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provoquent l’éclosion de nouvelles contradictions chez les pétitionnaires touchant l’expression des idées politiques. Il s’agit surtout des idées de Constitution et de Guerre.
A l’annonce du veto sur les décrets contre les émigrés et les prêtres, la Société fraternelle envoie à l’Assemblée une adresse où l’idée de Constitution est sapée en son fonds : dans les circonstances actuelles, y est-il dit, opposera-t-on encore à l’Assemblée des « scrupules constitutionnels », pour l’empêcher de sauver la patrie ? |
« Si la Constitution renfermait quelques vices qui entraînassent la destruction totale de l’ordre social 1l ne serait donc pas permis d’y toucher ? Il faudrait donc que le souverain enchaîné se laissâf écraser sous les débris d’un édifice défectueux ? Tout comme si le but... de toute Constitution n’était pas le salut du peuple qui se la donne ! Tout comme si toute Constitution qui n’atteint pas cet objet ou qui le gêne, ne devait pas être réformée ! Tout comme si le droit de le faire n’était pas indélébile et inhérent à la souveraineté nationale !.… Tout comme si de simples invitations et de vains conseils pouvaient Jamais être convertis en décrets irréfragables et être considérés comme des arrêts du destin! Tout comme enfin, si ce n’était pas là la doctrine des plus grands publicistes et l’exemple qu’ont donné les nations les plus célèbres de la terre ! Oui Messieurs, le salut du peuple est votre suprême loi, rien ne peut vous y soustraire; si la Constitution le compromet, c’est à vous à venir à son secours... Salus populr suprema lex, voilà la lot sous laquelle toutes les constitutions du monde doivent fléchir... Où auriez-vous donc pris que toute société n'ait pas le droit d’exiger de chacun de ses membres le serment de fidélité au pacte social, sans contester néanmoins à chacun le droit indélébile qu’il a de manifester son opinion sur les vices qu’il croit voir dans ce pacte ?... Comment vous y prendrez-vous donc pour contester l’évidence de l’imprescriptibilité de ce principe ? Et s’il est aussi évident qu’imprescriptible, comment pouvez-vous donc, comment osez-vous vous élever contre son salutaire usage ? Moi, parce que, pour le bien de la paix, j’ai eu la condescendance
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de vous dispenser hier de l'obligation de vous soumettre à ce principe, au moment où je m'apercevrais que cette condescendance devient fatale et menace l’ordre social d’une entière dissolution, je n’ai donc plus le droit de ne pas ouvrir les yeux le lendemain à la vérité ? Non, non, loin de nous ces fatales maximes qui ne tendent qu’à enchaîner le genre humain à l'erreur et à l'empêcher de faire un pas vers la vérité. Votre système conduit donc à l’anarchie, à la dissolution de l’ordre; il attaque les droits imprescriptibles de l’homme; il paralyse, il enchaîne la souveraineté nationale ou plutôt il l’anéantit, et la frappe d’anathème (1). »
Une contradiction nouvelle apparaît si l’on compare ces formules aux textes que nous avons rapportés en étudiant, dans notre thèse principale, le parler politique des pétitionnaires et l’enchaînement de leurs idées fondamentales (2). Alors que nous avions remarqué à Ce moment une association des idées Assemblées Nationale et Constitution, réunies dans un même élan — ici, on peut observer un glissement qui aboutit à une contradiction. En effet, la pétition continue à demander l’appui de l’Assemblée :
« Oui, Messieurs, le salut du peuple est votre suprême loi, rien ne peut vous y soustraire; si la Constitution le compromet, c’est à vous à venir à son secours. » Mais, en même temps, 1l est affirmé que l’Assemblée n’est pas libre de son attitude, qu’elle doit assurer le salut public en écartant, s’il le faut, la Constitution : « Vous n’êtes placés sur le trône
(1) Adresse des citoyens composant la Société fraternelle séante à la Bibliothèque des Jacobins Saint-Honoré, s. d. Arch. nat. C. 141. 135. 2.
Une adresse des citoyens de Lure combat de même toute conception rigide de la Constitution : « Les principes de notre régénération sont immuables parce qu’ils sont puisés dans la nature même, ils sont divins; mais il n’en est pas de même de la Constitution; il suffirait qu’elle fût l’ouvrage des hommes pour qu’on ne craignît pas d’assurer qu’elle n’est pas parfaite; des événements peu éloignés peuvent y faire découvrir plusieurs vices essentiels. Alors hésiterez-vous de porter la main à cette arche que vos devanciers’ont voulu rendre sacrée, plutôt que d’exposer le salut de la Patrie ? Est-il un serment, est-il un devoir, est-il aucune considération qui puisse engager à opérer le malheur public ? » Arch. nat. D x£. 4. 69. 4 (Adresse lue à l’Assemblée le 26 février 1792).
(2) V. notre ouvrage : La Logique d'une idée-force... Livre II, 2e partie : « Le parler des pétitionnaires et l’enchaînement de leurs idées fondamentales. »
de la souveraineté nationale que pour remplir ces saintes et augustes fonctions : salus populi suprema lex; voilà la loi sous laquelle toutes les constitutions du monde doivent fléchir. Voilà celle devant laquelle vous devez incliner vous-même un front respectueux, et le Peuple lui-même assemblé en personne ne peut pas y porter atteinte, parce que le peuple ne peut pas vouloir la violation de ses propres droits et l’anéantissement de sa souveraineté. »
Dans cet état de la pensée des pétitionnaires, l’idée d’Assemblée Nationale est détachée de l’idée de Constitution et s’y oppose; ainsi, tout à l’heure la contradiction de la pensée était simple lorsque le respect de la Constitution se changeait en ‘une volonté de ne plus l’appliquer; maintenant la contradiction est composée : à la contradiction sur l’idée de Constitution s’en ajoute une nouvelle, conséquence de la première, sur l’idée d'Assemblée Nationale. Si l’on tient compte de l’ensemble des associations d'idées de la pensée populaire que nous avons examinées (1), on peut encore découvrir dans les dernières lignes qui viennent d’être citées une nouvelle contradiction qui est, elle aussi, composée. On se souvient que chez les pétitionnaires le thème constitutionnel comporte une liaison Constitution-Peuple. Si l’on remarque que dans notre texte s’opére un remplacement de l’idée d'Assemblée Nationale par celle de Peuple (2), il est clair que l’opposition qui existait entre les idées de Constitution et d'Assemblée Nationale, s'établit maintenant aussi bien avec l’idée de Peuple.
La pratique de la contradiction se montre plus éclatante encore au moment où la Révolution entre en guerre avec les monarchies. |
Nous savons que la Constituante s'était assigné par son
(1) V. Op. cit., Liv. II, 22 Partie.
(2) Cette substitution intéressante, du point de vue des liaisons d'idées, est visible dans de nombreuses pétitions qui déclarent que le peuple se sauvera luimême, puisque l’Assemblée est impuissante. V. par exemple Procès-verbal de l’assemblée de la section de l’Arsenal, 29 juillet 1792. Arch. nat. C. 153. 284. 60.
décret du 22 mai 1790 (1) un idéal de paix en renonçant à l'esprit de conquête.
À la suite d’une évolution politique sur laquelle nous n’avons pas à revenir, la campagne en faveur de la guerre que l’on a vu prendre dans les pétitions des accents dramatiques devait associer les idées de Paix, de Liberté, de Constitution, de Bonheur publie, à l’idée de Guerre. Si bien que l’on peut écrire après lecture de ces textes : Paix — Guerre; Liberté — Guerre; Constitution — Guerre. En nulle autre matière ne se manifeste mieux l'originalité de la pensée spontanée de cette époque qui, à l’inverse de notre pensée logique savante, viole le principe de contradiction.
Sans doute, les pétitionnaires sentent que la guerre heurte les déclarations de la Constituante et l’on peut suivre dans leurs adresses la marche de leurs sentiments :
« Lorsque la Nation française a solennellement déclaré qu’elle renonçait à tout esprit de conquête, qu’elle respectait le territoire de ses voisins, qu’elle regardait tous les peuples
comme ses frères et ses amus et qu’elle n’entreprendrait jamais
de guerre que pour la défense de ses lois et de sa liberté, elle était bien éloignée de croire que l’une et l’autre seraient sitôt attaquées (2). »
« Vous avez voulu plaider la cause de la liberté avant de prononcer la destruction de ses ennemis (3). »
Les ue «seront ne vite par le fer d’un peuple qui ne s’en sert qu’à regret (4). » |
Mais, après ces eatiba bientôt les contradictions éclatent dans les termes mêmes dont il est fait usage : = « I nous faut la paix; la nation veut la paix, si elle ne peut
(1) Art. 4.
(2) Adresse par les officiers municipaux et autres citoyens de la ville d'Anse (Rhône- -et-Loire) s. d. Arch. nat. C. 149. 253. 4. (3) Adresse de la société des Amis de la Constitution séante au Concert, Lyon, s. d. Arch. nat. C. 149. 252.19.
: G) Adresse de Rap perruquier, Paris, s. d. Arch. nat. C. 142. 151-152.
l'obtenir que par la guerre, Législateurs, nous sommes prêts (1). » —— « Faut-il jusqu’à la dernière goutte de sang qui circule dans nos veines pour rendre la paix à la France, nous sommes prêts à la verser! (2). »
«La France désire la paix, maus elle est prête à la guerre (3).»
Le même mouvement de pensée contradictoire affecte l’idée de Constitution, siège des principes politiques :
« Le peuple français a été forcé de faire la guerre pour l’affermissement de notre nouvelle Constitution, en écartant en ce moment les principes du Contrat social. attendu que notre position nous enlève la faculté de le mettre en usage (4) », — et on rencontre des formules qui répliquent à celles qui tout à l’heure faisaient allusion à l’idée de paix :
« Nous voulons la Constitution et la Constitution toute entière. Nous venons de le Jurer à votre exemple. Pour la maintenir il faut la guerre et la guerre le plus promptement possible. Nous la demandons, c’est notre vœu le plus ardent (3). »
Le plus grand nombre des pétitions que nous avons consultées contiennent la proposition ‘contradictoire Guerre-Liberté. On y rencontre les formules suivantes :
«.. La guerre d’une nation libre qui ne prend les armes que pour conserver sa liberté (6). » — « Une guerre qui n’a pour but que de soutenir notre liberté (7). » — « La guerre pour la liberté (8). » — « La guerre la plus juste pour la liberté
(1) Adresse des volontaires du bataillon de la Vendée. Fontenay-le-Comte, 12 janvier 1792. Arch. nat. D xL. 4. 84. 5.
(2) Discours pour accompagner l’offrande patriotique de la paroisse de Maisons, près de Charenton, 2 mai 1792. Arch. nat. C. 149. 247. 42.
(3) Adresse du bataillon des Filles-Saint-Thomas, s. d. Arch. nat. C. 141. 137. 16.
(4) Offrande des commis et employés dans les bureaux de l’administration du district de Châtillon-sur-Seine, 28 avril 1792. Arch. nat. C. 153. 284. 41.
(5) Adresse des citoyens de Chalon-sur-Saône, 22 janvier 1792. Arch. nat. DT 70 02: 6
(6) Les administrateurs et procureur général syndic du département du Puyde-Dôme, 197 mai 1792. Arch. nat. C. 149. 248. 34.
(7) Pétition de Letellier, citoyen de la section des Invalides, s. d. Arch. nat. C. 149. 248. 8. ;
(8) A l’Assemblée Nationale, les citoyens grenadiers de la section de la Grange- Batelière, s. d. Arch. nat. C. 149. 248. 45.
de la Nation française (1). » — « Dites-leur : Nous armons le peuple pour la liberté (2).»— « Le feu sacré de la liberté va dévorer les monstres ligués contre nous (3). » — «S'il faut les plus grands sacrifices, nous sommes prêts : tout est et sera pour la liberté entière que l’on cherche à nous ravir (4). »
De même les offrandes pour la guerre sont déposées pour « contribuer au maintien de la liberté (5). »
D’autres pétitions associent Guerre et Bonheur :
« La guerre... voilà ce que vous demandent tous les citoyens français, ce qu’ils demandent à grands cris à leur roi constitutionnel pour son bonheur et pour le nôtre (6). » — « C’est. la première guerre qui ait eu pour objet le bonheur des peuples (7). » Ainsi, au sentiment du bonheur public interne, l’idée de guerre ajoute une nouvelle liaison, le bonheur public international.
Les formules qui viennent d’être relevées montrent des liaisons simples qui s’établissent entre l’idée de guerre et telle grande notion révolutionnaire; mais 1l existe aussi des liaisons composées qui témoignent de cette volonté argumentatrice dont l’étude de la réforme de l’État nous avait déjà offert des exemples. De nouveau, à l’idée de guerre on rattachera,
(1) Adresse des administrateurs du directoire, procureur général syndic et secrétaire général du département du Lot, 20 mai 1792. Arch. nat. C. 149. 253. 30.
(2) Adresse s. d. n. 1. Arch. nat. D xL. 4. 88. 4.
(3) Adresse de la commune de Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados), 9 août 1792. Arch. nat. D'xL. 7.13. 74.
(4) Pétition des-citoyens et citoyennes de la section’ des postes du bataillon de Saint-Eustache, s. d. Arch. nat. C. 153. 284. 14. On peut rapprocher de ces pétitions ces paroles de Brissot qui révèlent la même attitude de pensée : « Il faut décider une bonne fois à la pointe de l’épée si le génie de la liberté doit éternellement succomber sous le despotisme. » Discours de J.-P. Brissor, député, sur les dispositions des puissances étrangères relativement à la France et sur les préparatifs de guerre ordonnés par le roi, prononcé à l’Assemblée Deronaie le 29 décembre 1791, p. 29. Arch. nat. D xv. 41.
(5) Offrande de L.-J. Baradelle, libraire, Paris, 2 mai 4792. Arch. nat. C. 149, 247. 43.
(6) Adresse à l’Assemblée Nationale de 500 citoyens de Strasbourg: R[eçue] le 19 janvier 1792. Arch. nat. D xx. 4. 66. 1.
(7) Les juges et commissaire du roi du tribunal de district de Civray Menel:
20 juillet 1792. Arch. nat. C. 153. 284. 39.
dans la pensée spontanée, soit des axiomes accouplés — Liberté-Egalité; Liberté-Souveraineté; — soit un axiome et une idée morale, comme le sentiment d’hènneur, Liberté- Honneur; ou bien encore on adjoindra à l’axiome un ensemble plus large, par exemple, le thème de constitution ou celui du bonheur public; alors on associera à l’idée de guerre des ensembles : Ziberté-Constitution, Liberté-Bonheur.
« Tous les habitants périront avant de laisser porter atteinte à la liberté, à l'égalité (1). » — « Une nation libre qui ne prend les armes que pour conserver sa liberté et qui est prête à les quitter, lorsque les rois des nations voisines reconnaîtront sa souveraineté (2). » — « L’honneur de la Nation française, sa dignité blessée, l’intérêt de sa liberté, l’ont forcée d’entreprendre la guerre (3). » — « Une guerre qui n’a pour but que de soutenir notre luberté et notre Constitution (4). » — « Ils [les c1toyens] attendent le signal de l’attaque qui doit affermir notre liberté et notre bonheur (5). »
En résumé, les exemples précédents nous révèlent chez les révolutionnaires de 1789, une pensée qui déroge à la logique traditionnelle qui nous est enseignée et sur laquelle nous établissons notre vie intellectuelle consciente.
Qu'il s’agisse de la pensée des députés, qu’il s’agisse surtout de la pensée populaire telle qu’elle se manifeste dans les pétitions, des oppositions sur le sens des idées fondamentales comme celles de liberté, de constitution, de souveraineté, de paix et de guerre, de royauté, d'Assemblée Nationale, —sont à noter à tout instant; ces oppositions vont jusqu’à installer la contradiction au sein de la pensée sociale. Toutes ces notions sont en effet
(1) Délibération de la ville de Condé-sur-Noireau, (Calvados), 29 juillet 1792. Arch-fnat-"Dx1.07.013.,61:
(2) Les administrateurs et procureur général Uno du département du Puy-de-Dôme, 127 mai 1792. Arch. nat. C. 149. 248. 34.
(3) Les membres du tribunal du district de Saint-Yrieix (Hatte Vénus]: 15 mai 1792. Arch. nat. C. 149. 252. 33.
(4) Pétition de Letellier, précit.
(5) Adresse des citoyens libres de la ville de MECS 23 janvier 1792. Arch. nat. D x. 4. 69. 9. k
4 ‘associées avec une proposition qui les détruit du type paix- Here et l'on peut dire que la pensée sociale spontanée s'exprime, dans les textes que’ nous avons examinés, sous la MAorme: A STAR | FAR 2 Aion A :
Schéma qui nous semble mettre en valeur un trait dominant de ses-démarchesss 4 20,