Les liaisons de pensée préétablies
Si celui qui pense socialement se livrait, pour émettre un jugement, au travail qui consiste à faire apparaître des éléments /, de plus en plus circonstanciés, sa pensée serait singuhèrement lente. À la vie pratique il faut un moyen de connaissance rapide qui économise des explicitations malaisées ou impossibles. C’est à la découverte de ce procédé que se sont exercés les pétitionnaires. On a montré qu’on trouve chez eux des tentatives pour combiner les notions dont ils ont besoin qui procèdent non de l’énumération mais de l’association. Nous avons examiné comment ils établissent entre les grandes idées politiques, hberté, égalité, souveraineté, constitution, bonheur public, des liaisons avec d’autres idées secondaires telles que les idées de loi, de citoyen, de patrie, de justice, les sentiments d’adoration, d’élan guerrier; la multiplicité des haisons qui s’établissent entre les idées secondaires et les notions primaires forment un cortège d’explicitations communes à toutes ces dernières. C’est là une propagation intuitive de la pensée qui suit un influx sentimental plus que rationnel, qui a sa source dans la volonté intense de « régénération ». Cette attitude n’en est pas moins des plus intéressantes. Des équivalences s’établissent de la sorte entre les grandes notions d’une part, entre les petites de l’autre, sur deux plans parallèles, et, — ce qui est très important —entre les premières et les secondes, sur le sens que nous pourrions appeler vertical. Dès lors, la pensée, allégée de tout le poids des enchaînements de la logique savante, progresse plus vite et devient apte à la vie pratique : une mobilisation de tout le réseau de liaisons est toujours possible, quel que soit le maillon par où l’esprit débute. Sur tous ces points, nous nous bornerons à renvoyer à notre thèse principale.
Du point de vue de notre recherche actuelle, l'intérêt de
ces équivalences d'idées est de faire apparaître des rapports :
entre L et f. En effet, dès que le réseau de liaisons est établi, l’idée de liberté par exemple sera aussi bien représentée par celles d'égalité, de souveraineté ou de constitution — qui sont des notions complexes de type L, — que par des idées secondaires comme celles de loi ou de citoyen, que par des sentiments comme ceux de justice, de patrie qui rentrent dans l’explicitation des idées complexes et à ce titre appartiennent au groupe des f.
Si nous transcrivons ces observations en tenant compte de la distinction précédemment établie entre les groupes L et f, nous obtenons une série/d’équivalences entre les éléments du groupe des f, si bien que toute idée complexe L du réseau est remplaçable par toute autre idée L, ou par tout élément f du même réseau :
Nous avons donc, pour la pensée très mobile que nous livrent les pétitions, un schéma souple dans lequel l’être logique ZL perd son individualité et n’est plus distinct des f, moyennant certaines communications établies entre les objets du type f. Ainsi la pensée spontanée n’a pas besoin d’un rapport préétabli entre L et f, elle crée elle-même la relation lorsqu'elle lui est nécessaire; sur ce point encore, elle s’oppose à la pensée mathématique qui se crée d’abord des règles de raisonnement hiérarchisées et procède ensuite à leur déroulement logique.
Mais, dira-t-on, une telle conception ne distingue ni valeurs quantitatives, ni valeurs qualitatives, comment grouper dès lors les grandeurs entre elles, comment comparer si on ne peut hiérarchiser ? Nous ne nions pas que ce progrès de la pensée spontanée, qui semble s’opérer par contiguïté et non par emboîtements rationnels, déroute notre logique consciente, aussi nous faut-il HÉDÉUESE plus avant dans ses procédés combinatoires.
Le rapport établi de la manière précédemment indiquée entre le groupe L et le groupe des f rend possibles d’autres développements de pensée.