‹ Les Della RobbiaChapitre 23 sur 65 · MADONE FRESCOBALDI. L · texte numérisé non relu

MADONE FRESCOBALDI. L

de Luca et ce n’était que par suite d’hypothèses très téméraires que l’on pouvait en proposer l’attribution à ce maître. Ici il en est tout différemment, car la Madone Frescobaldi a les plus grands rapports avec certaines Madones de Luca, et la seule question qui se pose est celle de savoir si elle a été faite par Luca lui-même, ou si elle n’est pas simplement une œuvre d’imitation.

La Madone Frescobaldi rappelle de très près la

ŒUVRES DE LUCA

Madone de la Porte du Dôme et plus encore la Madone aux roses du Bargello. C’est la même attitude de la Vierge et de l’enfant Jésus. Mais si, d’autre part, nous examinons le détail des draperies dans la partie qui recouvre les jambes, nous trouvons un style beaucoup plus avancé, tout à fait analogue au style des Apôtres de la Chapelle Pazzi. Nous devrions donc nécessairement conclure que cette Madone est postérieure à la Vierge aux roses et qu’elle appartient à la même époque que la Madone d’Or San Michèle. Mais alors il est impossible de s’expliquer la naïveté et la maladresse des nus de l’enfant Jésus. En particulier la tête de l’enfant ne paraît pas digne de Luca. D’une façon générale, du reste, l’exécution de cette œuvre paraît trop inférieure pour qu’on puisse la classer dans l’œuvre de Luca, surtout à une époque avancée de sa vie.

J’appelle, au surplus, l’attention sur quelques caractères qui me paraissent faits pour rendre suspecte l’attribution à Luca. C’est, tout d’abord, le fait que la Vierge est assise sur des nuages. I^a Vierge, il est vrai, n’est pas accroupie comme la Madone Drury Fortnum; mais des nuages lui servent de siège et de marchepied. A mon sens, l’auteur de cette Madone a copié une forme que Luca avait employée dans les Apôtres de la Chapelle Pazzi ; mais je persiste à penser que Luca n’a pas employé cette forme pour ses Madones.

On remarquera aussi que la Madone Frescobaldi a les pieds nus. C’est là un signe d’époque tardive, et nous ne trouvons aucun exemple de cette forme ni chez Luca, ni même chez Andrea. Dans l’évolution du motif de la Madone nous voyons, au XIIIe et au XIVe siècle, les draperies très longues, semblables à un manteau royal,

LUC A DELLA R0BBIA.

recouvrir complètement les pieds de la Vierge. Plus tard les pieds se dessinent, ils apparaissent dépassant légèrement la robe ; mais toujours la Vierge a des chaussures. Une Vierge ne doit avoir les pieds nus que lorqu’elle est représentée dans le motif de Y Ascension ou du Couronnement. Un des premiers exemples de Madone avec les pieds nus se voit dans la Madone de Bologne de Jacopo délia Quercia, mais cette forme ne se généralise qu’à la fin du siècle, dans les œuvres de Mino da Fiesole, de Benedetto da Majano ou de Giovanni délia Bobbia.

Les Apôtres de la Chapelle Pazzi ont les pieds nus, et l’auteur de la Madone Frescobaldi, en empruntant à ces Apôtres le style des draperies de sa Madone, les nuages qui lui servent de siège et de marchepied, a copié de même la forme des pieds nus. Le pied nu de la Madone Frescobaldi, trop volumineux, d’une forme peu féminine, est une copie des pieds des Apôtres Pazzi.

Je signalerai enfin un détail tout à fait secondaire, mais non négligeable. L’enfant Jésus tient dans sa main un doigt de sa mère ; or c’est une forme qui n’existe pas chez Luca et que nous ne voyons apparaître chez Andrea que dans les Madones de la fin de sa vie.

Je serais donc porté à croire que la Madone Frescobaldi n’est pas une œuvre de Luca lui-même, mais une imitation, dans laquelle on a réuni les caractères d’œuvres appartenant à diverses époques de sa vie. J’ajoute toutefois que j’ai longtemps hésité avant de prendre un parti sur cette question, et que je me suis surtout déterminé en raison de l’exécution de cette œuvre, qui m’a paru de qualité secondaire ; car je dois reconnaître que, parmi toutes les Madones d’authen-

ŒUVRES DE LUCA

ticité incertaine, c’est celle qui rappelle le plus le style des Madones de Luca.

Et cette discussion me conduit à émettre cette opinion que les Madones de Luca ont été imitées et reproduites commercialement comme l’ont été plus tard celles d’Andrea.

Les collections du Musée de Berlin vont nous fournir des preuves irrécusables de cette assertion. C’est tout d’abord la Madone cataloguée sous le n° 116B, qui est une véritable copie d’une des deux Madones de l’Impruneta. Que cette Madone ne soit pas de Luca la preuve en est dans la lourdeur de l’exécution, dans la forme ovale du cadre, surtout dans ces deux petites têtes de chérubins qui encombrent si maladroitement la composition ; dont les ailes trop grosses, avec des détails trop accentués, madone du musée de ber

i y i n ni N° 116b du Catalogue.

nuisent a la figure de la

Vierge. Luca, j’en suis sûr, n’eût jamais ordonné une composition semblable.

Deux autres Madones de Berlin, le n° 116A et le n°116, paraissent des imitations ou des copies libres d’un original perdu de Luca. La Madone 116A, tenant l’enfant Jésus emmaillotté dans ses bras, est bien dans le style de Luca, mais les draperies sont trop surchargées et

les nus, particulièrement dans les mains de la Yierge, sont tout à fait sommaires. La Yierge n° 116 est plus intéressante.

L’attitude de l’enfant Jésus se retournant tout effrayé et se réfugiant sur le sein de sa mère est vraiment charmante ; mais le dessin des nus est encore plus négligé que dans l’œuvre précédente.

Le Musée de Berlin possède de nombreuses Madones se rattachant à l’art de Luca. Nous

Page 1