‹ Les Démarches de la Pensée SocialeChapitre 3 sur 26 · NE A · texte numérisé non relu

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minée met à la disposition de l’homme. Et l’on voit bien que les mots de liberté, de droits de l’homme, comme ceux de contrat, ou d’illicite, répondent à des dées suffisamment claires tant qu’on les considère en gros; mais on aperçoit : aussi que les idées qu’ils renferment se révèlent chancelantes, dès qu’on cherche à les approfondir en les étudiant d’une manière critique. Elles sont, comme le principe de liberté à l’époque de la Révolution, sujettes à des sens multiples, d’où une imprécision inconciliable avec les nécessités de la vie courante, si bien qu’elles ne deviennent utilisables qu’au prix d’un perpétuel travail d'adaptation opéré par l’homme — juge ou législateur — au contact des exigences pratiques, des facteurs collectifs ou psychologiques.

Ainsi la pseudo-logique qu’on a voulu installer dans les lois et les institutions est le plus souvent tronquée et inadéquate : l’attribut principal d’une vraie logique — l’universalité de ses règles — lui fait défaut.

Cette remarque dépasse beaucoup la question de la valeur des lois et de leur interprétation par les juges, elle est vraie de toutes les règles qui concernent soit le fonctionnement de l’État, soit les rapports des individus entre eux ou avec l’État — autrement dit, elle s’applique au droit publie comme au droit

civil et au droit pénal.

En second lieu, l’ouvrage que nous citons ci-dessus nous a conduit à observer des démarches originales de pensée chez les individus dans ces documents si intéressants que sont les pétitions. Là, on saisit l’homme en pleine méditation sur les idées sociales, à l’égard desquelles une vie publique, rendue plus intense par l’état de révolution, lui ordonne à tout instant de prendre un parti. C’est alors que dans ses raisonnements on voit se mêler les sentiments, les éléments de fait, les facteurs collectifs —, autant de raisons «que la raison ne connaît pas» et qui forment, par leur réunion une logique spontanée, distincte de notre logique savante. C’est ce cheminement curieux que nous avons essayé de suivre en analysant le réseau de rela-

üons que les pétitionnaires ont tissé autour de l’idée d'utilité sociale. Pour l'instant, qu'il suffise de remarquer que, dans cette pensée spéciale, intervient de la façon la plus intense l'interprétation humaine que nous avions reconnue nécessaire pour définir les concepts sociaux isolés; mais ici l'influence de l’homme et des éléments qui réagissent sur sa pensée prend une importance bien plus considérable, et les interférences prolifèrent.

On voit maintenant que les deux remarques qui nous étaient sugoérées par notre travail principal sur les concepts isolés et sur la pensée collective des révolutionnaires, se prêtent à une observation commune : les concepts sociaux séparés ou liés en un raisonnement ne prennent une valeur pratique que s’ils ont subi l'interprétation de l’homme et des groupes humains —, interprétations dont nous sentons bien toute la contingence. L'interprétation humaine des concepts sociaux fait apparaître, en marge de la pensée logique, une pensée d’aspect particulier qui ne donne pas à la raison sa signification traditionnelle, qui, moins exigeante dans ses règles de liaisons que la pensée logique, ne respecte pas le principe de contradiction, se soucie peu de la rigueur causale; ses définitions sont instables et attachées à des références qui leur donnent un caractère plus probable (1) que certain; enfin elle se signale par le grand nombre des interférences qui viennent la compliquer, témoins des interprétations humaines et des contingences matérielles. À tous ces titres cette pensée mérite d’être qualifiée d’alogique.

Nous voudrions dans cette étude approfondir les caractères

(1) Nous prenons « probable » au sens du calcul des probabilités. Il nous semble que les expressions « probable », « certain » sont essentiellement relatives. Pour Kevxes, elles indiquent une relation vis-à-vis d’un corpus de savoir et ne caractérisent pas les jugements en eux-mêmes; dès lors, nous dit-il, qualifier une proposition de « probable » n’a de sens que si l’on prend soin de précsier à quel savoir elle se relie. Il faut donc considérer des « degrés variables de relation » (V. À Treatise on probability. Londres, 1929, p. 4). V. aussi G. Darmois, Statistique mathématique, Paris, 1928, p. 8.

de cet alogisme en examinant les modalités qu'il présente à travers les contaminations diverses qui affectent les idées politiques à caractère logique au cours du travail d’interprétation humaine qu’elles subissent, à travers les interférences que les faits, les idées, les facteurs collectifs forment entre eux, enfin à travers les retournements de pensée que nous livrent les pétitions. Nous nous demanderons ensuite si cette pensée originale obéit sinon. à des règles, du moins à des agencements qui en font une pensée logique à sa manière.

Nous entendrons par interprétation humaine tout ce qu’accumule l’homme social sous la pression d’éléments de fait, d’élans affectifs, de passions même, autour des idées pseudo-logiques qu'il a créées dans l’ordre politique — si bien que celles-ci se trouvent à tout moment diversement déterminées (1).

D'autre part, souvent nous avons remarqué que dans la pensée sociale spontanée tantôt apparaissaient, tantôt dis-

(1) L'étude concrète des textes révolutionnaires conduite avec le désir de suivre les démarches de la pensée collective émotionnelle n’est pas sans éveiller le souvenir de certains travaux sociologiques.

C'est ainsi que TARDE, quoi qu'il en soit des postülats de sa sociologie, voyait entre la psychologie des individus et celle des sociétés des analogies «frappantes » (La Logique sociale. Paris, 2e édit., 1898, p. 87). Il analysait dans sa Logique sociale les phénomènes sociaux en « croyances » et en « désirs », et, dans les mœurs il sentait circuler le « désir » d’une collectivité (Tbid., p. 16); aussi étu-. diait-il le raisonnement logique qui préside aux transmissions de la croyance et du désir (Zbid., p. 54), la vie sociale était considérée alors comme la distribution d’une certaine somme de ces croyances et de ces désirs à travers la langue, le droit, la religion, la science. Il n’est pas jusqu'’aux'expressions dont il usait — comme celles « de communication sociale des croyances (Zbid., p. 29), de . Cdésir cru » (Jbid., p. 54) — et à l'importance qu'il attache à l'observation des. « degrés de foi ou de désir » (Tbid., p. 70), si lourds de conséquences parfois chez les organismes collectifs, qui ne soient à relever comme témoignages d’une attitude d’esprit intéressante dès qu'il s’agit de pénétrer dans une pensée sociale affective.

Sur un plan de pensée tout différent, VILFREDO Parero, dans un effort d' observation concrète, insiste sur l'importance des actions qu'il appelle (non logiques » (V. PARETO, Traité de Sociologie générale. Lausanne, Paris, 1917-1919, t. I, chap. 11 « Les actions non logiques. » (V. aussi n°8 178, 186, 842), des sentiments et des croyances (1bid., t. I, n° 798) dans la genèse des idées sociales. C’est ainsi que, pour lui, les «résidus » qui correspondent à des «actions non logiques», reposent essentiellement sur des sentiments; les classes entre lesquelles il répartit les

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paraissaient certains éléments soit rationnels, soit affectifs, soit matériels, si bien que l'énergie des jugements sociaux portés dans les textes se trouvaient tantôt accrue, tantôt diminuée de l’un ou de plusieurs de ces éléments, tantôt enfin accrue à nouveau par la résurgence de quelques-uns d’entre eux. Ainsi voyons-nous en physique se comporter les mouvements vibratoires. Nous donnerons aux phénomènes de convergence et d’intermittence que nous venons d'indiquer le nom d’interférences (1). Enfin, parfois on note qu’une pensée rationnelle, où à la fois rationnelle et affective qui amorce, dans telle série de textes, telles conséquences logiques, aboutit dans une autre série à des conséquences opposées : nous appellerons ce changement opéré dans la pensée spontanée, qui ne correspond pas à une faute logique, mais à une modification de perspective dans la hiérarchie de ce que Tarde nommait les «désirs crus (2) » — un retournement de pensée.

En définitive, la question que pose notre étude est celle de savoir en quoi consiste la connaissance en matière sociale. En présence de ce problème dont la complexité est immense, nous ne pouvons songer qu’à rechercher une méthode de travail.

« résidus » offrent, elles aussi, un très grand nombre de sentiments tels que la pitié, la néophobie, la tendance au dévoüement, le sentiment d'égalité (Jbid., t. I, n° 888. V. les classes IV et V; v. aussi, n°8 871, 875), ete. De même lorsque Parero découpe dans la complexité sociale cette autre classification faite d’explications, d'arguments, d’élargissements déductifs qu'il appelle la classe des « dérivations », il souligne à nouveau l'importance des sentiments (Jbid., t. II, n°8 1397, 1690. Sur ces points, v. l’article de M. Harswacus : la Psychologie collective du raisonnement (Zeitschrift für Ne oerné Jabrgang VII, 1938, -Heft 3).

(1) On sait qu’en physique les phénomènes ASUS se comportent de la manière suivante : (en certains points, les vibrations provenant de deux sources arrivent en opposition de phase, donnant ainsi une vibration résultant d’amplitude nulle, tandis qu'en d’autres points, les vibrations composantes étant en phase, la vibration résultante est d'amplitude maxima » (Simon et Doaxon, Physique. Paris, 1937, p. 761). On va constater de même, dans le domaine de la pensée collective, des interférences par annulation ou neutralisation, et des interférences par renforcement. |

(2) TARDE, la Logique sociale. RES 28 édit. 1898, p. 54.

VI-0 ù Lest clair que la pensée qu'on étudiera iet dépasse l'époque révolutionnaire où il nous à êté possible de mieux l’observer, pourintéresser la méditation quotidienne puisque, à quelques variantes près, elle s'exerce à tout instant en silence, spontanément, comme une activité fondamentale de notre vie pratique. L'étude des sociétés primitives à montré l'existence d'une pensée « prélegique » dont on à dégagé les traits, mais au sem mème de nes civilisations, n'existe-t-1l pas en nous une sorte de prélogisme indestruetible qui nous est indispensable pour organiser un ès grand nombre de pensées pratiques, et que nous utilisons en le masquant avee notre logique consciente ? Mais, cette logique consciente n'est pas celle de notre nature, elle est apprise et savante, Si cela est, on en arrive à concevoir qu'il existe non pas une seule méthode rationnelle, ayant ses formes & prior, mais des modes de représentation hétérogènes, renfermant plus où moins de pensée logique, plus ou

moins de pensée contingente, et que chacun d'eux peut avoir

Sa technique propre,

Si l'on examinait attentivement des notions juridiques très générales comme la faute, l'illieite, la bonne foi en droit privé,

— les idées d'équité, d'agression en droit international, — SE mème on approfondissait certaines définitions du code pénal. comme celles de vol, de bonnes mœurs, on remarquerait que

dans ces domaines, où cependant les idées sont savantes, une !

interprétation incessante de celles-ci est nécessaire de la part des législateurs, des juges, voire des chefs politiques, précisément parce qu'il s'agit pour eux de réaliser une sorte de synthèse entre les formules à prétention rationnelle et leur réalisation ou réfraction dans les mœurs et les opinions des groupes.

Nous n'entreprendrons pas une recherche de cette sorte, afin de nous limiter à l'examen de la pensée spontanée telle

qu'elle nous est offerte par les pétitions de de Her ee |

tonnaire. +

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Ce sont elles, en éffet, qui nous montreront le plus haut degré de la contingence dans l’appréciation des idées politiques, le rôle primordial que joue en ce domaine l'interprétation de l’homme qui enrichit les concepts de sentiments et renverse au besoin, sous la pression des événements dont il s’émeut, les règles les plus sûres — au point de ne plus respecter le principe de contradiction.

Dans les textes que nous avons analysés nous n’avons pas dépassé la date du Dix-Août 1792; cette journée, en effet, est une révolution au sein de la grande (1), et, par ses conséquences politiques, elle offre un terme naturel à l’évolution d’un important aspect de la psychologie collective.

Pour l'étude de la pensée sociale spontanée qui nous occupe ici, nous utiliserons presque exclusivement les pétitions et adresses qu’envoyèrent à la Constituante et à la Législative les corps administratifs, les sociétés populaires et les individus. Par leur nombre, le maniement qu'ils font des idées constitutionnelles de liberté, d'égalité, de souveraineté, de constitution, de loi — surtout par l'intensité des sentiments collectifs qu'ils véhiculent, ces documents nous semblent présenter pour nos recherches une valeur de laquelle ne s’approchent ni les rapports faits devant les assemblées, ni même les journaux, peu nombreux d’ailleurs.

(1) V. Lereevre, Guxor et Sacxac, la Révolution française (Peuples et civi-

“lisations). Paris, 1930, p. 118. : £

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