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D’APRÈS LE CARACTÈRE DE L’ORNEMENTATION

Il est des cas où les considérations tirées des entrailles mêmes du sujet, de ce qu’il y a d’essentiel en lui, suffisent pour déterminer la date d’une œuvre, et, à vrai dire, ce sont les seules considérations dignes d’une critique élevée. Mais, dans les cas difficiles, il est permis de se rattacher à tout ce qui peut être de quelque secours, et souvent les détails les plus insignifiants ont résolu des problèmes dont la haute critique n’avait pu fournir la solution.

Or, dans le classement des œuvres de Luca, on peut tirer une grande lumière de l’étude des formes ornementales, ainsi que nous allons le faire voir.

La plus ancienne œuvre de Luca où nous trouvions l’emploi de la terre émaillée est l’Autel de Pe-

CLASSIFICATION DES ŒUVRES DE LUCA

retola, qui comprend une petite guirlande de feuilles et de fleurs, encore bien simple, très naïve, à peine étudiée. On voit ici très nettement que l’attention de Luca n’a pas encore été attirée du côté de l’étude des formes ornementales, qu’il ne cherche pas à utiliser de semblables motifs et que, en les employant, il ne fait que suivre timidement l’exemple donné par J. délia Quercia dans le tombeau d’Ilaria del Carretto, par Michelozzo dans la Porte du Noviciat de Santa Croce, et par Donatello dans le tombeau du Pape Jean XXIII.

Et comme l’Autel de Peretola a été fait en 1442, nous pouvons affirmer qu’aucune des belles guirlandes de feuillages de Luca n’est antérieure à cette époque. Il y a donc là une preuve positive que la Madone de la Via dell’Àgnolo ne remonte pas à l’année 1430, mais qu’elle est sensiblement postérieure à l’année 1442.

Si l’Autel de Peretola nous montre le premier emploi des guirlandes de feuillages en terre émaillée, nous avons dans l’œuvre de Luca des exemples plus anciens de l’étude des formes végétales. Au Campanile , dans le bas-relief de Tubalcaïn, il y a une guirlande de feuillages beaucoup plus sommaire encore que dans l’Autel de Peretola. De même, dans le bas-relief d’Orphée, on voit quelques arbres dont le travail grossier indique une très grande inexpérience. Dans les basreliefs de la Cantoria il n’y a pas trace d’étude des formes végétales. Luca se contente d’employer ces beaux rinceaux, si à la mode à Florence au début du XVe siècle.

Dans le relief de la Résurrection (1443) Luca représente deux arbres, un palmier et, sans doute, un laurier. Le progrès sur les arbres du Campanile est très

LUCA DELLA R0BBIA.

sensible, et Lnca fait encore un pas de plus dans les beaux oliviers de Y Ascension (1446). Si l’on ne connaissait pas la date de ces deux reliefs, la jolie exécution du feuillage des oliviers suffirait à classer Y Ascension postérieurement à la Résurrection.

Nous arrivons ici à la décoration de la voûte de la Chapelle du Crucifix à San Miniato, qui date de 1448, et qui, comne nous l’avons dit, est uniquement composée de moulures empruntées à l’art antique ; ce qui est, à mon sens, une preuve de premier ordre que, jusqu’à ce jour, Luca n’avait pas dû s’intéresser beaucoup à l’étude des formes végétales.

Dans la Vierge aux roses , nous voyons deux rosiers couverts de roses, placés aux deux côtés de la Vierge. C’est, en réalité, la première importante représentation de feuillages et de fleurs que nous trouvions dans l’œuvre de Luca. Le travail est encore très archaïque. C’est partout le même motif d’une tige surmontée de sept feuilles, l’une au sommet, les six autres placées symétriquement autour de la branche. Les feuilles sont épaisses, toutes vues de face, sans aucune variété de perspective et d’une grande lourdeur d’exécution. Par comparaison avec la Vierge d’ ürbino, qui est de 1449-51, elle peut être classée vers 1448.

Nous arrivons maintenant à une série de Madones où les feuillages sont d’une grande beauté, assez voisins les uns des autres pour qu’il soit très difficile de les classer. Ce sont les Madones d’Urbino, de la Via dell’ Agnolo, de San Pierino et d’Or San Michèle. Dans la Madone d’Urbino un saint tient une branche de lis admirablement étudiée. Dans la Madone d’Or San Michèle des branches de lis beaucoup plus importantes,

CLASSIFICATION DES ŒUVRES DE LUCA

plus belles peut-être, s’élèvent aux deux côtés de la Vierge. Dans les deux Madones de la Via delVAgnolo et de San Pierino nous trouvons deux larges guirlandes servant de bordure au tympan. Si l’on compare les feuilles de roses avec celles de la Vierge aux roses , on verra quel progrès a été accompli. Les tiges sont plus fines et les feuilles plus minces, plus naturellement attachées à la tige, de formes plus variées, se recouvrant les unes les autres, ne s’étalant pas comme un éventail, mais se repliant de façon à ne pas être toutes vues uniformément de la même manière. Je serais assez porté à ne pas trop éloigner ces Madones les unes des autres et à les classer de 1450 à 1460.

A ce moment l’art de Luca va atteindre son point culminant dans les guirlandes de ses Armoiries et dans celles des Médaillons de Cluny et de la Frise de l’Impruneta. A partir de 1460, Luca paraît avoir renoncé à représenter des fleurs pour ne plus reproduire que des fruits. J’ai montré plus haut quelle a été l’évolution de cette dernière manière de Luca et je n’ai pas à y revenir ici. Il me suffit de dire que le style de la bordure de fruits, qui entoure les petites Madones de l’Impruneta, nous prouve que ces deux Madones sont postérieures à toutes celles que nous connaissons de Luca et se classent dans les dernières années de sa vie.

Pour dater les œuvres de Luca on pourra aussi se servir de l’étude de la polychromie. Je crois que l’on peut admettre que, d’une façon générale, une œuvre est d’autant plus récente qu’elle est plus polychrome. Ce qui, sur ce point, a pu égarer quelques écrivains, c’est le classement des Évangélistes de la Chapelle Pazzi

LUCA DELLA EOBBIA.

dans les premières années de la vie de ce maître. Mais si l’on adopte notre hypothèse, qui consiste à considérer cette œuvre comme très tardive et à placer les bordures de la Madone de la Via dell’Agnolo et de la Madone de San Pierino dans la période moyenne de sa vie, on reconnaîtra que la polychromie s’est développée d’une manière constante dans les œuvres de Luca. Je ne rappellerai ici qu’un seul argument, c’est que la voûte de la Chapelle du Crucifix à San Miniato ne comprend encore qu’un décor à deux couleurs, des moulures blanches sur fond bleu, tandis que des couleurs très variées sont employées dans les décorations ultérieures, telles que la frise et la voûte du Baldaquin de l’Impruneta, ou la voûte du Portique de la Chapelle Pazzi.

En terminant cette discussion sur les œuvres de Luca, je dois dire que je me suis assez sensiblement écarté de la classification généralement adoptée et que, notamment, je me trouve sur plusieurs points en désaccord avec M. Bode, qui classe, dans les premières années de la vie de Luca, non seulement la Madone de la Via dell’Agnolo, mais encore la Madone de San Pierino, et qui trouve que ces deux Madones ont de grands rapports avec la petite Vierge Drury Fortnum.1

M. Allan Marquand, adoptant et complétant le système de M. Bode, a publié, dans Y American Journal

1 M. Bode s’est tout spécialement occupé des œuvres des Délia Robbia. Après leur avoir consacré un volume spécial : Die Künstlerfamilie Délia Bobbia, il a plus particulièrement étudié les œuvres que possède le Musée de Berlin dans son volume Balienische Bildauer der Benaissance, et plus récemment il a résumé ses idées dans deux très intéressants articles de la Gazette des Beaux-Arts (1888) et de VArchivio storico dell’arte, 1889.

CLASSIFICATION DES ŒUVRES DE LUCA

of Archœology (1894), une étude très intéressante sur les Madones de Luca, et un classement méthodique que je crois devoir reproduire, pour que le lecteur soit à même de comparer cette classification avec celle que je propose moi-même.

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