SAINT ANDRÉ APOTRE
Médaillon sur la Porte de la Chapelle Pazzi.
LUC A DELLA KOBBIA.
plus éminents experts. M. Bode, en particulier, après avoir tout d’abord accepté l’opinion de M. de Liphart, est revenu sur cette manière de voir, pour restituer à Luca les quatre Evangélistes, en les considérant comme une œuvre de sa jeunesse. Mais la date proposée par M. Bode me paraît bien difficile à accepter. Si les Évangélistes, en effet, diffèrent des œuvres connues de Luca, c’est avec les œuvres de sa jeunesse qu’ils présentent
SAINT LUC EVANGELISTE. SAINT MARC EVANGELISTE.
Chapelle Pazzi. Chapelle Pazzi.
les plus grandes différences. Le style des Évangélistes est si beau, le dessin est si parfait, toutes les parties indiquent tellement la main d’un maître parvenu au point culminant de son art, qu’il est impossible de les considérer comme l’œuvre d’un jeune artiste; et, d’autre part, cet art si nerveux, si précis, est en contradiction complète avec l’art lourd et sommaire des premières œuvres de Luca, telles que les premiers reliefs de la Gantoria et du Campanile.
Je pense qu’il convient d’éliminer l’hypothèse que les Évangélistes pourraient être une œuvre de la jeu-
nesse de Luca et qu’il faut les classer dans les dernières années de sa vie. C est, à mon sens, le seul moyen de justifier leur attribution à ce maître.
Les Évangélistes , qui sont une œuvre d une très grande beauté, s’éloignent du style gracieux que nous avons noté dans la généralité des œuvres de Luca. C’est un art énergique et ardemment expressif, qui se rattache au naturalisme de Donatello. Luca montre
SAINT MATHIEU EVANGELISTE. SAINT JEAN EVANGELISTE.
Chapelle Pazzi. Chapelle Pazzi.
qu’il n’est pas resté indifférent aux admirables créations du Santo de Padoue et des chaires de Saint Laurent, Comme Donatello, Luca, parvenu au terme de ses jours, perd la gaieté de la jeunesse ; son âme plus détachée de la terre, plus ouverte à la douleur, à la tristesse du soir de la vie, cherche des formes plus âpres, plus nerveuses, plus violemment dramatiques. Oui, ces Évangélistes de la Chapelle Pazzi, c’est du Donatello ! et certainement ce maître* eût admiré avec envie les figures austères des Évangélistes, leurs mains maigres, d’un dessin si serré, et ces animaux farouches, véri-
LUCA DELLA EOBBIA.
tables chefs-d’œuvre d’observation forte et pénétrante. Dans l’Ange du Saint Mathieu nous trouvons le même sentiment de mélancolie que dans les Madones qui appartiennent aux dernières années de la vie de Luca, les Madones de l’Impruneta et la Mater dolorosa du Bargello.
Il ne faut pas nous étonner si nous n’avons pas rencontré dans l’œuvre de Luca des figures semblables à ces Évangélistes. Démarquons en effet que les dernières œuvres que nous avons étudiées ne dépassent guère l’année 1460 et que Luca n’est mort qu’en 1480. Par conséquent, il existe, dans sa vie, une période de vingt ans sur laquelle nous ne savons rien ; et il n’est nullement téméraire de supposer que son style, continuant à suivre une évolution régulière, s’est modifié de façon à produire des œuvres telles que les Évangélistes de la Chapelle Pazzi. Et cette idée-là a cessé d’être une hypothèse, le jour où nous avons connu la Crucifixion si dramatique de l’Impruneta.
Si le lecteur veut bien nous suivre dans les conclusions de cette étude, il reconnaîtra que les Evangélistes de la Chapelle Pazzi ne sont pas une œuvre isolée dans la vie de Luca; car nous pouvons grouper autour d’eux quelques œuvres semblables, ayant les mêmes caractères d’énergie et qui représentent l’art de ses dernières années : je veux parler de la Crucifixion de l’Impruneta, des Évangélistes de la Chapelle San Giobbe à Venise et du Dieu le Père entre deux Anges de l’Œuvre du Dôme.
Cette question étant une des plus importantes que l’on puisse discuter dans la vie de Luca, une de celles dont les conséquences sont les plus considérables, je
ŒUVRES DE LUCA
compléterai ces observations générales par quelques remarques de détail.
Si l’on étudie attentivement les Symboles des Évangélistes de la Chapelle Pazzi, le lion, l’aigle et le bœuf, on reconnaîtra que, tout en étant d’ une plus grande beauté, ils sont tout à fait semblables, par l’attitude générale, aux Symboles des Évangélistes de la Porte du Dôme ; et la même ressemblance se remarque dans une autre œuvre que nous attribuons à Luca et dont nous parlerons plus tard, les Évangélistes de la Chapelle San Giobbe, de Venise.
Un des caractères les plus notables des Évangélistes de la Chapelle Pazzi est la variété des colorations employées. Dans aucune autre œuvre de Luca, représentant des figures, nous ne trouvons un tel emploi de la polychromie.
Dans toutes les premières œuvres de Luca, dans les bas-reliefs de la Résurrection, de l’Ascension, dans la Madone d’Urbino, dans les Apôtres de la Chapelle Pazzi, les personnages sont en émail blanc se détachant sur un fond bleu. Ici les vêtements sont colorés et, en particulier, les chevelures ont une teinte brune très foncée. Or, la même manière de colorer les cheveux se retrouve dans les Évangélistes de la Chapelle San Giobbe, et l’on peut voir un premier essai de ces recherches de coloration dans les Vertus de San Miniato, dont les chevelures, sans être encore complètement brunes, sont rayées de quelques fils bruns. Dans les Vertus de San Miniato, outre les chevelures, les vêtements et les accessoires sont légèrement colorés. C’est une première tentative de ces recherches qui aboutiront à la polychromie puissante des Évangélistes de la Chapelle Pazzi.
Si on place les Évangélistes dans la jeunesse de Luca, il faut renoncer à trouver dans le développement de son art aucun principe d’évolution méthodique. Dans cette hypothèse, en effet, Luca aurait fait, dès sa jeunesse, l’œuvre la plus polychrome de sa vie ; puis il aurait renoncé brusquement à toute sa science, pour tenter quelques timides essais de polychromie et pour ne s’intéresser sérieusement à ces recherches que sur la fin de sa vie ; ce qui paraît tout à fait invraisemblable. Tandis que, si l’on admet que les Évangélistes appartiennent à ses dernières années, tout s’ordonne logiquement et l’on peut, sans qu’aucune exception puisse être citée, poser le principe que le plus ou moins grand développement de la polychromie est un critérium certain pour classer ses œuvres.
Ne pourrons-nous pas enfin tirer un argument de ce fait que, en 1490, Andrea délia Robbia, dans les Évangélistes de la Madone delle Carceri, à Prato, s’est inspiré très étroitement des Évangélistes de la Chapelle Pazzi? Si ces Évangélistes avaient été faits avant 1440, il est peu vraisemblable que, en 1490, Andrea eût songé à les imiter ; il eût sans doute considéré ces formes comme étant un peu démodées. N’est-il pas plus logique de supposer que, s’il s’est inspiré si fidèlement de cette œuvre, c’est tout d’abord parce qu’elle était de Luca et, en second lieu, parce qu’elle appartenait aux dernières années de sa vie, qu’il l’avait vu faire lui-même et que peut-être il y avait collaboré?1
1 Cette discussion ne peut être complète que si nous étudions l'hypothèse de l’attribution à Brunelleschi. Sur ce point, il faut remarquer que Brunelleschi a fait peu de sculptures. Manetti, contemporain de Brunelleschi, qui a écrit sa vie, ne cite aucune sculpture en dehors
ŒUVRES DE LUCA
La décoration de la voûte de l’église San Giobbe, à Venise, n’a encore été signalée par aucun historien, et cependant s’il est une œuvre qui, en dehors de celles que nous venons de citer, puisse être attribuée à Luca, c’est bien celle-là. On remarquera tout d’abord la grande analogie qu’il y a, au point de vue décoratif, entre cette voûte et celle de San Miniato, c’est la même disposition de cinq médaillons se détachant sur un fond décoré de dés en trois couleurs.
A San Miniato la bordure de chaque médaillon est composée d’écailles, tandis qu’à San Giobbe c’est une superbe guirlande dans le beau style des Armoiries du Palais Quaratesi. Cette guirlande de San Giobbe est enfermée entre deux moulures semblables à celles que l’on voit, soit à San Miniato, soit dans les Madones de San Pierino et de la Via dell’Agnolo. Quant au style même des figures, il est très beau et montre une Médaillon de la voûte pureté de lignes et en même temps de 1,éslise San Giobbe à Venise, une vigueur d’expression qui est bien d’accord avec les dernières recherches de Luca.
Par la simplicité des draperies, cette œuvre a beau-
du Sacrifice cV Abraham, du Christ de Sainte Marie Nouvelle et d’une Madeleine, aujourd’hui perdue. Brunellesclii s’est exclusivement consacré à l’architecture, et il n’est pas probable que lorsqu’il construisait la Chapelle Pazzi, en même temps qu’il travaillait à l’église Saint Laurent, il ait songé à se détourner de ses travaux d’architecture, pour modeler des figures destinées à être émaillées par Luca, alors qu’il trouvait en Luca un maître assez habile pour faire lui-même ce travail.
LUCÀ DELLA R0BBIA.
coup d’analogie avec les Vertus de San Miniato, et d’autre part, par la gravité des expressions, elle peut être rapprochée des Evangélistes de la Chapelle Pazzi. Les rapports sont très étroits. Je citerai certaines parties qui sont exactement les mêmes dans les deux œuvres : la barbe et les longs cheveux, la main tenant le livre, le dessin de la manche dans le Saint Jean, la tête et la main du Saint Luc, le bœuf, l’aigle et le lion. La polychromie dans l’œuvre de Venise, plus discrète que dans celle de la Chapelle Pazzi, se rapproche du type adopté dans les Vertus de San Miniato ; et l’œuvre, tout en étant très expressive, est moins énergique que celle de la Chapelle Pazzi. Je serais donc porté à considérer la Chapelle San Giobbe comme s’emplaçant entre les Vertus de San Miniato et les Évangélistes de la Chapelle Pazzi.
Nous avons vu, dans les Armoiries des Architectes et dans la Bordure du Monument Federiglii, un exemple de majoliques émaillées sans relief. Mais ce n’étaient là que des œuvres purement ornementales; or, nous savons par Vasari que Luca a fait, dans ce genre, des compositions avec des figures.
« Dans l’ornementation des pilastres du Monument Federiglii, dit Vasari, il a peint à plat certaines guirlandes et bouquets de fruits et feuillages si vifs et si naturels, que, avec le pinceau, on ne ferait pas mieux en un tableau à l’huile ; et, en vérité, cette œuvre est merveilleuse et rare, car Luca a si bien fait les ombres, qu’il ne semble presque pas possible que ce soit à l’aide du feu. Si cet artiste eût vécu plus longtemps, on eût vu de plus grandes choses encore sortir de ses
ŒUVRES DE LUCA
Remarquons tout d’abord que c’est la seule œuvre de cette nature que nous possédions, et le fait que Vasari insiste spécialement sur ce genre de travaux en les attribuant à Luca, sans parler jamais d’autres maîtres en ayant fait de semblables, est une très forte présomption pour que l’œuvre soit de Luca.
Si l’on cherche des points de comparaison, on remarquera que, dans la voûte de l’église San Giobbe, la figure de Dieu le Père est semblable à celle de l’Œuvre
mains ; car, peu avant de mourir, il avait commencé à faire des compositions et figures peintes à plat, et j’en ai vu jadis quelques morceaux en sa maison qui me font croire qu’il y eût facilement réussi. »
Or, il existe une œuvre de ce genre, un tympan représentant Dieu le Père entre deux Anges du Musée de l’Œuvre du Dôme, et tout fait supposer que nous avons là une des œuvres signalées par Yasari.