‹ Les demi-soldesChapitre 16 sur 27 · UN MOT, JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

UN MOT, JEUNE HOMME

— On te lâche, maître. A ce soir, aux Français, pour siffler Sylla.

Le poète pressé serrait les mains. Il planta un feutre sur ses mèches, arrangea les volutes de son manteau espagnol et sortit. A quatre pas du café, Montander lui toucha l'épaule :

— Un mot, jeune homme.

ment), j'ai des façons. Je déteste les disputes, et je commence par vous dire que j'ai trouvé vos vers fort beaux. Si je vous arrête, malgré le rendez-vous que vous a donné monsieur le lieutenant Alfred de Vigny, c'est que je veux (il hésita) vous parler non de tout l'Empereur, ce qui serait trop long, mais d'une partie de lui-même, car je vois que vous n'y entendez rien. Marchons.

Entraîné par cette voix grave, à l'articulation trapue, méthodique, qui semblait ordonner les phrases par pelotons, sections, escouades, files, rangs, le jeune poète, muet, se mit à écouter le soldat :

— Vous avez montré l'Empereur ce que tout le monde le croit : un immense turbulent, un homme de désordre, un « soldat ». Quittez cette opinion ; rien de

touL cela, au sens profond, n'est vrai. L'Empereur n'a jamais été un militaire.

L'enfant s'arrêta.

— Je veux dire que s'il le fut parfois, c'est malgré lui. Il méprisait la guerre, ses brutalités, ses résultats trop brusques. L'Empereur, surtout, fut un homme d'ordre.

Et Montander, d'un ton net, répéta pour son seul plaisir :

— Ordre.

Il continua :

— Esprit de justice, de vérité, de paix, toujours ; esprit contraint à la violence et soldat accidentel, voilà l'Empereur.

La Révolution alarmée cherchait un poing où jeter son sabre, elle rencontra cet homme qui pouvait être aussi bien, tant la nature l'avait servi, jurisconsulte que militaire : il saisit l'arme et rasa le vieux monde, voulant y appliquer, sur un terrain vierge, ses vertus organisatrices. Organiser fut son rêve ; c'était le sens de son regard, le résumé de ses paroles, la pente de son bras. Arranger, faire avec ordre, c'est-à-dire en paix.

L'ordre, l'Empereur...

Et les mains de INIontander, unies, tombèrent en s'écartant et se rejoignirent, vives, tout à coup : il emprisonna dans l'air un triangle.

— Vous voulez le voir, vous autres, de trop près. C'est un soleil que dérobe un mont. Que ce soleil fasse sa course ; dans cinquante ou cent ans, l'Empereur apparaîtra dans sa force, dans son harmonie, vous diriez c'est tout comme pour un militaire. Et que sera-t-il ce jour-là ? On peut le prédire : Non l'homme des conquêtes, mais le dicteur des lois.

Montander saisit l'enfant aux épaules :

— Car il dédaignait ses batailles comme des moyens de désordre, et aussi ses soldats tout en les aimant. En outre, il n'aimait pas nos origines, nous étions des fils émancipés. Écoutez-le quand il parle de ses Maréchaux ; il dit : « Ce ne sont que des colonels, ils ne savent qu'exterminer, charger » — défaire, pensaitil. — Aussi nous a-t-il jeté de l'or, des broderies, des panaches, des femmes ; il nous amusait comme des enfants. Et puis, voyez sa tenue : pendant que son armée scintille de galons, il porte un habit effacé, presque civil. Autre indice : cet homme qui payait les dettes de Lasalle et

inondait de richesses ses tumultueux régiments donnait à raccommoder ses gilets : Économie, ordre !

Le soldat, de plus en plus triste, marchait sans voir :

— On ne s'est pas compris ; eût-ce été possible ? et ce n'est pas la faute de l'Empereur, ni la nôtre ; il y avait entre lui et nous sa pensée. Ce petit priseur qui jouait à saute-mouton entre deux graves signatures, qui cham.aillait le Conseil d'Etat et palpait les robes des dames, à la cour, pour voir si les maris aidaient au commerce des soies de Lyon, comment l'appeler ? Ces allures sont-elles d'un soldat ? ressemblaient-elles aux nôtres ? Nous avons été des rocs, et puis des poussières dans sa volonté. Il nous a fait ouvrir les portes du INIonde à coups de fusils, à coups de sabres et de poitrails de chevaux. Nous n'avons été que cela, des Suisses galonnés d'or ouvrant et facilitant la marche à un dieu, rapiécé comme l'Autre, mais il parlait derrière nous, et nous n'avons rien entendu...

La tête de l'enfant s'était baissée.

— Tout ça, reprit Montander, n'est que pour vous montrer les abîmes qui séparaient les intelligences de l'Empereur et de son armée. Napoléon ne pouvait considérer les soldats que comme de lointains sous-ordres, une masse sans autre nom que celui qu'elle prenait au jour la journée, une violente foule de bras, de sabres, de chevaux, de canons qui n'avait de lien qu'en lui. Cette armée fut un instrument révolutionnaire aux mains d'un ultra, oui, monsieur, du plus formidable des ultras, des individuels, des Poètes. Notre relatif, pendant vingt ans, gêna son absolu ; nos combats dérangèrent sa rectitude, nos bruits sa tranquillité imposante ; mais il avait besoin de nous, pour arrêter l'Europe dans sa marche contre la France, contre Quatre-Vingt-Neuf, qu'il représentait malgré son sceptre. Avec quel bonheur il nous eût tous licenciés, s'il avait pu I

Ici, iVIontander s'arrêla. Le soleil l'éclaira au front, et un autre soleil qui venait de son âme lui monta aux yeux ; sa face resplendit, emprisonnée comme par deux lumières :

— Eh bien ! voici où je voulais en venir : indigné par votre poème, je vous

ai montré l'Empereur séparé de sa horde armée par les contingences militaires, et rapproché des poètes par le rythme (un de vos mots) de l'Œuvre Impérial. Pour qui a-t-il le plus fait ? pour la gloire militaire ou pour la pensée ? Évidemment pour vous. Son efîort délaisse les soldats qui ne furent que ses instruments, et va droit aux poètes, continuateurs de son « geste », et qui le prolongeraient, s'ils le voulaient, dans l'avenir. De ces soldats et de ces poètes, qui l'honore maintenant ? Les oubliés seuls, les soldats ! Cet Empereur par qui nous avons souffert, dont le souvenir aujourd'hui est notre infortune, nous l'aimons toujours I Nous l'aimons I Nous l'aimons 1 Nous l'aimons I Nous vous offrons même l'exemple d'un amour non partagé : on nous affame, on nous expulse, on nous fusille pour un homme, pressé de penser, qui se servit de nos âmes et rejeta nos cerveaux. Et vous, les poètes, vous si près de son vaste esprit, vous le déchirez sans savoir 1 Oui I sans savoir 1 Sans savoir qu'il a jeté au monde la matière en feu de mille chefs-d'œuvre, que vous niez 1 Sans savoir qu'au lieu de détruire il a été, pour l'admiration des poètes, le restaurateur de la divine cadence, (encore un de vos mots), du grand Ordre I Et tandis qu'avec les années, abandonnant son humble habit de soldat. Napoléon s'avance dans sa majesté vers les penseurs, il semble que vous repoussiez cette mémoire dont nous n'avons plus que faire, et qui vous appartient maintenant. Poètes ? Serait-ce nous qui le serions à votre place 1 Jeune homme, interrogez cette vie, abolissez-en le tapage que nous y avons apporté, revoyez les disputes du Conseil d'État, le Code, la Correspondance, l'organisation

des Républiques, et vous verrez, même après sa mort, ce que l'Empereur vous donnera ! Je vous laisse partir ; vous direz à monsieur de Vigny que c'est moi qui vous ai retenu ; il me connaît, je lui ai envoyé dans le temps de mauvais vers. Car j'ai été poète. Poète en demi-solde. (Le colonel sourit.) Vous avez cru sans doute, à voir ma canne et les rangs de boutons de mon habit, que j'allais hurler comme à la charge... Ce que j'avais à dire devait être « parlé » tranquillement, et et il m'a fallu me souvenir du lycée de Foix. Si le philosophe a dit des âneries, accusez les camps qui m'ont fait oublier le vocabulaire. Rangez votre poème dans un tiroir, il est beau et faux comme les passions ; et n'allez pas ce soir siffler Sylla, c'est une bonne pièce. Adieu.

L'enfant, émotionné, avait pris une carte dans son portefeuille. Montander la lut avec un sourire : « Vicomte Victor Hugo ».

— J'ai connu, dit-il, un brave général de ce nom-là ; je souhaite que vous soyez un de ses parents.

Il s'en alla. Il l'avait dit lui-même : soldat inutile, morceau de fer rouillé, voix éteinte, esprit fini ; il n'était plus que cela, mais le cœur quand même restait entier. Mélancolique, dans le couchant rouge il traversa le jardin, fier comme un amant dédaigné qui aime encore et défend sa maîtresse ancienne, et l'enfant glorieux tourna rêveusement la tête, dégagea son front, d'un doigt machinal, des mèches d'aigle, bleues qui le voilaient, pour suivre encore, là-bas, dans le crépuscule des galeries, cet exemple de fidélité vouée à une ombre, de tendresse désenchantée en désespoir, et d'un dévouement qui n'avait plus rien à servir.

LR LAMPE

Comme il traversait la place des Victoires, Doguereau pinça le bras de Goglu :

— Ce particulier ne te dit rien ?

— Non.

— Cette manière de jarrer qui sent le coup de savate, et ce boutonnement ?

— ■ Non, répéta Goglu.

— Eh bien ! il y a de l'ex-Garde làdessous I Ce pékin est un militaire, on ne marche plus comme ça depuis les «Adieux ». Accélérons 1

Le colossal passant tirait à grands pas. Le drap de sa redingote à sliall, vert-russe, plissait à chaque mouvement ses épaules, grosses comme des cuisses de veau. Le capitaine le dépassa, vit la tête et poussa un cri :

— Qu'est-ce que je disais I Bougre de foutre I Grandaye 1 Cap'taine Grandaye du 46^ La Tour d'Auvergne, passé avec son grade au Premier Immortel, 1809 1

— Premier grenadiers, c'est bien ça.

Vous... Tu... Doguereau ?

— Moi-même. Quelle rencontre ! Et tu fais ?... La santé, voyons... Mille bougres de foutres 1 Si je pensais te bousculer, depuis le malheur !... Mon vieux Grandaye I — Salue-le, Goglu : Grandaye le brave, le pilleur, le buveur, le chargeur, l'enfonceur. Grandaye 1 tu ne connais que ça ? le Grandaye porte-aigle d'Eylau, le « mitraillé ».

— Je vais bien, dit Grandaye, je...

Doguereau, ailé, dardait sa béquille :

— Pas attention... des pleurésies m'ont

So

Les De mi- Solde

pousse à travers le corps ; c'est cette bougresse de paix qui m'a lié l'ergot, mais je marche tout de même, présent à l'appel, n'est-ce pas, Goglu ? Grandaye... C'est donc toi mon bougre de Grandaye de nom d'un foutre ! est-ce possible ?

Il le regarda :

— Toujours beau... Tu tiens la garde, tu ne décales pas comme nous autres.

Car nous sommes dans les alentours quelques ruminants... Tu les connaîtras. Mais tu as dîné ? Oui. Alors, un tour de jarret.

— • Impossible. On m'attend au... à...

— A d'autres, ceux-là sont frits ; je ne t'écoute pas! plie ta langue en quatre et renfonce-la dans ta gorge. On campe au cinquième, une piolle pleine de fusils, de colbacks, de sabretaches et de ]nstolets plaisir des amis 1 On se rencontre tous les jours à la Régence, au Procope : une demi-tasse, on bavarde. Et nous nous payons une promenade la semaine avec un ultra, manière de la couler plus douce, de barboter dans un peu de sang ; le sang, ça se fait de plus en plus rare. Il y a Montander...

— Le colonel de INIontandcr ?

— Tu le connais ? Bougre ! s'il était là ! Et il y a le major Coutillot. — Tu le remets aussi ? — Et le petit lieutenant Fortunat... idem ? — Bougre de cent foutres, Goglu, il les connaît tous I

Il poussait à Doguercau des jambes d'airain :

— Nous approchons I Ce n'est pas loin. Tu verras nos tentes. Pas riche ; mais c'est doré partout, en long et en large, sur chaque couture, par nos états de service et les souvenirs ! Tout de même drôle pour nous, hein ! qui avons eu la « Carte » pour terrain de manœuvres, de se sardiner maintenant au cinquième entre quatre pieds de brique sous un plafond de zinc ! Pas peur I Au fond, c'est assez pour y ruminer son dégoût de la sale terre qui depuis que l'Empereur l'a lâchée pue comme un œuf pourri. Une chambre de cent francs pour y loger le Doguercau que Sa Majesté Impériale embrassa sous les boulets, voilà le payement de la France 1 Mais après tout, c'est haut, crevons-y. Et on est chez soi : aucune gueule de civil n'a chafouine dedans ; tu peux y monter, c'est propre.

Nous arrivons. Puisque tu as dîné, Goglu va nous préparer trois moka « première ». Il faut faire honneur à Grandave 1

— J'aime mieux prendre rendez-vous...

Un autre jour m'eût...

— Dix pelotons d'ultras ne me feraient pas lâcher ton poignet ! Il n'y a pas de lendemain pour des gens comme nous :

« Chariot » guigne nos coquetiers ; qui sait si demain nous ne mettrons pas « la tête à la fenêtre ». Fusillés... guillotinés... Bien, quoi ? Nous nous en tapons nos quatre œils, moi et Goglu ; autant mourir avec Austerlitz dans le foie que pourrir chez les infidèles avec ces mécréants de pékins! (Il reprit du souffle.) Du propre que les temps « modernes » 1 Cette brute de Fouré, malgré tout, avait bien raison. Tu vois ces bourgeois qui passent... Les vieux serviteurs, les ex-militaires, nous autres, nous ne sommes que de la roupie pour eux. A peine si le pays se souvient. L'Empire, le Caporal, sa Garde et ses victoires, ça n'a abouti dans le monde qu'aux coups de chapeaux de l'étranger, des blagues 1 C'est foutrement triste, mais ça y est I Nous aurons pissé rouge et nous nous serons fait dépeler pendant vingt ans pour que les voyageurs de France, aujourd'hui, quoique étiquetés vaincus, aient droit au premier plat dans les tables d'hôte d'Europe, pas plus ; c'est tout ce qu'ils voient de l'Empire, et le meilleur de ces jean-f outre rigolerait de la Garde pour cent sous ! Aussi, on ne les rate pas ; une ou deux fois par semaine chacun de nous en fait du « terreau ». Tu me raconteras tes duels. Tires-tu toujours? Je t'ai vu faire trois sixtes, camp de Boulogne, aux oiseaux I Mais nous allons reparler de tout ça. - — Grandaye l INIon vieux Grandaye ! allons, voyons, je n'ai plus mal; ho 1 allonge, au numéro 5 I

— Nous y sommes ; tu passes ? demanda Grandaye faiblement.

— Prends la tête. Monte vite ! je te suis 1 Ah 1 mon vieux Grandaye I neuf ans qu'on ne s'était touché la main, depuis Reichembach, parbleu ! où la cavalerie, les mamelucks, les lanciers de la Garde... Un étage de plus, porte à gauche. As-tu revu Laugcrat de l'attaque de Castelbar ? Et Provost qui blessa l'aiige du ciel, l'arbico El-Madhy à Demenhour?

— Mort, dit Grandaye.

— Et l'adjudant Morin ? Et le maréchal des logis Frat ? Et Alix ?

— Morts.

— Et Becker?

— Mort.

Les Demi -Sol de

— Et Jardon I

— Mort.

— GhoUet ?

— En retraite à Aiguillon.

— Et Despeyroux ?

— Mort aussi.

— Bougre de foutre I tous morts I

— Et Bauzil ?

— Aux Invalides.

— Est-ce là ta porte ? demanda Graudaye.

— Oui, pousse I Fermons à clef ! La lampe I Les tasses I Qu'est-ce que tu fais là, vieux frère I Déboutonne ta redingote I Chapeau ! Canne ! Passe-moi tes affaires, et bouche-moi le trou de ce fauteuil 1

— Tu parles... tu parles... murmura Grandaye, c'est un plaisir.

Il s'interrompit, gêné, regarda ses bottes,..

— C'est la Garde que tu réveilles et qui me charge la langue 1 hurla Doguereau en rebondissant. Crois-tu que c'est gai, notre vie 1 C'est notre bonheur du cœur de bavarder : foutu état, possible, pour d'honnêtes gens qui n'ont eu de conversation de Valmy à Ligny qu'avec la mitraille ; mais avait-on le choix ? Cette sacré bon Dieu de paix a cassé les outils de l'Empereur ; l'atelier du Patron est saccagé, et les ouvriers « à mourir » sont sans places. Nous sommes une bande de vieux têtus embêtés par le gouvernement, le Roi et ses gardes. Nos demi-solde sont à peine payées. On nous affame et on nous fusille. Depuis 1815 nous godaillons la misère parce qu'aucun de nous n'a voulu de réintégration dans une armée qui avait servi les Cosaques. Dis, toi, est-ce que t'aurais accepté : changer ton grade de capitaine dans la cavalerie de l'Empereur, même contre un brevet de maréchal à fleurs de lys ? Des soldats de paix, un pet I ça fout la foire, à nous la gloire I Nos aigles ne sont pas tous morts; on en 'a gratté sur les murs, niais c'était de la pierre (Doguereau se frappa le cœur) : les vivants sont làl — Prends du sucre.

Grandaye, silencieux, se servit. Une grande lumière tombait de la lampe, inondait la table et rejaillissait sur les figures... Alors, ces soldats se regardèrent...

Le nouveau venu était un homme de quarante ans. Il était immobile, il était d'une dure immobilité. Les mains sur un genou, muet, il avait regardé la chambre, les armes suspendues au mur, les chaises boiteuses ; puis par une porte laissée ouverte d'autres objets misérables : un oignon à demi pelé, du pain sur un fourneau, la cuisine-cellule où dormait le simple ordonnance sur un lit de sac à charbon, — et maintenant il écoutait, morne, et pensait.

— Tu regardes tout ça ; ce n'est pas riche, dit Doguereau en se renversant. Eh bien, il y a des jours, le 5 mai par exemple, et aux anniversaires d'Eylau et d'Austerlitz, quand les amis viennent, c'est un vrai palais. Tu y viendras ?

Pas de réplique.

— On n'a pas d'argent, mais on en a vu de plus rudes, n'est-ce pas, Goglu? On dine ou on ne dîne pas. Le corps 1 Nourrir un boyau ? Qu'est-ce que c'est que le corps d'un homme ? Cent trente à cent cinquante livres de viande, avariée, le plus souvent... Nos cœurs ont des gamelles sur cette table. (Il remuait les documents du complot.) On conspire à sa faim ici, nous bâfrons de l'espoir, et il y a des moments, vois-tu, où on en a jusque-là 1

Pas de réplique.

— Et tu auras ta part, foutre 1 Maintenant que nous t'avons à, ça fait un de plus I Je connais ton poignet, les ultras vont suer. Notre histoire n'est pas dure à se mettre sous la boule : Pas de mots ; le bonheur du peuple ça se fait comme le pain, avec les pattes. Gagner l'armée, faire un coup de force, et remettre le petit sur le trône du Grand, voilà le jeu 1 Montander t'initiera. En attendant... Mais, bougre de foutre 1 j'y pense ! Je ne t'ai pas encore demandé où tu restais, ni ce que tu faisais 1 Qu'est-ce que tu bricoles depuis Mont- Saint- Jean ?

Draniatifjue silence...

La tête de Grandaye s'était inclinée.

L'éclatante lampe accrochait des éclairs aux bosses de sa face, en ombrait les ravins, frisait de lignes d'or ces épaisses rides militaires droites et commodes,

piochécs comme exprès pour le sillonnemont des idées loyales, mais on ne voyait pas ses yeux qu'il tenait baissés. Doguereau le considéra :

— Je ne t'avais pas bien vu tout à l' heure il faisait trop noir. T'es propre, tu sais... Habit à petits boutons « machinés d, un pantalon d'actionnaire, du vrai Casimir.

Qu'est-ce qui t'a rincé comme ça ? — - Bois. — pj;puis que tu n'es plus dans l'armée, réponds donc, tu fais ?

— Je suis toujours dans l'armée, dit enfin Grandaye.

baissa le nez, ramena vers lui, de l'ongle, un petit tas de sucre pilé ; son soufïle s'éteignit, et sa honte lamentablement se mit à rougir aux lumières... Doguereau comprit. Cet homme des bivacs oublia tout.

En face de tant de peine un signe de

Doguereau se cava, terrible, comme si la foudre passait sur lui :

— Tu ! tu as repris...

Il ne put terminer. Ses dents se scellèrent. La pile de son cœur, par décharges, se mit à secouer son habit. Et dés lors, glacé, il ne dit plus rien.

— Je le savais, haleta Grandaye. Ah !

je vois, je devine ce que tu penses; mais... mais au moins... avant de juger...

Il joignit ses épais sourcils, fit claquer un index, tourna la tête ; mais ayant aperçu l'œil de Doguereau, fixe... Sous ce feu, il

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