‹ Les Della RobbiaChapitre 6 sur 9 · JEAN, LUCA, JÉRÔME · texte numérisé non relu

JEAN, LUCA, JÉRÔME

ToyaDt le duc Cosme, de qui il espérait être employé avec honneur, occupé à la guerre de Sienne, il revint mourir en France ; et non - seulement sa maison demeura fermée et sa famille éteinte, mais Tart resta privé du véritable mode de travailler les terres émaillées ; car bien qu'après eux on se soit essayé en cette sorte de sculpture, jamais personne, à beaucoup près, n'a atteint Texcellence de Luca le vieux, d'André, et des autres honmies de cette famille *.

Si je me suis étendu sur ce sujet, plus peut-être qu'il ne semblait nécessaire, que l'on m'excuse ; car Luca, conmie inventeur de ce mode de sculpture que les Romains ne connurent pas, que l'on sache, méritait bien que je parlasse de lui aussi longuement que j'ai fait; et si après la vie de Luca I0 vieux, j'ai dit succinctement quelques mots de ses descendants qui ont vécu jusqu'à nos jours, c'a été pour n'avoir plus à y revenir. Si donc Luca a passé d'un travail à un autre, du marbre au bronze, et du bronze à la

^ Le secret de ces terres émaiUées fut porté par une femme de la famUIe deUa Robbia en la maison d* And ré Benedetto Buglioni, qui vécut au temps de Yerrocchio. Santi Buglioni, son Gls^ hérita du secret qui se perdit entièrement avec lui, à ce qu'il parait; si bien que du temps de Baldinucci, à qui nous devons ces détails , beaucoup s*7 essayaient^ entre autres un certain Antonio Novelli qui fut bien loin de parvenir à la perfection des délia Robbia.

BELLÀ ROBBIA. 27

terre, ce n'a point été par paresse, ni qu'il fùt^ comme beaucoup d'autres, fantasque, inconstant et mécontent de son art; c'est qu'il se sentait entraîné par la nature vers les choses nouvelles, et qu'il avait besoin d'un travail en rapport avec ses goûts, moins fatigant et plus lucratif. Il a enrichi le monde et les arts d'une invention utile et très-belle; il a conqui3 pour lui-même la gloire et l'immortalité. Luca dessinait parfaitement et avec grâce; on en peut juger par quelques dessins de notre livre , qui sont rehaussés de blanc ; l'un d'eux est son portrait iait par lui-même, avec beaucoup de soin, en Se regardant dans un miroir.

Je résumerai, en rectifiant les assertions de Vasari que la critique repousse ou que des preuves démentent. Luca dut naître en 1400; on ne sait quel fut son maître, et le rapprochement des faits ne permet plus de croire qu'il se soit essayé, comme sculpteur^ à Rimini, Les premiers travaux de cet artiste, dont la date soit bien établie, sont les deux bas-reliefs en marbre, représentant la Délivrance et leCrucifiement de saint Pierre, qu'il exé-.

ciita en 1438 -. ils ont été conservés et je les ai vus , mais leur état d'achèvement n'est pas suffisant pour constater quel était, à cette époque, le degré de mérite de leur auteur; c'est, au contraire, un talent accompli, réunissant l'habileté de la main à l'esprit et aux grâces de l'invention, qui distingue la suitedes dix bas^^ reliefs, en marbre, des choeurs de la musique, dans l'église de Sainte-Marie-des- Fleurs. En quelle année furent-ils faits ?

Les comptes de l'œuvre, qui existent sans lacune depuis 1 438 * , n'en parlent pas; en faut-il conclure qu'ils sont antérieurs à cette époque? Les mêmes comptes nous apprennent que les travaux de la porte en bronze furent conGés en 1446 à Michelozzo, àLucaet à Maso diBartolomeo, et que ce ne fut qu'en 1464 que l'achèvement en fiit remis à Luca. Ailleurs, et sous la date d'octobre 1446, ils mentionnent pour la première fois une terre cuite

^ Rumohi-, Ricerche itàlianc^ t. ii.

émâillée de Luca délia Robbia, dont le sujet est l'Ascension. Or, Vasari dit positivement que le premier ouvrage, en terreémaillée, de ce grand artiste, fut le bas-relief de la Résurrection qu'il plaça au-dessous des chœurs de la musique; cette assertion, je la crois vraie et je dirai pourquoi. Si nous admettons donc que les bas-reliefs en marbre qui décoraient l'orgue ont été faits avant 1438, par cela seul que les comptes de Sainte- Marie-des-Fleurs n'en disent rien, nous devrons appliquer le même raisonnement à la t^rre émaillée représentant la Résurrection, et dans l'impossibilité où nous sommes de déterminer quelle fut, un peu avant ou après 1438, l'époque oft Luca mit au jour le nouveau genre de sculpture que Florence dut à son génie inventif, soyons tout au moins satisfaits de pouvoir rattacher cette époque glorieuse de sa vie à ceux de ses travaux qui, faits dans la maturité de l'âge, ont tous les caractères d'un talent

parfait. Il importe moins de découvrir en quel ordre ont été sculptés les basreliefs de l'orgue, la terre émaillée et la porte de bronze, que de savoir une origine coiïimune à trois chefs-d'œuvre, de genres différents, qui, sortis de la main du même homme, ont été le produit d'une même pensée. Luca dut mettre tout son honneur à les exposer réunis, et nous ne saurions trop regretter que des déplacements successifs aient séparé les chœurs de la musique du bas-relief émaillé qui surmonte encore aujourd'hui la porte de bronze; nous comprendrions mieux quel dut être l'accord harmonieux de la forme et delà couleur qui guida Luca délia Robbia et fut assurément l'un des mobiles de son ingénieuse invention. Bien que Luca aittoutes les qualités du sculpteur, en imaginantun art mixte, il a emprunté quelque chose aux peintres, mais son génie a consisté surtout à ne leur emprunter que juste ce qu'il fallait, le style : ses compositions ne

rappellent jamais ni Donatello, ni Ghiberti, qui furent ses contemporains ; elles font penser au Pérugin et quelquefois pressentir le divin Raphaël : je citerai la Madone de l'église de San-Pierino*, en qui j'ai cru voir la Vierge posant devant le peintre d'Urbin. Ce ne fut pas sans raison que Luca anima parquelques couleurs, mais il n'en fut jamais prodigue»

les sculptures émaillées : les masses toujours grandes de l'architecture florentine sont particulièrement sévères, et ses assises de pierres, alternativement blanches et noires, produiraient souvent reflet d'une tenture de deuil §i les mosaïques n'avaient animé les monuments d'un autre âge d'un éclat tempéré par les règles du goût. Au XV® siècle, l'art des mosaïstes allait s'éteindre; aux places mêmes qu'un architecte habile leur eût livrées, Luca apposa ses bas*reliefs colorés, et nous voyons tout d'abord les

A Catalogue , p. 56.

32 LES DELLA ROBÈIA.

œuvres ingénieuses de cet esprit novateur s'allier à l'ensemble des monuments et devenir une des parties constitutives de leur décoration. A San-Miniato S c'est le sofïïte d'un autel, c'est la voûte d'une élégante chapelle dont les reliefs et les fonds colorés se fondent, en un harmonieux ensemble, avec les marbres d'un tombeau, les incrustations des murs et les mosaïques du sol; sur les grandes façades d'Or-San-Michele % ce sont des médaillons qui brillent d'un doux éclat au centre des murailles sans moulures ni refends, et causent à l'âme le même plaisir que sur de vastes pans de ruines ou des roches dénudées , une touffe de fleurs printaniëres ; mais nulle part, mieux qu'à Pratoy dans l'église degl' Arcieri *, je n'ai vu ce système de déco* ration uni à l'architecture d'une façon plus intime et inséparable : te plan de

* Catalogue, p. 57.

a Id. p. 59.

& Id. p. 61.

cette église est une croix grecque, Tordre est corinthien et s'élève jusqu'à la retombée des voûtes, l'appareil est de deux couleurs (les pilastres, Tarchitrave, la corniche et les arcs sont en pierre noire, les remplissages sont blancs) ; l'ornement qui relie les deux tons est une riche et belle frise en terre cuite émaillée, à reliefs blancs sur un fond bleu céleste, qui règne en l'ordre entier et suit tous les ressauts du plan; on ne peut douter qu'elle n'ait été faite avec et pour le monument, une couronne de fleurs règne au droit de chacun des pilastres, et un nombre calculé de candélabres, auxquels sont rattachées des guirlandes, remplit les intervalles d'une couronne à l'autre ; pas une pièce ne peut être déposée sans lais* ser un vide, on n'en saurait ajouter une sans nuire à lunité de l'ensemble; puis lorsque les regards satisfaits s'élèvent des parois vers la voûte, ils rencontrent quatre grands médaillons circulaires où les évangélistes sont représentés sur des

S4 LES DELLA ROBËlA.

fonds azurés, étoiles d'or, dans une hetr^ reuse proportion de reliefs et de coloration. Là est le grand mérite de Luca , celui qui le distingue de tous ses successeurs, c'est qu'il suivit naturellement les lois et les raisons d'être de son invention. Ses compositions sont toujours simples , comme il convient à la sculp* ture; les figures, en petit nombre; les attitudes sont nobles et naturelles ; l'expression calme , le costume élégant et d'une coloration modérée; les cadres sont formés de peu de moulures que décorent avec sobriété des ornements empruntés à l'art grec, un rang d'oves, des feuilles d'eau , Une ligne de perles : s'il ajoute un tore de feuillages ou de fleurs, celles-ci sont d'un doux relief et se rapprochent du naturel , choisies parmi les plus simples, roses d'églantiers ou lis, fleurs virginales. Luca n'excelle pas moins en l'exécution matérielle. Dans les œuvres sorties de sa main, la couche d'émail est mince, déliée, d'un ton trans-

LES DELLA ROBBlA. 35

parent qui tient à la fois du marbre de Paros et de l'ivoire un peu jauni ; le bleu des fonds est calme et tempéré , tel que le ciel de Taimable Toscane , que ses yeux rencontraient comme un pur modèle, quand il les détachait de son travail pour demander l'inspiration aux sphères d'où l'on croit qu'elle émane. Le sculpteur Luca , en transformant son talent et changeant sa pratique, a dû marcher du simple au composé. J'aurais aimé à rencontrer la preuve que son premier essai fut monochrome et blanc. Tout au moins, l'œuvre que Vasari désigne comme la première, et que je crois telle *, n'a que deux couleurs : les figures et les accessoires sont blancs et le fond bleu.

Dans l'Ascension du Christ, de 1446, que le biographe signale comme le second ouvrage en ce genre, Luca a introduit une couleur déplus, qui est le vert, pour

^ Vcur Rumotir, Arch. delV x>pera del duomo de Firenze (à propos du bas-relief de l'Ascension, il est fait ailasion à cdui ful existe déjÀ).

les terrains et les arbres; puis ailleurs quelques accessoires d'un brun violacé, un peu de jaune par places, d'élégants rehauts d'or. Telles furent et durent être longtemps les ressources de son art et la coloration de ses bas-reliefs; ainsi le voyons-nous à la loge des Pazzi et sur ces charmantes images de la Madone qu'un usage transmis du moyen âge a multipliées près des tombeaux et sur le seuil des églises. Si Luca ajouta à ses reliefs quelques couleurs de plus , ce fut successivement et pour des monuments, tels qu'Or-San-Michele, qui exigeaient la coloration et l'éclat; mais s'il peignit les vêtements d'azur ou de pourpre, s'il indiqua les chevelures par des nuances brunes et la pupille des yeux de quelques tons sombres, il n'altéra jamais le modelé et l'émail blanc des visages, et méprisa de rechercher, à l'aide d'une coloration hasardeuse, le triste avantage d'une imitation puérile. Il m^ourut en 1481 et fut enterré, le 20 février, dans l'église

de Saint-Pierre-Majeur, laissant un neveu à qui il avait enseigné son art»

homme en état de l'exercer en maître et, sans doute, digne de comprendre que son oncle lui avait légué la meilleure partie de son avoir, car Théritage de ses talents valait mieux qu'une maison, des champs et quelques sacs d'écus.

Né en 1437, André délia Robbia avait 44 ans, lorsque Luca mourut; assurément il travaillait depuis plusieurs années, et des œuvres faites en commun ou sous l'influence directe du maître durent peu différer de celles dont elles étaient ou la suite ou l'imitation; il en résulte toute une classe de monuments douteux qui n'offrent pas les grands caractères par lesquels se trahit le génie d'un homme, mais deâ analogies qui trompent et laissent en l'esprit une vague hésitation. Nous savons que Luca rechercha le repos * dix ans avant sa

^ Archivio générale di Firenze rogiti di Ser Agnolo di Cinojzo, cité par Gaye, I, p. i86.

mort; nous pouvons supposer que ces sculptures incertaines qui , à peu d'exceptions près, sont des objets mobiles, tels que des médaillons et représentent la vierge Marie portant ou adorant TEnfant-Jésus, furent exécutés dans son atelier et par les soins de son neveu ; ces œuvres, un peu banales, destinées à satisfaire la piété ou les goûts des habitantsd'une ville, n'ont ni l'importance ni la gravité de celles qu'aux grandes époques de l'art età l'heure la plus glorieuse de leur carrière les artistes éminents exécutaient, avec amour, dans la cathédrale ou les basiliques de leur patrie \ André délia Robbia ne s'en tint pas k ces travaux ; les naïves et gracieuses figures d'enfants dont il a décoré la loge de l'hospice des Innocents S sont l'un des plus charmants ornements de Florence,

*■ Les œuvres authentiques de Luca sont à Sainte Mariedes-Fleurs, à Santa-Groce, à San-Miniato, à Or-San -Michèle. éiAef i iAJtf . d0miU,rtÊc ^^a^in-^V.

s Catalogue^^p. 63.

et si Ton le jugeait sur ces seules sculptures, on lui assignerait un rang beaucoup trop rapproché de Luca ; j'ajouterai que les médaillons de la loge de San- Paolo *, faits en je ne sais quelle collaboration* de 1451 à 1496, ne laisseraient également de son style et de ses talents qu'une idée fort confuse. C'est à Arezzo et dans les campagnes qui l'entourent qu'on peut étudier quelles furent les tendances d'André délia Robbia livré à lui-même, et voir ce que devint en ses mains cet art de la sculpture en terre émaillée, dont il fut, sans aucun doute, un continuateur habile, sans qu'il en ait bien compris le but le plus noble et la véritable destination. Le grand ornement de l'autel ' de Sainte- Marie-des-Grâces, qui dépend d'un couvent situé près d'une des portes d' Arezzo ,

* Catalogue» p. 62.

2 J'y ai cru reconnaitre la manière d'Agostino del Duccio, > Catalogue, p. 72.

est une'œuvre en^^marbre, avec quelques terres émaillées, qui réunit et permet de comparer les qualités et les défauts qu'André a reproduits dans ses sculptures en terre cuite : beaucoup d'habileté, un aspect agréable, des airs de visage expressifs, mais plus de manière que de style, des figures un peu courtes, des extrémités grêles, de la raideur dans les draperies, et sur les cadres, qui sont trop alourdis, un abus immodéré de tètes de chérubins qui plaisent d'abord, parce que les airs en sont vifs^ et variés, mais ne tardent pas à fatiguer lorsqu'on les retrouve partout et toujours les mêmes; l'exécution de cet autel de Sainte-Marie-des-Grâces ferait honneur à tout artiste ; les groupes et les figures, pris isolément, satisfont et laissent peu à désirer; mais l'ensemble trahit un défaut d'harmonie qui en atténue le mérite : la proportion étant donnée par le groupe principal, les statuettes des saints sont trop petites, les têtes de ché-

rubins de la frise beaucoup trop grosses, et le cadre, composé de fruits et de feuillages, est yéritablement écrasant; ce .

cadre, modelé en terre et brillant des plus vifs émaux ^ apparaît, au milieu des marbres, comme le lien qui rattache l'œuvre du sculpteur aux travaux traditionnels des délia Robbia; il est comme la signature de Tun d'eux, et Ton ne saurait douter que ce soit celle d'André , carc'estbienluiqui,conservantdanstout leur éclat les secrets d'une fabrication parfaite, mais oubliant le premier la sobriété et la grâce naturelle de son oncle, a alourdi les guirlandes des cadres, préférant les fruits aux fleurs et l'ampleur à la simplicité. Il s'écarte sur un point beaucoup plus important, le plus essentiel de tous, de la voie tracée par Luca ; et l'on comprend que, continuant un art qu'il avait appris, il se

^ Les plus beaux émaux de notre Palissy ne leur sont pas supérieurs.

soit laissé entraîner à d'autres instincts que celui-ci qui l'avait invente pour des besoins pressentis et provoqués par son génie; si les sculptures de Luca s'allient intimement à l'appareil et à la décoration des monuments^ au point qu'elles n'en pourraient être détachées sans qu'ils cessassent d'être, le contraire n'est pas moins vrai pour les bas-reliefs d'André qui n'ajoutent rien au mérite architectural des églises qu'ils décorent et, le plus souvent, pourraient être avantageusement remplacés par des œuvres d'un autre genre. André délia Robbia a presque exclusivement consacré son savoir à faire des tabernacles et des tabletaux d'autels; quelques-uns sont fort bons : je citerai particulièrement un tableau dans l'église de Santa-Maria in Grado \, à Arezzo, un autre à Florence dans la.chapelle de la confrérie de la Miséricorde'; mais une bonne peinture

^ Catalogue, p. 76.

s Id., p. 65.

LES BELLA ROBBIÀ. 43

conviendrait aussi bien en la place qu'ils occupent, et que le dernier n'a pas toutours occupée. Cela est si vrai que deux * de ces tableaux sculptés , cités par Vasari et existant à Arezzo, ont été transportés de l'église Saint-François et de la compagnie de la Trinité en la chapelle de la Vierge S attenant à la cathédrale, el que, passant d'un autel à un autre, ils n'ont dû rien perdre, rien gagner, et n'ajoutent rien au mérite du nouveau monument dont ils couvrent les murs. L'invention de Luca était inutile du moment qu'elle ne devait plus être appliquée que de la sorte ; comme dessus d'autel, une sculpture en marbre valait autant, un tableau peint valait mieux, si la sculpture était bien faite, ou la peinture des bons temps. De cette facilité de placer indifféremment des œuvres de cette nature devait résulter une produc-

*■ Calalogue, p. 74

^ Cette chapelle est devenue aoe sorfe de petit musée de terres cuites émaillées d'André délia R^bbia.

tionsans bornes; aussi le nombre des ouvrages d'André est-il de beaucoup plus considérable que celui de son oncle ou de ses enfants ; cet artiste parcourt d'ailleurs une longue carrière; son nom est attaché à une œuvre* commencée en 14-51 9 et nous savons, par une date inscrite sur le monument, qu'il travailla à Prato 2 en 1489; et par des documents authentiques, à Pistoja' en lëOS; et en 1515, dans le pays de Mugnone.

Il fut père de trois fils, je parle de ceux qui furent sculpteurs, car il en eut trois autres dont je n'ai pas à m'occuper, quoique l'un deux , frère Ambroise, ait fait en 1504 un monument en terre cuite émaillée, que l'on dit médiocre, pour l'église du couvent du Saint-Esprit de Sienne. Vasari , par cette mauvaise raison qui veut qu'on ne s'inquiète de la vie des artistes que

1 Catalogue» p. 62.

» Id., p. 71.

lorsqu'ils sont morts, se garde bien de nous dire en quelles années naquirent Jean, Luca et Jérôme, fils d'André délia Robbia , qui furent ses contemporains ; ce lui eût été trop facile à savoir, nous l'ignorerons donc toujours. Il nous apprend toutefois que Jérôme fut le plus jeune, et tout semble indiquer que Jean fut l'aîné *. Or, les archives* communales de Pistoja mentionnent, en date de 1505, un payement fait à André pour des travaux exécutés à la cathédrale, avec un de ses fils (con uno suo figlio) ; ce fils ne pouvait être Jérôme qui eût été trop jeune alors, puisqu'il ne mourut que vers 1567; rien ne fait supposer que ce fût Luca, et rien ne s'oppose à ce que c'ait été Jean qui, en 1505, était un homme déjà mûr (nous savons qu'en 1527 il perdit trois enfants qui moururent de la peste, étant d'âge à ce qu'on pût dire d'eux qu'ils donnaient

*■ RegUtrum opère, s. ZenonU.

2 n naquit en 1470.

de belles espérances). Il n'existe pas, en Italie, d'œuvre connue de Luca fils d'André , les pavés émaillés du Vatican, dont parle Vasari, ayant été détruits par le temps; on n^en connaît pas non plus qu'on puisse avec sécurité * attribuer à Jérôme dont la seule sculpture authentique est en France, en Tabbaye de Saint-Denis; toutefois, comme Vasari parle avec éloges des talents de Luca et de ceux de Jérôme, et ne dit rien du mérite de Jean, je suis très-enclin à croire que tous deux furent supérieurs à leur frère qui, en signant l'un de ses ouvrages et en en datant plusieurs, nous a appris, sans qu'il puisse y avoir de doute, que nous le devons accuser de la décadence et de la perte d'un art dont

*- Un petit monument en terre cuite émaiUée, quej*ai rencontré en Téglise de San-Simone, à Florence, porte la date de 1563 (voir au catalogue, p. 89). Jérôme éuit alors le seul vivant des délia Robbia, et habiuit la France. Reconnaître en cette œuvre une pièce qui servit de type pour en distinguer d'autres serait trop téméraire.

LUS DELLA ROBBIÀ. 47

André, son père» lui eût pu transmettre les traditions et les secrets. La Madone faite par André , en 150 S, et sous les yeux de son fils, pour la cathédrale de Pistoja * est une œuvre fort élégante; la voûte qui lui sert comme de cadre et d'abri, ornée de toutes les variétés de fruits que fait mûrir le doux soleil de ritalie, est une composition ingénieuse dont l'exécution délicate est habile en tous ses détails. Qu'il y a loin d'une sculpture semblable au Tabernacle du couvent de Saint-Jérôme, à Florence, pour les pauvres filles abandonnées, que Jean délia Robbia a dû regarder comme un de ses bons ouvrages, puisqu'il y a inscrit son nom, contrairement aux usages de sa famille. Je dirai l'inscription :

.fiOC OPVS.FECIT lOAES ANDREE.DE.ROfilA.

A€ . APOSVIT . HOC . IN TEMPORE DÏE . VLTIMA .

LVLii.ANO.DNi.M.D.xxi. ' Mais je renvoie

* Catalogue, p. 71

* Sans le seeours de cette date^ j'aurais cru cet ouvrage

au catalogue ^ pour la descriptio n du tableau qui réunit des figures en ronde bosse à une composition en bas-relief dont les différents plans sont indiqués en perspective, les personnages décroissants jusqu'à rinfîniment petit; le dessin n'en est pas incorrect, mais insignifiant^ l'exécution sans charme, et les emprunts faits à tous les arts confondus sont puérils; quant à la coloration, offrant un mélange discordant de toutes les nuances de la palette, elle n'a plus de l'émail que de faux luisants et devient une enluminure ^ sans transparence ni harmonie. Telle est cette œuvre authentique de Jean, tel est le Tabernacle dé Notre- Dame, dans la rue Tedesca, à Florence, qui, s'il n'est pas signé de son nom, est tout empreint de sa manière et daté de 1622. C'est à une époque comprise

et ceux de même genre de soixante ans plus modernes, en les comparant aux travaux de nos sculpteurs français.

*■ Catalogue, p. 77.

2 On y voit beaucoup de repeints.

entre la fabrication de ces œuvres déchues, le départ de Luca pour Rome et celui de Jérôme pour la France, qu'il faut placer l'exécution d'un monument dont on a souvent parlé , qu'on a loué quelquefois, la façade de l'hôpital de Pistoja connu sous le nom de Ceppo ^ ; André délia Robbia vivait encore, se réunit-il à ses enfants pour protester par un dernier effort contre les goûts d'un siècle qui ne voulait plus d'un art qu'il avait soutenu si longtemps? On le pourrait croire, car l'exécution de ce monument est très-supérieure à l'œuvre de Jean dont on ne reconnaît la main que dans trois petits médaillons qui portent la date de 1525 ; les grands basreliefs, les figures et les ornements qui les encadrent valent certainement davantage et ne sont pas indignes de la

^ G. Tigrl, discorso dei plastic! deilo ospedale di Pistoia. PraU), 1833.

P. CoDlracci, monumentô Robbiano nella loggia dello ospedale di Pisloja. Prato, 1S38.

Tieillesse d'ua artiste habile. La même date 1325 s'y trouve inscrite; le temps n'était plus où le fils des Médicis faisait travailler un délia Robbia pour les basiliques ou dans le palais de son père * ; nous avons vu André longtemps occupé dans les provinces ou les campagnes, et les ouvrages de Jean ne reparaître à Florence que dans les pauvres communautés ^ ou sur la muraille d'un carrefour >. En 1525, c'est dans une petite ville et sur la loge d'un hôpital que les délia Robbia tentent un dernier effort :

fut-il heureux? Il ne m'a pas paru tel; ce n'est plus ens'alliant à l'architecture, en en faisant valoir les masses et mêlant la couleur des émaux aux assises de la pierre, qu'ils ont cherché l'effet et l'harmonie; ils ont entièrement couvert le monument de reliefs colorés et fait une

*■ V^sari, trad., p. 12.

> L*ho8pice délie Poverine. Catalogue, p. 77.

s Dans la rue Tedesca, en face celle de VAriento. Catalogue, p. 79.

façade de faïence^ Il faut avouer qu'il y avait tout au moins peu de convenance, la maison qu'ils ont faite si riche et si brillante est un refuge pour les pauvres malades, et les bas-reliefs, égayés de tout l'éclat vitrifié des couleurs sur émail , représentent les Sept œuvres de Miséricorde s' exerçant sur toutes les misères de la vie humaine. La façade ne fut pas même terminée par les délia Robbîa*.

En 1 S27 Jean perdait ses trois enfants dé la peste, nous savons que Luca partit pour Bome, que Jérôme, vers 1 528, portait en France et mit au service du roi François P' un art passé de mode en Italie ; André ne survécut pas à la dispersion de son atelier et de sa famille ^ Il me souvient que regardant, par un jour d'automne, la façade de faïence du Ceppo, brillant d'un éclat équivoque sous les feux éteints du soleil

* Le dernier bas-relief de la façade a été fait de 1584 à 1586 par Fillppo Paladini, peintre de Pistoja. > Il mourut en 1528.

couchant, je me dis avec douleur, que cet art charmant de della Robbia, qui reçut le baptême en la cathédrale de Florence, était venu mourir à l'hôpital dePîstoja!

Je n'ai pas voulu mêler des noms étrangers à la biographie des della Robbia ; toutefois, ]e me suis préoccupé de la part qui pouvait appartenir à Augustin del Duccio, dans les traraux de Luca le vieux. Bien qu'il soit reconnu ai^ourd'hui que cet Augustin n'était pas son frère, il n'en est pas moins vrai qu'en ce qui concerne une collaboration, Vasari a dû recueillir une tradition qui n'était pas purement imaginaire. J'ai examiné à Pérou se l'œuvre authentique d'Augustin del Duccio, la façade en marbre de San-Bernardino, et remarqué trop de réminiscences des bas-reliefs célèbres des chœurs de la musique, pour n'être pas persuadé qu'il y eût entre ces deux hommes, dont'les talents ne sauraient être comparés, des rapports d'école ou d'atelier. La façade de San-Bernardino fut exécutée en 1461, et c'est peu de temps après que Luca della Robbia dut faire les travaux de la chapelle du cardinal de Portugal , dans la basilique de San-^Miniato. S'il y fut aidé par Augustin, on peut croire que celui-ci continua la pratique des terres émaillées, et j'ai cru reconnaître sa manière dans quelques médaillons de la loge de San-Paolo.

pj

Comprenant les sculptures en terre cuite émaillée :

^, I. DeLuca;

3 IL D'Ândréy son neveu;

£f . IIL De Jean, fils d'André et frère de Luca et Je-* rôme;

3). VL Les ouvrages douteux ;

(JTai TU et décrit sur place, h la fin dé rannée 1853, toates les acolplures comprises sous ces quatre séries.)

£. y. La description de quelques ouvrages vus par les annotateurs du Vasari de Florence, 18&>8, extraite du Commentaire à la vie de Luca délia Robbia.

A. *• <Cu

A Florence. Dan»réglisedeSainte-Marie-de8- Fleurs. (Il duomo.) Au-dessus de la porte d'une des sacristies (sacrestia délie messe). Bas-relief déforme ogivale. — LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-

CHRIST. Jésus est représenté sortant du tombeau, quatre anges sont suspendus dans les airs à ses côtés; les soldats, gardiens du sépulcre, sont couchés sur le sol et endormis. Les figures et les accessoires sont émaillés en blanc sur un fond bleu. AUribné h iMcm par Tasaii.

^ . A Florence. Dans Véglise de Sainte-Marie-des-

Fleurs. (Il duomo.) Au-dessus de la porte d'une des sacristies (sacrestia vecchia). Bas-relief de forme ogivale. — L'ASCENSION DE JÉSUS - CHRIST.

Jésus est figuré dans les airs, entouré d'une auréole rayonnante et dorée; sa mère et ses apôtres, distribués en deux groupes égaux, sont agenouillés sur le sol et le suivent des regards. Les figures sont émaillées en blanc , le fond est bleu, les terrains et les arbres sont de couleur verte.

Attrllraé à WéUem par. Tasarl.

S. A Florence. Au-dessus de la porte de l'église

de San-Pierino, rue des Ferravecchî. Bas-relief de forme cintrée.— LA VIERGE, vue de face et à mi-corps, soutient et presse contre elle l'Enfant- Jésus ; deux anges, volant dans les airs, se détachent sur le fond, de l'un et l'autre côté, et sont figurés dans une attitude d'adoration. Le cadre est

tomposé de moulures ornées d'oves et de feuilles

d'eau qu'entoure une guirlande de lis et d'églantiers.

Les figures sont émaillées en blanc, le fond est bleu.

AltHbaé h i.aea par TaMurl.

Près Florence. Dans l'église de San-Hiniato-al- Monte. La voûte du petit monument qui recouvre un autel placéà l'extrémité de la nef et en avantdu chœur. Elle est semi-circulaire et composée de caissons dont les moulures et les rosaces se détachent en blanc sur'^des fonds bleus.

Attrllraé à liiica par Tasarl.

O • Près Florence. Dans l'église de San-Miniato-al- Monte. La coupole de la chapelle où est le tombeau du cardinal Jacques de Portogallo ^ La forme est un cul-de-four décrit sur un plan quadrangulaire; l'ornementation se compose de cinq médaillons, dont un occupe le centre, se détachant sur un fond général formé de dés qui sont de trois couleurs : le jaune, le vert et le noir. Ces médaillons , circulaires et dont le champ est de nuance bleue, sont décorés de reliefs émaillés de blanc et entourés de moulures et d'oves qui décrivent deux cercles concentriques renfermant une zone où sont

* Mort en 1459.

im CATALOGUE,

peintes des écailles. Au milieu du médaillon centraf, est figuré le Saint-Esprit sous l'apparence d'une colombe blanche ; sept flambeaux de couleur d'or sont placés à l'entour, en rayonnant. Dans les quatre autres médaillons sont modelées des demi-figures d'anges, dans l'âge de l'adolescence, ailés, yètus, et caractérisés par des attributs. L'un porte un vase et une coupe, et verse un liquide de l'un dans l'autre. Le second tient une masse d'une main, et de l'autre un bouclier. Le troisième porte une épée et un globe. Le quatrième étreint un serpent et regarde dans un miroir ; un masque est posé sur l'arrière de sa tétev Attrllraé à i«aea par TàMurl.

6* A Florence. Dans le cloître de Santa-Croce^mi^ dessus de la porte de la chapelle des Pazzi. Un médaillon circulaire. LE CHRIST y est représenté assis et tenant la croix. La figure est émaiîlée en blanc, le fond est bleu, la croix est verte. Eif avant de la porte de la même chapelle, la coupole du péristyle est ornée de quatre rangs concentriques de rosaces entourant les armes des Pazzi, qui occupent le centre. La couleur bleue domine ; les rosaces sont jaunes, quelques parties de fond sont d'un ton vîo-^ lacé, les feuillages verts.

Atli1liii« à^ l<iica par Tafarl.

CATALOGUE. tf»

A Florence. Sur la façade méridionale d'Or-San- Michele , et au-dessus du Saint-Georges de Donatello. Un médaillon circulaire. LÀ VIERGE, assise, soutient VEnfant-Jésus posé debout sur ses genoux ; un arc retombant sur deux colonnettes encadre le groupe. A droite et à gauche sont des touffes de lis; les chairs sont émaillées en blanc, les cheveux sont d'un ton châtain, la robe de la Vierge est de nuance violacée, le manteau bleu est de couleur verte à Tin-r térieur. Le fond de l'arc est vert et senié d'étoiles id*or; le champ de la plaque est bleu.

AttrlUné à liQca par Tasarl*

^. A Florence. Sur la façade orientale d'Or-San-Michele, et au-dessus des statues de Jésus-Christ et saint Thomas, par André Verrocchio. Un médaillon circulaire. LA FLEUR DE LIS DE FLORENCE se détache en b|^ sur un écusson blanc reposant sur une coquille de couleur bleue. Le cadre est formé par une très-élégante couronne de fleurs mêlées à à des fruits.

AttrUiaé A Itiiea par Tasarl.

Q* A Florence. Sur la façade septentrionale d'Or- San-Michele, et au-dessus des statues dites les Quatre Sainte, par Nanni di Banco. Un médaillon circu-

laire composé de l*as8emblage de quatorze pièces de faïence peinte, dont la surface est plane. LES EM- BLÈMES DES OUVRIERS EN BATIMENTS sont les principaux motifs d'une ornementation composée d'enlacements et de rinceaux. Au centre est une hache de charpentier, et sur la bordure un compas, une équerre, une truelle et un marteau. Les couleurs sont le blanc, le jaune, le vert, deux tons de bleu et deux tons de violet.

Attribué à liUca par TaBurl.

/D. â Florence. Au Musée des Offices, cabinet de la sculpture toscane. Un bas-relief de moyenne proportion. LA VIERGE portant TEnfant -Jésus.

Reliefs blancs, fond bleu ; la prunelle des yeux est évidée et colorée.

Attribué à WMtm.

//. A Florence. Sur un mur du cortile de T Aca-

démie des Beaux-Arts. Un petit bas-relief qui représente LA VIERGE MARIE, dont la main droite est posée sur le corps de lésus, et la gauche sur la tète de l'enfant qui est debout, vu jusqu'aux pieds, vêtu d'une chemise. La Vierge, qui n'est vue qu'à mi-corps, ramène vers elle son enfant, en même temps qu'elle incline sur lui son visage. Les figures, de moyenne proportion, sont émaillées en blanc sur

fond bleu. L'émail est très-altéré, le fond semble repeint. Ce peut être un fragment d'une composition plus grande.

jre le crois de lioea.

/Z^ A Prato. Dans Téglise degl* Arcieri ? la frise qui couronne Tordre intérieur de Téglise , dont le plan est une croix grecque ^ est composée de plaques en terre cuite émaillée, de nuance bleu pâle, à reliefs blancs. L'ornementation est une ligne de guirlandes reliées par des rubans à des candélabres, et des couronnes de fleurs entourant , ^ I un écusson semé de fleurs de lis d'or sur champ '^ , • ,,<^"! d'azur. Les couronnes sont posées au droit des pilastres. En outre, quatre grands médaillons circu-

/^' A Rome. Dans une armoire de la bibliothèque du Vatican. Une petite plaque de 0",15 sur 0",10 environ. LA VIERGE y est figurée, à mi-corps, soutenant TEnfant-Jésus qui, couché en travers, appuie la main gauche sur un bras de sia mère, et pose

laires décorent la coupole ; sur chacun d'eux est re- ^ tU^-^ présenté un évangéliste assis sur le sol , et ayant près de lui le symbole qui lui est propre. Les figures sont émaillées en blanc, les fonds bleus sont rehaus^ ses de rayons et d'étoiles d'or.

JTattrtbae ces travaiu à i<ae«.

à terre la droite qui retient un fruit. Relieb blancs, fond bleu, auréolea dorées. Je le crois de Luca. Il est impossible de rien voir en ce genre de plus fin et charmant ; l'exiguïté des figures a exigé une délicatesse de travail inusitée et une couche d'émail si mince qu'elle n'altère en rien le modelé de la terre, le style étant d'ailleurs aussfi pur qu'en aucun autre ouvrage de la main de Luca.

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