‹ Les Della RobbiaChapitre 19 sur 65 · LE MOIS DE FÉVRIER · texte numérisé non relu

LE MOIS DE FÉVRIER

Médaillon émaillé du South Kensington Muséum.

dans le style de Luca, mais dans tonte cette œuvre, où les parties purement décoratives sont prépondérantes, on ne trouve aucun des détails qui lui sont familiers : les feuillages, les fruits, les fleurs, les rubans, les écailles, les dés, les coquilles, etc. Quoique cette œuvre ait une réelle valeur, elle n’est pas de Luca et elle n’est pas digne de lui être attribuée.

§ 3e. — MADONES.

Quelque grand qu’ait été Luca dans les œuvres que nous venons de citer, on peut dire qu’on ne le connaît pas tout entier tant qu’on n’a pas étudié ses Madones.

Bien avant Luca, le beau motif du bas-relief, en demifigures, représentant la Vierge tenant son Fils dans ses bras, avait été adopté dans l’art. Donatello, et avant lui les maîtres de la fin du XIVe siècle, en avaient donné des exemples ; mais peut-être Luca doit-il être considéré comme le maître qui, le premier, a compris toute ]a valeur de ce motif et lui a assigné sa véritable place dans l’art.1

1 II serait précieux de pouvoir, par quelques dates précises, analyser cette évolution de la Madone en bas-relief dans l’art italien. Mais, pour ces travaux de petites dimensions, les dates manquent le plus souvent. Parmi les chefs-d’œuvre du XVe siècle, la Madone de Sienne, attribuée sans certitude à Michelozzo, est une des plus importantes que nous puissions rapprocher des Madones de Luca. Mais de nombreuses Madones en bas-relief peuvent être citées avant cette époque. Une Madone en terre cuite colorée du Bargello remonte aux premières années du XVe siècle. A la même époque il faut placer cette série de Madones si intelligemment étudiées par M. Bode et qu’il attribue à un artiste qu’il désigne sous le nom de Maître de la Chapelle Pellegrini. Et, si nous remontions plus haut, nous trouverions, non plus en terre cuite, il est vrai, mais en marbre, une série de Madones en bas-relief qui ont préparé les chefs-d’œuvre du XVe siècle, notamment les Madones d’Alberto Arnoldi à Santa Croce, au Campanile et à la Chapelle du Bargello.

ŒUVRES DE LUCA

Au XVe siècle, le motif de la Vierge prend non seulement une grande importance, mais de plus il revêt un caractère nouveau.

Dans la représentation de la Vierge, les artistes ont tout d’abord exprimé l’idée de la souveraineté. Au XIIIe siècle, la Vierge trône impassible, semblable à une reine présentant au peuple l’héritier de la couronne.

Au XIVe siècle, le motif subit une brusque modification. Il perd sa grandeur et devient plus familier. La Vierge joue avec l’enfant Jésus, lui présente des fleurs, des oiseaux, cherche à provoquer son premier sourire : c’est une jeune sœur jouant avec son petit frère.

Au XVe siècle, avec Donatello et surtout avec Luca délia Ilobbia, apparaît une idée nouvelle, plus grande que toutes les autres et, pour la première fois, le merveilleux motif de la Madone se révèle sous sa vraie forme, dans son essence même, qui est l’idée de la maternité : la maternité avec tous les sentiments qu’elle entraîne avec elle, et dont les artistes noteront les plus essentiels, qui sont la joie et l’inquiétude, la joie du présent et l’inquiétude de l’avenir.

Quelques écrivains ont cru que cette idée de la maternité avait eu pour conséquence d’enlever au motif de la Madone son caractère religieux. Et cependant est-il dans la nature un sentiment plus noble, plus grand, plus essentiel, plus vital et plus religieux que le sentiment maternel? Parler de la Mère n’est-ce pas exprimer des idées plus religieuses que d’avoir recours aux jeux de la jeunesse ou à la puissance royale, comme l’avaient fait le XIVe et le XIIIe siècle ? N’est-ce pas créer le plus beau motif de l’art, motif

LUCA DELLA EOBBIA.

éternellement nouveau, fait pour séduire tous les cœurs tant qu’il y aura un être humain sur la terre ?

Pour exprimer le sentiment de la maternité, dans une forme convenant au motif de la Mère du Christ, les maîtres du XVe siècle pensèrent qu’ils n’avaient {ms besoin d’interroger l’art du passé, ni de recourir à de grands efforts d’imagination, et qu’il leur suffisait de regarder autour d’eux. Ils trouvèrent leur idéal sans détourner les yeux de la terre, car, pour toutes les mères, le nouveau-né est comme un dieu ; c’est l’être en qui elles mettent toutes leurs complaisances, à qui elles sont toujours prêtes à donner leur vie, et si jamais domination s’est affirmée, c’est bien celle du petit enfant sur sa mère.

Et, pour joindre à l’idée de maternité cette idée de virginité que renferme le motif chrétien, que de ressoùrces la nature ne fournissait- elle pas ? Regardezles, toutes ces jeunes mères, lorsqu’elles portent dans leurs bras le premier nouveau-né ; chez elles le sentiment de la maternité est si exclusif qu’il efface toute trace du sentiment de l’amour. Lorsque la jeune mère tient son enfant, il n’y a plus en elle ni épouse, ni amante, elle n’est plus qu’une gardienne vigilante de la parcelle de vie que Dieu lui a confiée.

On comprend qu’un tel motif, une fois entrevu, ait passionné l’art, italien et ait pu satisfaire à ses désirs pendant tout un siècle. Ce motif pouvait se varier à l’infini et rester toujours beau, à la condition de se tenir dans ses limites normales. Il perdra sa beauté le jour où l’idée de maternité en s’affaiblissant laissera prédominer l’idée de beauté charnelle, le jour où l’artiste cessera de dire les sentiments de la mère, pour ne plus songer qu’à reproduire de beaux, visages.

ŒUVRES DE LUCA

Dans le motif de la Madone, si Marie doit être une mère, il faut de même que Jésus soit un enfant. Pendant que la mère heureuse et inquiète veillera sur lui, il faut que le petit être nous dise le délicieux éveil de la vie, les premiers sourires, limpides comme la lumière du matin. L’émotion de notre cœur sera d’autant plus vive que l’artiste ne tentera pas de sortir des lois naturelles, pour mettre dans le cerveau de ce petit être des pensées qu’il ne peut porter, et qu’il ne transformera pas ce délicieux bébé en un ridicule petit homme.

Je n’ai pas séparé, dans cette étude des œuvres de Luca, celles qui sont en terre émaillée de celles qui sont en marbre et en bronze, parce que la matière ne change pas la nature de l’œuvre ; mais j’ai réservé la série des Madones, qui forment un groupe à part, et que l’on étudiera bien plus utilement en les comparant les unes avec les autres. La classification des Madones de Luca n’est point facile, et, ici, une large place est réservée aux hypothèses.

Nous parlerons d’abord de la Madone d’TJrbino, car nous en connaissons la date (1449). Une partie de l’émail est tombée, et cela suffit pour défigurer un peu les traits et pour ne pas permettre de distinguer toutes les finesses de l’expression, notamment dans le visage de la Vierge. Néanmoins le caractère général reste très apparent. Luca, fidèle ici à l’ancienne tradition florentine, représente une Vierge grave, solennelle, la Vierge triomphante présentant l’enfant Dieu. L’enfant Jésus, debout, tout nu, dans une pose un peu compli-

quée, tient l’inscription : Ego surn lux mundi. Le modelé est très habile, et les chairs un peu grasses sont très finement étudiées. Nous trouverons chez Luca des œuvres de style différent, mais non pas de plus belles.

Pour une seconde Madone nous pourrons arriver à une date, sinon tout à fait positive, du moins suffisamment approximative. C’est la Madone qui décore un

Page 1