CHAPITRE IV
LA MAIN-D’ŒUVRE 1. — Les données du problème
Le principal obstacle à la mise en valeur de Madagascar est, sans | nul doute, l'insuffisance de main-d'œuvre. Le besoin de travailleurs se fait plus pressant au fur et à mesure que la colonisation développe ses entreprises et que les pouvoirs publics entreprennent la réalisation de programmes importants de travaux publics d'intérêt économique ou social.
La population indigène est peu nombreuse ; sa densité ne dépasse pas, à l'heure actuelle, six habitants au kilomètre carré, bien qu'elle se soit accrue de plus d’un tiers depuis la conquête. Cet inconvénient s'aggrave encore par une répartition très inégale et très imparfaite des individus sur la surface de l’île. Les régions côtières, les plus fertiles, manquent de bras pour être exploitées, alors que certaines parties peu productives des hauts plateaux regorgent de monde. D’autre part, le rendement de la main-d'œuvre n’est généralement pas très élevé. La condition physique des indigènes est assez déficiente ; la sous-alimentation, l’alcoolisme, affaiblissent trop souvent le Malgache et en font une proie facile pour toutes les maladies épidémiques et contagieuses.
Mais les indigènes manifestent aussi, soit par indolence atavique, soit par absence de besoins, une certaine répugnance à travailler. D'un caractère indépendant, d’ailleurs, ils acceptent difficilement de travailler pour le compte d’un autre.
La question de la main-d'œuvre s’est posée pour l’administration française dans les premiers jours de notre établissement à Madagascar. La loi du 6 août 1896 qui faisait de la grande Ile une colonie française abolit l'esclavage. Sans contester la portée hautement humanitaire de cette mesure, il convient de remarquer qu’elle dispersa la
seule main-d'œuvre existante. Affranchis, les anciens esclaves se crurent dispensés de travailler à tout jamais, tandis que leurs maîtres se refusèrent à en faire davantage qu'auparavant. Et cela au moment même où il aurait fallu au gouvernement local et aux colons qui venaient s'installer, le concours actif de la population indigène pour la mise en valeur de la colonie. Une politique de la main-d'œuvre est donc indispensable. Celle-ci devra avoir portée à la fois économique et sociale et permettre au gouvernement local de trouver des travailleurs nécessaires pour l’entreprise des travaux d'intérêt général, et de fournir aux colons un personnel suffisant pour faire marcher ieurs entreprises. Mais les efforts de l’administration doivent avoir aussi pour objet d'améliorer le niveau de vie de l’indigène. Ainsi que le fait remarquer M. Olivier dans son livre « Six ans de politique sociale à Madagascar » : « Pour que l’indigène travaille, il faut qu'il ait des besoins, mais pour qu'il ait des besoins, il faut qu'il travaille. » Pour obtenir des résultats, les autorités malgaches ont pris une série de mesures destinées à accroître chez la population le goût du travail, à assurer le recrutement d’une main-d'œuvre suffisante aussi bien pour les travaux publics que pour les entreprises privées.
On s’est efforcé, comme nous le verrons, d'améliorer la santé publique et de propager l'hygiène ; ce qui était un premier moyen pour augmenter le nombre des travailleurs, et accroître leur rendement en améliorant leur santé physique.
Des mesures purement administratives ont été également prises pour maintenir ou élever le chiffre de la population soit en empéchant les Malgaches d’aller travailler en dehors de leur pays, soit pour faire venir une main-d'œuvre étrangère. Pour sortir de l'Ile, les indigènes doivent demander une autorisation et leur recrutement doit être contrôlé par les autorités. Quant à l’émigration de travailleurs étrangers, l’hostilité des gouvernements étrangers (Afrique du Sud, Indes, Java) la rend à peu près impossible.
Il faut donc s’en tenir aux seules ressources locales. Le gouvernement général de Madagascar ne pouvait décréter le travail obligatoire, surtout lorsqu'il s'agissait de venir en aide aux intérêts privés. Les autorités françaises ont employé la persuasion et les adminisirateurs ont été chargés de faire une propagande intense pour amener les indigènes à travailler. Mais pour secouer l’apathie de beaucoup d’entre eux, il n'aurait servi à rien de vanter les avantages que le
travail procure. Aussi l’administation s’est-elle efforcée d’obliger les Malgaches à participer à l’exploitation de la colonie par des moyens indirects tels que l'impôt, en qui Galliéni voyait « le stimulant indispensable de l’activité indigène », la répression du vagabondage déjà organisée par Andrianampoïnimerina, l'observation assortie de sanctions des règlements d'hygiène et de la réglementation des logements, la collaboration des collectivités aux travaux d'intérêt général. Pour procurer à l’administration la main-d'œuvre nécessaire, le Général Galliéni rétablit sous une forme atténuée l’ancienne corvée, que le gouvernement malgache exigeait de la population de la grande Ile, mais avec possibilité de rachat (la prestation tendit ainsi à devenir progressivement un impôt incorporé à la taxe permanente). Elle n'existe plus aujourd’hui, que pour les travaux de fokonolona et s’applique principalement aux travaux d'établissement et d'entretien des routes, d’hydraulique agricole.
Pour procurer des travailleurs aux entreprises particulières, il n’était pas possible, nous l’avons dit, au gouvernement local d'agir par voie de contrainte. De nombreuses circulaires ont défini le rôle très délicat des autorités à ce sujet. L'éducation professionnelle des indigènes a été très poussée pour fournir une main-d'œuvre qualifiée pour l’agriculture ou même l’industrie.
Nous allons voir comment s’est posé le problème dans ces dernières années et les solutions à chercher du problème, tant en ce qui concerne la main-d'œuvre publique que la main-d'œuvre partielle,
Pour connaître l’état d'esprit des délégations sur ce sujet, auquel elles ne pouvaient rester indifférentes, on peut s’en rapporter au passage suivant d’un rapport présenté par un des membres de la section française à la session de 1930 (1), M. Guinaudeau.
« Votre commission a estimé que du fait de la propagande en quelque sorte officielle pour une intensification de toutes les productions coloniales, il en résulterait pour l'administration métropolitaine et locale, ne sorte d'engagement moral de fournir à la colonisation des possibilités de continuer l'exploitation des affaires ainsi créées ou développées, car un certain nombre seraient obligés de fermer ou de disparaître, si l'administration ne vient pas à leur aide pour résoudre cette question de main-d'œuvre. Au nom de votre commission, je viens vous demander d'insister auprès de l’administration pour que
(1) Compte rendu de la session de 1930 des Délégations Economiques et Financières.
cette aide continue à être apportée dans toute la mesure du possible, et que particulièrement soient étudiés le plus tôt possible les moyens de mettre une main-d'œuvre volante, saisonnière, à la disposition des entreprises agricoles ou industrielles pour lesquelles, à certaines époques, la possibilité ou non de recrutement est une question de vie ou de mort ; les colons ont beaucoup de difficultés à vaincre pour recruter le D nn) indigène nécessaire à leurs entreprises, et se retourneront finalement vers l'administration pour être aidés. Si celle-ci a le devoir de les assister, elle a le devoir également de protéger l’indigène, d'empêcher son exploitation. Là, comme pour le régime foncier, les intérêts des colonisateurs et des colonies risquent de s’opposer, si les autorités locales n’ont pas une juste conscience de leur rôle. »
Ces préoccupations à peu près identiques guidèrent la politique que le Gouverneur Général Olivier entreprit dans les débuts de son gouvernement. Elle tendit, d’une part à faciliter aux colons l’engagement d’auxiliaires indigènes tout en donnant à ceux-ci des garanties indispensables, d'autre part à assurer le recrutement de la maind'œuvre nécessaire aux grands travaux qu'ils envisageaient.
11, — Régime du travail
Dès leur première session en 1924, les délégations économiques et financières eurent à examiner un projet de règlementation du travail indigène. Les deux sections l’approuvèrent et le département des colonies l’accepta : c’est le décret du 22 septembre 1925. Ce texte codifiait, complétait ou modifiait les dispositions antérieures. Le nouveau régime du travail tend à accorder des avantages substantiels aux indigènes, qui acceptent de travailler et des facilités aux entreprises européennes pour recruter leur main-d'œuvre.
L'engagement des travailleurs indigènes doit se faire sous le contrôle de l'administration. Le contrat de louage qui lie l'entrepreneur et le travailleur doit être visé et enregistré par les autorités locales. Les conditions générales auxquelles sont tenus engageurs et engagés ont été fixées Édlenien par le décret (âge minimum, durée de la journée de travail, minimum de salaire, paiement en espèces, nourriture, logement, soins médicaux, rapatriement). Les violations du contrat de travail sont considérées comme des délits, et sanctionnées de pénahités par les tribunaux. Enfin, pour assurer la stabilité de la main-
d'œuvre, assurer aux parties toute la sécurité désirable pour l’exécution de leurs engagements réciproques et régler les différends qui pourraient surgir, le décret du 22 septembre 1927 a créé un office central du travail, des offices régionaux, une inspection du travail et des conseils d'arbitrage.