement français ne désire nullement porter atteinte au statut individuel des habitants, aux usages et aux institutions. »
Dans les 2 ou 3 premières années qui suivirent l'annexion, le général Galliéni fut obligé de substituer presque partout des fonctionnaires européens aux autorités traditionnelles. Comme il l'avait expliqué dans son magistral rapport en 1905, l'administration directe était indispensable pour triompher rapidement de l'insurrection, et prendre contact avec la population. En fait il nous était imposé:en Imérina par l'hostilité de la classe dirigeante qui, seule, aurait pu nous fournir des cadres et dans les autres régions par l'anarchie qui régnait à l’état latent. Mais le système ne pouvait être que provisoire, il devait disparaître avec les circonstances qui en avaient motivé l'application.
Dans un pays relativement peu peuplé comme Madagascar, il faut une organisation administrative aussi peu onéreuse que possible, et celle-ci n’est réalisable que par la réduction au minimum du nombre des fonctionnaires européens, et par le recours à des auxiliaires indigènes.
Le souci d’entourer de toutes les garanties de stabilité notre établissement à Madagascar, amena encore le Général Galliéni à associer dès qu'il fut possible l’indigène à l’administration.
Le groupement hova, où avait germé l’idée nationale, au moment de la conquête, était en pleine évolution, constituait véritablement une force. En le tenant à l'écart de notre administration, en le vouant à un état de passivité peu compatible avec ses aspirations, nous ne pouvions espérer faire disparaître les hostilités anciennes,
et nous avions à craindre de créer de nouveaux mécontentements.
Après nous être imposés par la force, 1l fallait songer à assurer le maintien de notre autorité autrement que par la présence de nos troupes, ce qui eut été directement à l'encontre du but poursuivi et
consolider notre influence par la sympathie et l'intérêt.
L'association de nos sujets Hova à l'administration de leur pays, était un moyen puissant pour les amener à comprendre que leurs intérêts étaient solidaires des nôtres. Nous avions à remplacer l’ancienne classe dirigeante dont les vieux souvenirs entretenaient
l'hostilité par une classe dirigeante nouvelle qui fût à nous. En
créant des situations enviables aux fonctionnaires indigènes, en
faisant encore des différences de castes pour ne pas rompre brusquement avec les coutumes, mais en appelant toutes les classes sociales à nous fournir des collaborateurs pour. bien montrer que le gouvernement français tenait à distinguer l'intelligence et le loyalisme partout où ils se rencontraient, nous formions autour de nous et dans tous les pays un réseau de sympathies intéressées à sauvegarder l'autorité française, et particulièrement bien placées par les multiples ramifications de nombreuses familles pour gagner la population à notre influence.
Des considérations de même ordre s'appliquent évidemment aux autres régions de la colonie. En organisant l’administration indirecte, le gouverneur Galliéni s'arrangea de détruire l’hégémonie hova. Il remplaca les gouverneurs hova en dehors de l’Imérina par des fonctionnaires autochtones. Il était équitable en effet de permettre aux individus appartenant à chaque race d’être gouvernés par leurs congénères, car le préjugé de race existe aussi entre indigènes. C'était une façon non seulement de tenir une balance égale entre les divers éléments ethniques du pays, mais encore de suppléer à l'insuffisance de nos moyens de police. Grâce à cette politique des races, le gouverneur général pouvait aussi faire varier l’organisation administrative suivant l’évolution des différentes peuplades.
La mise en pratique de ces principes ne pouvait être faite qu'avec une extrême prudence. Le Général Pennequin, durant l'intérim qu'il assura en 1898, mit à l’essai le rétablissement des fokolonolona. Le Général Galliéni élabora ensuite un projet de décret qui consacrait les institutions malgaches en les adaptant aux nécessités de la situation. Celui-ci fut sanctionné par un décret du 2 mars 1902, le texte précisa et étendit l’autorité des fokonolona et de leurs délégués. Il sacrifia leurs obligations en matière de police administrative et judiciaire, d’assistance mutuelle, de voierie, d'hygiène et de salubrité publique. Il confirmait leurs droits sur leurs terres domaniales, mais maintenait le principe de la responsabilité collective. Le décret du 2 mars 1902 répondait ainsi au but à atteindre : développer la vie sociale chez l’indigène, et créer entre eux des liens de solidarité sans pourtant que leur union puisse constituer un danger . politique. Il donnait satisfaction aux aspirations des Malgaches profondément attachés à leurs coutumes ancestrales. |
L'extension des dispositions du décret du 9 mars 1902 devait cependant varier avec les races. Antankara, Bara, Sakalava, Tanala,
Betsiléo, Betsimisaraka ne pouvaient être soumis au même régime. La hiérarchie des autorités indigènes, le fokonolona, devaient revêtir chez les uns et les autres des formes différentes, bien que dérivant du même principe.
Un décret du 30 septembre 1904 autorisait le gouvernement local à étendre aux autres circonscriptions de l'Ile par voie d'arrêté, tout ou partie des dispositions du décret du 30 septembre 1904 en les adaptant aux diverses régions et en tenant compte des situations particulières.
Chez les Betsimisaraka, la disparition à peu près complète des anciennes familles, le peu d’influence de celles qui pouvaient exister encore ne permettaient pas de songer à faire appel à une autorité traditionnelle indigène. L'administration indigène en pays Betsimisaraka fut répartie en trois échelons, le gouvernement, le canton, le village. |
En pays Sakalava, le Général Galliéni, sous le nom de protectorats intérieurs, établit un système d'administration basée sur les usages locaux qui confirmait le pouvoir des chefs appartenant à des familles influentes, mais ce système fut abandonné et seule subsista une organisation par tribus dans la région.
Dans ce régime d'administration indirecte qui fut appliqué par les successeurs de Galliéni ef notamment par les gouverneurs géné- Taux Augagneur et Garbit, les Malgaches, à quelque race qu'ils appartinssent étaient administrés par des fonctionnaires originaires de leurs pays et ayant des pouvoirs propres. Les autorités françaises se contentaient seulement de diriger et de contrôler leur action.
Les chefs héréditaires, les notables désignés par la coutume, les fonctionnaires nommés par les autorités françaises, formaient une élite, grâce à laquelle la population avait sa part dans l’administration du pays. Mais ces hommes ne faisaient qu’exécuter des ordres ou appliquer des règlements. Il fallait aller plus loin, préparer les indigènes à prendre une part effective au gouvernement de la
colonie.
111, — La participation des indigènes à la vie publique
L'association des Malgaches au gouvernement de la colonie ne pouvait se limiter à l'emploi de fonctionnaires indigènes, il importait encore de faire participer l’ensemble de la population à la vie publique. Les différents Gouverneurs Généraux qui se sont succédés