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LE JEU DES INTERFÉRENCES DANS LA PENSÉE SPONTANÉE

La proposition contradictoire précédente , n’est qu'une manifestation la plus poussée des très nombreuses interférences qui s’observent sur le trajet de la pensée spontanée. C’est un fait capital, en effet, que celle-ci est conditionnée non pas seulement par des éléments logiques, mais surtout par des éléments extra-logiques, dont 1l est intéressant de mesurer l’importance. Ces interférences, nous les connaissons par l’étude que nous avons faite des idées et des sentiments chez les pétitionnaires. Ce sont des sentiments profonds : la Liberté, la Constitution, la Patrie, le sens de la Justice, de la dignité humaine, l’amour de l’Assemblée Nationale; des élans religieux; ce sont aussi des éléments de faits; chaque accident de la crise révolutionnaire a sa répercussion dans la pensée populaire et la teinte d’une nuance particulière, la Patrie en danger avive le patriotisme, excite l’angoisse, l’indignation. Nous avons indiqué l’influence de ces divers facteurs dans la psychologie collective. :

Il est nécessaire ici de montrer par des exemples, comment ces interférences s’associent les unes aux autres pour constituer une pensée organisée, et quelles déviations elles impriment aux idées fondamentales des hommes de la Révolution. l

De ce point de vue, on peut distinguer dans les pétitions, une interférence des faits, puis des idées politiques entre elles, des interférences des idées entre elles, puis des idées et des

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sentiments entre eux; enfin, des interférences qui affectent à la fois des idées, des sentiments et des faits entre eux.

4. — Pour les interférences venant des faits, la déclaration de la Patrie en danger nous fournit un bon exemple.

Get événement provoque chez les pétitionnaires, le déclenchement du thème de pensée politique que nous savons, contenant les idées de liberté, de constitution, de souveraineté, de nation.

Les formules : « La liberté est menacée, la Patrie est en danger (1). » — « La Nation est trahie (2) » —, sont les plus con- -cises ; mais les liaisons d'idées que nous connaissons, le thème de la constitution et les représentations affectives qui s’y rattachent sont, dans la grande majorité des textes, appelés en bloc à la vie :

« La Patrie est en danger, disent, par exemple, les rs de Seurre (Côte-d'Or); la liberté est de toute part assailhe, le pouvoir exécutif détruit la Constitution par la Constitution même... la Nation ne reprendra point les fers qu’elle a brisés. elle ne perdra point son droit de souveraineté (3). » |

— On voit aussi la déclaration de la Patrie en danger provoquer l’apparition de cette idée que c’est au peuple à assurer le salut du pays :

« Avisez à des moyens sûrs... de sauver la patrie que vous venez de déclarer en danger, ou dites-nous avec une franchise qui réponde à notre confiance que vous ne le pouvez pas, afin que nous nous sauvions nous-mêmes (4). » — « Le cri général de la France annonce que la liberté est en danger. Vos sages décrets l’ont prévu, mais ils ne peuvent la sauver

(1) Adresse des pv libres de Tarbes, 5 juillet 1792. Arch. nat. C. 154. PAPE CERTES

(2) Adresse des fédérés du Calvados, du Bas-Rhin, de l'Ardèche, du! Nord, de la Charente, de la Haute-Saône, de l'Auvergne, du Doubs, ete., 17 juillet 1792. Arch. nat. C. 154. 2924. 26.

(3) Adresse des citoyens de Seurre (Côte- d'Or), s. d. Arch. nat. D xz. 8. 20. 37.

(4) Adresse des fédérés de la ville de Beaune, 18 juillet 1792. Arch. nat. C. 154. 292429,

sans le concours du peuple. I est debout... Nous accourons aux accents plaintifs de la Patrie (1). »

Et sur cette idée du recours au peuple se greffe des appels pressants, où interfèrent les idées de peuple, de salut public avec les sentiments d'angoisse, d'enthousiasme guerrier :

« Législateurs, vous avez voulu décréter la guerre..., depuis trois ans au moins toutes les puissances infernales s’efforcent de plus en plus de dévaster ce bel empire; au dehors et au dedans il est horriblement menacé... Faites gronder, Législateurs, la foudre nationale; frappez, 1l en est temps, frappez..., que les coupables soient anéantis... Prévenez la légitime vengeance d’un peuple libre qui s’ébranle au cri du danger de la patrie. Tout en jetant le cri, vous vous taisez sur les causes de ce danger, mais ce peuple qui connaît la profondeur de ses maux et leurs auteurs, comprend parfaitement votre silence; 1l est indigné de toutes les perfidies, bientôt 1! se sauvera lui-même, si vous êtes impuissants pour le sauver. Quant à nous, portion de ce peuple si patient, nous venons, Législateurs, vous assurer que votre cri a pénétré nos âmes... Guerre aux tyrans, guerre aux despotes... (2) »

D’autres fois, le fait interfère avec les idées contradictoires que nous avons exposées tout à l’heure. C’est ainsi que la Patrie en danger qui interfère avec l’idée de Constitution, interférera aussi avec l’idée de « salut du peuple » présentée comme son contraire : |

« Vous avez déclaré que la patrie est en danger... C’est à vous, représentants du peuple, de décider s’il vaut mieux renverser la Constitution que de la sauver par un moyen que les premiers législateurs ont oublié de vous indiquer... Si la Constitution ne décide pas, Législateurs, le salut du peuple est la supréme loi (3). »

(1) Adresse des citoyens de Dôle, juillet 1792. Arch. nat. C. 154. 2922, 34.

(2) Procès-verbal de l'assemblée générale des citoyens et citoyennes de la section de l’Arsenal, 29 juillet 1792. Arch. nat. C. 153. 284. 60.

(3) Extrait du registre des délibérations de la commune de Vesoul, 30 so 1792. Arch. nat. D x. 4. 69. 7. de

Ailleurs, ce sont les incohérences et la mauvaise organisation des opérations militaires qui provoquent les craintes des pays frontières.

« Nous ne saurions vous peindre l’état de dénuement dans lequel notre armée a langui jusqu’à présent, ni les odieuses manœuvres de quelques officiers qui cherchent à séduire les soldats, ni les opérations ruineuses de quelques entrepreneurs qui sont chargés des fournitures. Les gardes nationales sont en partie sans armes, nous ne savons où en prendre, et encore moins si on fait quelques démarches pour nous en procurer. Nous ne pouvons dissimuler à l’Assemblée Nationale que si elle ne prend des mesures convenables aux circonstances, elle doit craindre ou une explosion terrible, ou une désorganisahon totale (1). »

2. — Les interférences des idées politiques ou sociales entre elles nous amènent à recueillir quelques-uns des maillons de la chaîne de pensées que forment les idées de principes politiques, de constitution, de liberté, de patrie, de bonheur public, d'utilité publique, de lot, que nous avons étudiées dans notre thèse principale.

C’est ainsi qu'on lit :

«... Plus je considère la Constitution française, plus je J’admire et la trouve conforme aux vrais principes de la liberté... Citoyens, si vous voulez sauver la Patrie, il est temps que, vous leviez le voile qui vous couvre les yeux. L’ennemi vous attaque dans la partie la plus essentielle de votre bonheur : 1l veut vous faire rentrer dans l° ie da -Souffrirez-vous un pareil attentat à votre lberté ? (2).» —«... Si la Patrie avait besoin de nos bras, nous l’avons aussi juré, vous nous verriez périr plutôt que de souffrir la plus légère

(1) Les administrateurs du directoire du département de l'Isère, 17 juillet 1792. Arch. nat. D xz. 11. 37. 5.

(2) Adresse de Chabals, juge de paix, Saint-Pierrevillé (Ardèche), 5 août 1792. Arch. nat. D xz. 6. 6. 12.

atteinte à la Constitution. Puissent ces aveugles ennemis de la Patrie... sentir enfin que leur bonheur particulier ne peut se trouver que dans le bonheur général (1). » Et encore : «Nous oublions notre infortune particulière pour ne voir que le bonheur général, fruit chéri de notre Constitution. Le seul peuple heureux est celui qui jouit d’une Constitution fondée sur des lois sages dictées par la Liberté (2). »

On voit que dans ces formules le thème de la constitution introduit celui du bonheur public, ainsi que des idées techniques comme celle de loi, et des axiomes comme celui de liberté.

En 1792, les idées de liberté, de patrie, de loi, de consttution, de justice, interfèrent avec les idées de paix et de guerre, qu’elles prétendent expliquer.

« Je leur dis souvent aux soldats citoyens : nous qui venons pour la même cause, faut-il qu’il y ait si peu d’obéissance, nous qui devons mourir sous le drapeau de la lberté qui ne serait abandonné que lorsqu'il n’y aura plus de défenseurs de la patrie ! Mais, moi qui suis bas-officier... mon but était de leur faire entendre que s'ils s’écartaient de la ligne qu’ils venaient de reconnaître, encore une fois le glaive de la lo les attendrait pour les frapper, à l’instant même où ils sortiraient de la route que leur trace la Constitution. Nous n’en serions que plus grands si, dans la cruelle nécessité de faire la guerre il n’y a pas un seul peuple qui puisse reprocher à la nation d’avoir négligé quelque moyen de l’éviter. Ah! qu’on les convertisse en armes ces fers que nous avons porté avec résignation et nous Jurons d’être invincibles dans la cause de la liberté que nous défendons... C’est devant vous, illustres Représentants... c’est en vos mains que nous

déposons le serment d’être fidèles à la Nation, à la Loi et

au Roi et de maintenir de tout notre pouvoir la Constitu-

tion décrétée par l’Assemblée Nationale, et de vous deman-

(1) Offrande patriotique des employés du Mont-de-Piété, s. d. Arch. nat. C. 149. 247. 1.

(2) Offrande patriotique à l’Assemblée Nationale de la commune de Vaugirard (département de Paris), s. d. Arch. nat. C. 153. 284. 7.

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der [sic] au nom de la Justice éternelle de nous préserver de » LES ,

l'esclavage et nous donner la postérité (1). »

Les interférences ne s’observent pas d’ailleurs qu’à l’intérieur des idées politiques ou sociales; on peut aussi relever des interférences entre ces idées et des notions qui relèvent de la vie mentale, comme celle de volonté.

« Montrez donc à tous les peuples de la terre qu’il n’est point d’autre sceptre que celui de la Loi assise sur la Déclaration des droits, enfin que les hommes sont faits pour être libres et que pour l'être ils n’ont qu’à le vouloir (2). »

Mais l’idée de volonté, idée rationnelle, est aussi un sentiment, comme le montrent les pétitions que nous allons maintenant examiner.

3: — L'influence considérable des éléments affectifs dans la pensée des révolutionnaires, particulièrement dans sa forme populaire et collective, explique que les interférences entre les idées et les sentiments soient les plus nombreuses; elles sont caractéristiques des démarches de’ la pensée que nous nous efforçons d’étudier.

Aspect affectif des grandes idées de Liberté, de Constitution, de Patrie; résonances à tendance mystique des adresses; émotivité dans la reconnaissance envers l’Assemblée; crainte pour l’œuvre tant désirée, la Constitution; indignation enfin contre ceux qui la menacent, — voilà les sentiments qui forment, nous le savons, l'ambiance de la pensée spontanée. Ce sont eux qui tout naturellement serviront de point d’appui aux idées rationnelles ; 1l se forme alors des alternances entre idées rationnelles et sentiments que nous allons suivre dans les textes.

Le phénomène s’observe entre les thèmes généraux de

(1) Adresse de Mariot, sergent de la compagnie du Marais (Indre-et-Loire), à Soissons, 28 janvier 1792. Arch. nat. D xr. 4. 84. 2.

(2) Adresse des citoyens de Saint-Laurent-de-Combes (Charente). R[eçue] le 8 août 1792. Arch. nat. D 1x. 8. 15.23.

pensée, comme celui de constitution, où les idées qui en émanent, comme celles de liberté, de souveraineté, de raison —, et les sentiments qui s’attachent à ces idées, tels que l’élan vers la liberté, le sentiment de reconnaissance à l’égard de l’Assemblée, les angoisses du peuple qui craint de voir sombrer ses conquêtes politiques, l’enthousiasme guerrier, etc.

Les pétitions que nous avons choisies montrent dans l’ordre qui vient d’être indiqué les interférences entre les idées rationnelles et les sentiments.

&) INTERFÉRENCE DES IDÉES DE LIBERTÉ, DE DROITS DE L'HOMME, D'UTILITÉ COMMUNE, D'ÉGALITÉ, DE RAISON, D'OPINION PUBLIQUE, DE VOLONTÉ GÉNÉRALE, DE VERTU, AVEC LES SEN- TIMENTS D'ADORATION A L'ÉGARD DE LA CONS- TITUTION, DE JUSTICE, DE BONHEUR, D'ÉLAN GUERRIER.

« La patrie est en danger, vous venez de le déclarer à tout l’Empire; autrefois cette déclaration eût été le signal de la terreur, elle n’a été que le signal du ralliement. L'homme que la servitude opprime et qui n’a que des chaînes à défendre méconnaît ses forces, l’homme que la liberté éclaire et qui a des fers à redouter sent à chaque instant le besoin de ses forces s’accroître autant que son courage.

«Les droits de l’homme pourraient s’effacer sur le bronze, jamais ils ne pourront s’effacer dans le cœur des Fran-. ais. |

« C’est en vain que des parricides appellent sur leur patrie tous les fléaux dévastateurs.… et qu’ils voient avec une joie barbare des troupes nombreuses s’avancer vers nos frontières. La tyrannie ne fit jamais que des esclaves : la liberté seule fit des héros. De son souffle elle abattra les soldats du despotisme et, à sa voix, s’élèveront des murs d’airain ‘pour garantir son domaine... Tous les Français sont soldats ; nous nous ensevelirons sous nos remparts renversés plutôt que de survivre à l’invasion des puis-

sances étrangères... Levez-vous done, Législateurs, tous ensemble... Rappelez aux Français que, las d’un gouvernement qui n’était qu'un pouvoir illégal puisqu'il existait sans Constitution, ts chargèrent leurs premiers représentants de créer une Constitution ; qu’à travers les combats de l'intérêt et de l’orgueil, sur les ruines de préjugés, de privilèges et d’abus que la raison réprouvait.…., les droits de l’homme furent proclamés et la Constitution assise sur les bases de la justice éternelle ; rappelez-leur.… qu'il n’est aucun Français qui n’ait fait le serment de la maintenir... Dites-leur que la Constitution elle-même s’est remise à votre fidélité, à la vigilance des pères de famille, des épouses et des mères, à l’affection des jeunes citoyens et au courage de tous les Français, et que, comme les pères de famille, les épouses ét les mères, les jeunes citoyens et tous les Français, vous conserverez dans toute son intégrité un dépôt aussi cher ; dites-leur qu’une époque a été aménagée pour profiter du bienfait de l’expérience et prévenir la durée des erreurs, mais que jusqu’à ce temps, la Constitution est devenue l’arche sainte sur laquelle on ne peut porter une main sacrilège, sans être frappé de mort... Législateurs, pour sauver la Patrie, vous avez déjà fait beaucoup en préservant ainsi la Constitution de toute atteinte; mais ce n’est pas assez, dégagez encore sa marche des entraves qui la gênent... Souvenezvous que les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune, que l’égalité est la première des lois comme elle est la première base de la Constitution et que les pouvoirs constitués n’existent que par elle et que pour elle..…., que le Roi lui-même descende du rang que lui donne la Constitution s’il n’use de l'autorité qu’elle lui délègue que pour la renverser, mais que votre détermination ne soit qu’une mesure de justice et non de soupçon. ?

« Législateurs, deux leviers puissants sont entre vos mains, l'opinion publique et la volonté nationale, faites mouvoir cette masse de puissance pour fixer la destinée incertaine de 25 millions d'hommes, pour consolider leur

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