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CHAPITRE VII

LA CŒNESTHÉSIE

Le délire de zoopathie interne est un délire cœnesthésique.

La cœnesthésie (ioônse, sentiment ; x, général) pour Henle est la somme de chaos non débrouillé des sensations qui de tous les points du corps sont sans cesse transmis au sensorium. Pour Hôffding c’est la tonalité fondamentale qui résulte de l'état total de l'organisme, de la marche normale ou anormale des mouvements vitaux, particulièrement des fonctions végétatives.

La cœnesthésie est le sentimentque nous avons de notre propre existence, et, dit Roy, c’est la conscience végétative ou splanchnique, la conscience du grand sympathique, si nous ne savions pas que les deux grandes parties du système nerveux ne sauraient s'opposer en une . distinction radicale. En fait, tous les organes du corps sont reliés au cerveau par ce nerf qui avertit les -centres de l’activité des divers foyers biologiques de l’éco- .nomie ; en un mot il transmet continuellement au cerveau les sensations organiques réelles sans que nous en ayons

pour ainsi dire conscience, ou plutôt, de ces transmis-

sions continues. il résulte pour nous un sentiment d’ensemble, de notre existence, de notre individualité (Kéraval).

Avec les travaux récents de Wernicke, de Storch, de Fürster, de Buck, de Deny et P. Camus, la notion de la cœnesthésie se précise (1). La cœnesthésie n’est plus seulement le résultat des sensations internes, les sens externes jouent un rôle important dans la formation du sens que nous avons de nous-mêmes. Pour ces auteurs « toute perception sensorielle (tactile, visuelle, auditive, etc.) est composée en réalité de deux éléments, un élément spécifique ou sensoriel, et un élément organique ou myopsychique constitué par la sensation de l’activité musculaire, du mouvement exécuté par l’organisme pour adapter l'appareil sensoriel à l’excitant périphérique et réaliser les meilleures conditions de perception. Les perceptions sensorielles ont donc pour concomitant indispensable des sensations organiques auxquelles revient le rôle le plus important dans la connaissance du monde extérieur et des phénomènes de notre propre organisme.

Grâce aux voies d'associations corticales, ces sensations organiques, d’origine externe, et leurs images sensorielles sont intimement unies aux images des sensations organiques d’origine interne, surtout viscérales, dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle généralement la cœnesthésie, le sens de notre existence, de notre personnalité physique. Il résulte de ces connexions associa-

(1) V. Dexy et CAmus. Revue de Neurol. 1905 n° 9,

tives que chacune de nos perceptions sensorielles a le pouvoir d'évoquer et de faire surgir dans la conscience tout le complexus des images commémoratives des diverses: régions du corps auxquelles nous devons la notion de notre organisme.

Il faut admettre que la cœnesthésie est le sentiment que nous avons de notre existence, grâce à la sensibilité organique vague et faiblement consciente à l’état normal qui dérive de tous nos organes et tissus, y compris les organes des sens.» Telles sont les connaissances actuelles que nous possédions de la cœnesthésie. DA

Il n’en est pas moins vrai que la cœnesthésie est la conscience du sympathique ou mieux, suivant l'expression de Grasset : « la conscience du moi physique, car les sensa- tions internes ne proviennent pas uniquement de nos viscères et parce qu'il en existe d’autres venant des muscles, des tendons, des articulations qui arrivent au cervean par les nerfs centripètes ».

La cœnesthésie règle le ton émotionnel, et, des incitations percues dans l'inconscient naît un état vague de satisfaction et de bien-être. Les causes qui détruisent l'harmonie qui existe normalement entre les diverses fonctions organiques produisent dans la conscience un état de malaise et de souffrance plus ou moins défini et plus ou moins perçu (Rogues de Fursac).

Les troubles de la cœnesthésie s’observent surtout chez les neurasthéniques, les mélancoliques, les hypochondriaques, chez certains paralytiques généraux et tabétiques à idées mélancoliques. L’acænesthésie rend compte des idées de négation; l’hypercænesthésie se rencontre

chez les excités, les maniaques, les paralytiques généraux, expansifs qui exagèrent, si l’on peut dire, le sentiment de la personnalité, alors qu’ils sont parfois considérablement affaiblis.

Enfin il existe des paracænesthésies et c'est à cette variété que semblent se rapporter les cas de zoopathie interne : « la cœnesthésie, quand elle est pervertie, dit M. Kéraval, détermine des sensations étranges qui feront naître un délire communément répandu du reste chez les peuples dont l'intelligence est peu développée. Nous voulons parler de l’idée que des animaux possèdent l’homme... Nous faisons de même allusion aux hypochondriaques qui sentent qu’on ronge leur abdomen, aux possédés qui affirment que les démons se sont introduits dans leur corps, aux femmes qui se disent enceintes de l’œuvre des esprits ou des animaux qui se sont infiltrés dans leur économie, dans leur utérus ».

Or, l'impression cœnesthésique, ayant pour point de départ tout notre corps, pour aboutissant le cerveau qui interprète et, pour conducteur, le sympathique, peut être modifiée en un point quelconque de son trajet, à son départ et à son arrivée. |

On peut supposer qu’un organe lésé par une tumeur ou quelque affection organique, qu'un organe sain en apparence ou en état d’hypo-vitalité puisse envoyer vers les centres récepteurs des incitations anormales. Pendant le trajet, des troubles moléculaires du sympathique peuvent modifier des incitations normales et, à Parrivée, les cellules interprétatrices sont capables de modifier des incita-

tions anormales ou simplement normales.

Bien plus, après les travaux de Hitzig, de Munk, de Fr. Franck, de Bechterew, de Wernicke, Sollier, Luciani, Pierre Bonier, la question s’est posée de l’existence d’une cænesthésie centrale ou cérébrale.

Pour M. Deny, l’idée hypochondriaque en général, se

rattache à un trouble, à une perturbation fonctionnelle de

cette cœnesthésie cérébrale.

Suivant cet auteur, les lésions des viscères n’interviennent qu’exceptionnellement et à titre accessoire dans le développement des psychoses hyponchondriaques, et le seul facteur pathogénique de ces psychoses serait une perturbation ou un ébranlement d’origine périphérique ou centrale de la cœnesthésie cérébrale, en un mot une psychocænesthésiopathie.

Ayant exclusivement à envisager ici l’idée de possession, nous retiendrons cette opinion de M. Deny que « dans quelques cas, les états hypochondriaques peuvent succéder, à la longue, à une irritation périphérique incessamment renouvelée, comme celle qui résulte d’une lésion viscérale : la perception inexacte des sensations provenant de cette irritation est alors l’origine d'illusions de la sensibilité organique ou viscérale que les malades expriment en disant qu'ils ont un serpent dans le ventre, qu'un animal leur ronge le cœur, le foie, etc. ».

Cependant nous avons constaté l'existence extrêmement fréquente de lésions organiques appréciables à la base des délires de possession zoopathique, et sans prendre parti entre les différentes théories de la cœnesthésie que nous avons voulu simplement rappeler, nous remarque-

rons que la théorie de la cæœnesthésie cérébrale n’a pas

encore résolu les rapports des deux variétés de cœnesthésie qu'elle suppose. AE

Nous ne pensons pas que des hallucinations sensorielles puissent à elles seules engendrer des délires de possession zoopathiques. Sans doute, ces hallucinations sont la source d'idées délirantes : Calmeil a pu voir une femme qui prenait le bruit de ses intestins pour le grognement d’un animal, un aliéné prendre le sifflement de ses bronches pour le chant d’un oiseau, mais il ne semble pas que sans troubles cœnesthésiques, ces idées puissent persister et se développer.

Et pour terminer, mis à part les cas de troubles cœnesthésiques accompagnant de grossières lésions viscérales, s'agit-il d'illusions de la cœnesthésie, c’est-à-dire de linterprétation viciée de sensations viscérales, ou bien d’hallucinations de la cœnesthésie projetant vers les viscères ses perceptions sans objet ? Nous nous bornerons à conclure, quelque opinion que l’on ait sur ce sujet, que les délires de zoopathie interne ont bien pour base un trouble de la cœnesthésie.

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