‹ Les Délires de Zoopathie interneChapitre 30 sur 35 · ROLE DE LA CŒNESTHÉSIE ABDOMINALE · texte numérisé non relu

ROLE DE LA CŒNESTHÉSIE ABDOMINALE

1 $ Nous avons déjà appelé l'attention sur. la fréquence

extrême de lésions organiques appréciables à la base des délires de possession animale. Il est non moins nécessaire de noter l'importance des troubles cœnesthésiques de la sphère abdominale dans la genèse de ces délires.

En effet, sur vingt-quatre observations que nous avons réunies, dix-huit concernent des zoopathies localisées à l'abdomen, et encore faut-il présenter une observation sur les six cas restants.

Il se trouve que les vingt-quatre cas précités sont précisément les cas de délires de zoopathie interne ; nous avons laissé volontairement de côté le cas du D' Baelz, ainsi que les cas d’idée délirante zoopathique noyéé dans un complexus délirant quelconque. Et encore, dans cette catégorie, trouvons-nous, d’une part, nombre de zoopathies à base abdominale, de l’autre des observations muettes sur le point qui nous intéresse, mais qui permettent, néanmoins, de supposer l'existence d’une zoopathie à point de départ abdominal.

Les viscères abdominaux paraissent donc avoir une

remarquable aptitude à la genèse des délires de possession animale.

En 1875, Semal, étudiant ce qu’il appelait « les troubles de la sensibilité générale localisée dans les organes de l'appareil nutritif » (Annales méd. psychol., 5° S. T. XIV), et ce que nous nommerions aujourd’hui plus justement la cœnesthésie abdominale, avait insisté sur ces symptômes abdominaux : « Les sensations abdominales, disaitil, sont familières à chacun et il est inutile de les décrire, mais si l’on peut en finir aussi rapidement avec les manifestations normales de la sensibilité abdominale, il faudrait s'arrêter indéfiniment pour narrer les anomalies douloureuses et les illusions dont elle peut être le siège, dans les affections mélancoliques ; les hypochondriaques surtout réussissent à les dépeindre avec une variété de termes, que nous renoncçons à reproduire. Les douleurs épigastriques et cæliaques appartiennent à ces névroses, au même titre que toutes les algies et névralgies, seulement elles sont beaucoup plus fréquentes.

.…..… Quant aux illusions qui naissent à l’occasion des sensations internes et abdominales et qui provoquent les interprétations les plus bizarres, il faudrait des volumes pour les énumérer, car chaque malade doit les présenter sous un aspect et une terminologie toujours nouveaux. Elles rentrent dans la catégorie décrite par M. Morel, sous le titre de : hallucinations provenant du système ganglionnaire et ayant leur point de départ dans la perversion des fonctions des organes de la vie de nutrition. Toutefois, il y a lieu de faire observer que les:interprétations erronées des délirants hypochondriaques survien-

nent très souvent & l’occasion des lésions matérielles des organes splanchniques, et qu’en conséquence, elles ne peuvent être rangées parmi les hallucinations, pas plus que leurs causes ne peuvent l'être parmi les névroses; ainsi l’aliénée qui pendant sa vie avait prétendu sentir les mouvements d’un animal dans l'estomac et dont l’autopsie révéla un cancer de cet organe, ou cette autre dont parle Marcé, qui prenait pour un serpent l'enfant qu’elle portait dans son sein. Ce fait nous remet en mémoire une idée, délirante analogue, émise par une malade de notre asile, qui y ajoutait ce détail, que le serpent qu'elle avait dans le ventre avait vingt-six mètres de longueur; elle en décrivait les spirales, qui se rapprochaient de loin du tracé des circonvolutions intestinales.

On voit combien l'élément psychique se mêle aux sensations anormales alors qu'il était resté complètement étranger aux évolutions physiologiques. »

Faut-il faire la part de l’intoxication gastro-intestinale dans la genèse des délires de possession animale ? Nous connaissons aujourd’hui, après les travaux de Beau, de Germain Sée, de Leven, de Bouchard, de Duchon-Doris, les effets de l’intoxication gastro-intestinale sur le système nerveux, sa tendance à la production de troubles psychiques élémentaires, à engendrer l’hypochondrie et le soupçon maladif; nous savons l'aptitude de l’auto-intoxication gastro-intestinale chronique à faire naître des états de mélancolie dépressive, anxieuse ou consciente, Bettencourt-Rodrigues (1889) a montré que toutes les affections gastro-intestinales persistantes pouvaient être cause de la mélancolie. Bien mieux,fcertaines de ces intoxica-

tions fournissent le tableau de la mélancolie hypochondriaque avec délire de destruction et d’inexistence d’organes, délires connexes aux délires de possession animale, et M. Régis a émis cette opinion que ces délires sont dus à une auto-intoxication d’origine gastro-intestinale, probablement par l'intermédiaire des altérations cœnesthésiques qu’elle détermine. On se rapproche ainsi des cas de possession « où le délire etles hallucinations s’objectivent sur l’organe malade, de facon que les sujets en arrivent à croire qu'ils ont des corps étrangers, des animaux, des vers, des personnages vivants, le diable et jusqu’à des « conciles » dans le ventre, comme la célèbre « Mère Concile » d'Esquirol à l’autopsie de laquelle on a trouvé une lésion du gros intestin ».

Le tube gastro-intestinal, pourrait-on dire, concourt à la production de ces psychoses de facon multiple : en modifiant la cœnesthésie de la muqueuse et peut-être aussi par l'élaboration de produits toxiques agissant sur les cellules centrales et déterminant la teinte hypochondriaque du délire.

Le point de départ d’un délire zoopathique peut être aussi bien le simple borborygme de la dyspepsie flatulente, les battements exagérés de l’aorte abdominale, les spasmes de l’entéro-colite muco-membraneuse que les affections les plus graves, tumeurs et cancers. Tout est bon, peut-on dire, au cerveau prédisposé pour organiser tn délire de possession. |

Une grande place dans la genèse de ces délires revient aux néoplasies, surtout à celles de l'estomac qui, parmi ces productions morbides sont elles-mêmes des plus fré =

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quentes. Mais l’entéro-colite muco-membraneuse, maladie de fréquence banale, joue un rôle important dans la pathogénie des zoopathies internes.

Si l’abdomen, estomac et intestin principalement, concourent aussi souvent à la production des délires de possession animale, il nous à semblé que l'appareil génital chez la femme pouvait tenir le second plan.

La raison s’en trouve dans la fréquence des affections qui frappent cet appareil d’une part, de l’autre, dans l’importance des incitations qui en partent pendant une certaine partie de la vie et aussi dans le fait que, même à l’état physiologique, cet appareil s'impose périodiquement à l'attention, soit par les règles, soit par la purpéralité. Ajoutons à ces causes physiologiques les tendances hystériformes de beaucoup de femmes et les cas pathologiques de nymphomanie ou d’érotisme. On sait d’ailleurs la fréquence au cours de la folie des hallucinations génitales qui peuvent aller depuis l’impression la plus vague jusqu'aux sensations du coït le plus complet; les incubes et les succubes emplirent jadis les procès de sorcel. lerie.

En troisième lieu vient la tête en tant que localisation des zoopathies. Mais nous n'avons rencontré cette localisation que chez des mélancoliques et l’idée de z00pathie se mêlait à d'autres idées délirantes. Témoin le cas d'Esquirol, (Obs. XVIII), celui de Krafft-Ebing (Obs. XXIT) et notre observation XVII. Il ne s’agit plus alors d’un ver ordinaire ; l'animal participe de l’intellectualilé du milieu, c'est le ver rongeur de l’Ecriture, c’est un ver pensant.

Parfois même il y a délire par association verbale comme

chez la malade d'Esquirol où l’idée du ver s’accompagnait de la phobie du vert-de-gris.

Le serpent est certainement l'animal qui fait le plus fréquemment l’objet de la possession. En fait il s’agit le plus ordinairement d'animaux allongés, rampants, aquatiques ou amphibies, de serpents, de vipères, de couleuvres, de crocodiles, de tètards, de grenouilles.

On doit rechercher la cause de cette particularité.

Nous avons déjà noté le rôle que joue le tube digestif dans la production des délires zoopathiques. Or dans ce milieu où coexistent des gaz, des liquides et des matières plus ou moins molles, les sensations organiques émanant d'organes allongés, contractiles, d'une muqueuse hyperesthésiée et qui normalement ne sont pas percues, sont transmises à la conscience viscérale en sensations d’humidité et de reptation. Elaborées par la sphère psychique, elles se traduisent en représentations vagues de reptiles en mouvement.

Le cerveau est habité par des vers immobiles. Faut-il trouver dans les circonvolutions cérébrales non douées de mouvements comme celles de l'abdomen, l’origine cœnesthésique de cette représentation, on peut risquer cette théorie...

En somme chaque organe doit éveiller l’idée d'une même variété d'animaux : le cœur à cause deses sensations de griffe, d'étau, d’oppression dans l’artério-selérose, peut également donner le sentiment d’être serré par un reptile ; la douleur rongeante rappelle le rongeur, la douleur térébrante, l'animal qui fouille, qui déchire (rat, dans les ulcères de l'estomac),

Et maintenant, si nous voulions résumer sous une forme lapidaire ces diverses constatations, nous arriverions, en ne tenant compte que des plus grandes fréquences, à une formule évidemment fausse (et encore plus fausse si on en intervertissait les termes) mais qui peindrait bien le tableau le plus souvent représenté. Nous dirions : délire de zoopathie interne — lésion de l'appareil gastro-intestinal chez un débile intellectuel.

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