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III. Tout en écartant l’idée d’une délégation syndicale d'usine: les premières circulaires ministérielles admettaient parfaitement qu’un contrat étroit fût établi entre délégués d’atelier et syndicats.
C'était d’ailleurs un moyen de calmer les susceptibilités et les inquiétudes des organisations ouvrières qui redoutaient de voir les délégués d'atelier se poser en rivaux heureux des chefs syndicalistes, en opposant leurs vues particulières à celles des mandataires officiels et réguliers de la corporation.
l’arrivée au Ministère d’un nouveau titulaire devait modifier cette conception.
Les deux circulaires des 2 décembre 1917 et 21 février 1918 vinrent rappeler les délégués à l’ordre !,
1° en insistant sur l'interdiction formelle des délégations d'usine.
29 en limitant à l’usine le rôle du délégué.
« Je vous rappelle, disait la première, que... l'institution de la délégation d'usine est formellement interdite et que les ouvriers désignés dans ces conditions par les autres délégués d'atelier n’ont aucune qualité pour entrer en relations avec la direction de l’usine et présenter les réclamations du personnel. Les délégués d'atelier n’ont, en effet, compétence que pour s'occuper des questions intéressant directement leur atelier et ils ne doivent en aucun cas s’ingérer dans les affaires relatives à d’autres ateliers.
« En conséquence les délégations d’usine nommées par les délégués de divers ateliers dans plusieurs établissements sont
1. V. Bulletin du ministère du Travail, oct.-nov.-déce. 1917, et janv.-fév.mars 1918.
irrégulières et ne sauraient continuer à fonctionner. Bien entendu les délégués d'atelier ont toutes facultés pour se réunir en dehors de l’usine et pour examiner de concert les questions les intéressant ; mais ces conférences, complètement étrangères au fonctionnement normal de l'institution, ne doivent avoir aucun écho dans l’usine. »
La circulaire du 21 février 1918 déclarait également :
«Je me vois dans l'obligation d'interdire formellement aux ouvriers mobilisés, qui sont délégués d'atelier, d’adhérer à des associations de cette nature, et dans le cas où je serais informé que certains ouvriers mobilisés ne se sont pas conformés à cette prescription, je me verrais dans la nécessité de constater l’abus dans leurs fonctions des délégués d'atelier. Le législateur à réservé aux associations syndicales régulièrement constituées le soin d’examiner les questions d’ordre corporatif. Il importe qu’il ne se constitue pas à côté de ces associations dont l’objet a été défini par la loi, des organisations qui, dans les circonstances actuelles, ne peuvent être d’aucune utilité, les ouvriers trouvant auprès de leurs organisations syndicales toutes facilités pour étudier les questions d'ordre corporatif. »
Et le Ministre ajoutait :
« J’ai eu l’occasion de constater que les délégués d’atelier rendaient compte, au cours de réunions syndicales, des différentes affaires particulières dont ils avaient été appelés à s’occuper dans les usines, en raison de leurs fonctions de délégués d’atelier…
Ceux-ci ont été nommés.afin de faciliter les relations des ouvriers d’un atelier ou d’une spécialité, avec la Direction de Pétablissement. Les fonctions de délégués d'atelier ne peuvent donc s'exercer qu’à l’intérieur de l’usine, et les échanges de vues qui y ont lieu, entre la Direction et les délégués, ne sauraient avoir aucun écho au dehors... »
Ce revirement très net, cette limitation du rôle des délégués d'atelier se retrouvent à la fois dans le rappel de leurs pures fonctions d’intermédiaires auprès de la Direction, avec interdiction de saisir directement les contrôleurs de la main-d'œuvre de leurs réclamations, et dans la discipline à laquelle le Ministre prétendait astreindre les délégués mobilisés, les seuls sur lesquels il eût véritablement une action. |
Malgré les circulaires ministérielles, les délégués d’atelier furent partout des militants syndicalistes :. Il leur fut même facile de donner à leur intervention journalière un caractère de propagande dont le bénéfice moral revenait au syndicat et ils purent, tout à leur aise, faire leur propagande pacifiste, dite déjà minoritaire. Cependant, ils furent en grand nombre relevés des usines, envoyés au front, et parfois même dans des sections disciplinaires.
D'ailleurs une Commission consultative de discipline du personnel mobilisé dans les usines de guerre, avait été créée le 14 novembre 1917 ; elle devait être consultée sur toutes propositions tendant à la mutation d'office ou au renvoi au dépôt « et à toutes autres sanctions supplémentaires » d'ouvriers mobilisés qui auraient commis des abus dans l’exercice des fonctions de délégués d’atelier dans une usine de guerre.
La constitution de délégation d’usine, la communication au dehors des démarches faites à l’intérieur d’un établissement étaient considérées au premier chef comme un abus de cette nature passible de la comparution devant la Commission de discipline.
En résumé, les délégués d’atelier imaginés par M. Albert Thomas, à l’instigation des ouvriers eux-mêmes, comme un élément de pacification et de régularisation des relations entre
1. Th. Argence et A. Herclet. Le contrôle ouvrier et les Comités d’ateliers. Cahiers du travail, 1921, n° 10.
employeurs et salariés, investis d’une mission circonscrite, mais suffisamment large et susceptible d’être exercée en liaison cordiale avec l’action syndicale, virent leur rôle restreint par son successeur dans toute la mesure compatible avec l’existence même de cette institution. Certes, cette limitation trouvait sa raison d’être dans l'agitation que certains délégués d’atelier firent régner dans les établissements ; maïs elle s’expliquait aussi par une certaine répugnance pour l'institution, entretenue par la résistance de nombreux patrons qui ne l’acceptaient qu’à leur corps défendant.
IV. L'institution eut beaucoup de peine à se répandre. Elle se heurtait à une méfiance dont n’eut raison par la suite que l’indifférence en face de son innocuité relative faite à la fois de la limitation officiellement proclamée et sanctionnée de son rôle, et aussi d’une certaine hostilité des syndicats professionnels à l'égard de ceux qu’ils considéraient comme des rivaux ou des héritiers présomptifs !.
A l’origine, de nombreux établissements et même des régions entières s’y opposèrent.
À Paris, en juin 1917, le syndicat patronal des mécaniciens, chaudronniers, fondeurs enjoignit à ses membres de la repousser.
Dans la région de Rouen, la résistance fut systématique, comme aussi en Bretagne, en Touraine, à Rennes, au Mans, à Issoudun, à Châteauroux. Par contre ailleurs, assez vite les avantages de cette organisation furent reconnus. Les délégués furent acceptés et même encouragés par certains patrons. La Maison Schneider, qui avait inserit depuis 1899, dans son règle-
1. V. Salaires et tarifs. Oualid et Picquenard, op. cit., p. 434 et suiv.
ment du Creusot : la création des délégués d'atelier, institua dès le mois de mars 1917 une délégation ouvrière dans ses ateliers de Paris, où 1.300: femmes étaient occupées à la vérification des éléments de fusée ; cette délégation reçue deux fois par mois par la Direction, intervenait même dans les questions de renvoi des ouvrières. 3:
Dans l'Est, l’usine de Maiïisons-neuves consentit à ce moment aussi, à la création d’une délégation ouvrière, qu’elle consulta sur l’application d’un nouveau tarif de salaires.
À la Société métallurgique du Périgord, à Fumel, lAssociation Ouvrière entretint des relations constantes avec la Direction de l’usine.
Dans la région de Nantes, d’où le mouvement était parti en mars 1917, des délégations de personnel fonctionnèrent dans 27 établissements importants. La circulaire de septembre 1917 leur donna un regain de vigueur.
Dans la région lyonnaise, en particulier, un mouvement marqué du personnel ouvrier, appuyé par le contrôle de la maïnd'œuvre, et une initiative de certains patrons libéraux, eurent raison de la résistance des réfractaires. La plupart des maisons; comme les établissements Esnault Pelterie, Caudron, Hotchkiss, les Aciéries du Rhône élaborèrent des règlements pleins d'esprit de conciliation sur l’élection des délégués. Ils mettaient un local à la disposition des délégués et payaient à ceux-ci le temps passé à recevoir les réclamations des ouvriers.
Au total, cependant, toutes les usines travaillant pour la Défense Nationale furent loin d’avoir des délégués permanents et élus. Tandis que l’institution se développait dans certaines: localités ou régions, ils restaient ignorés en des localités ou régions très voisines. L'intervention plus ou moins active des con-