TU, TU AS REPUIS
pitié, divin, allongea son bras ; ses doigts montèrent sous labat-jour... et désolé, douloureux, lent comme un soir lent
qui déroberait très lent nos misères, il baissa doucement la lampe.
— Ecoute, murmura Grandaye, A Waterloo, j'étais jeune. Trente-deux ans ; à cet âge on a peu de goût pour la retraite. Un autre gouvernement, une vie nouvelle commençaient ; l'avenir...
Il regarda Doguereau : pas de réplique.
— J'étais capitaine, comme toi, dans la Garde Impériale. Que faire après les Traités ? L'Empire était vaincu... Je me mariai avec... (il hésita) avec mademoiselle de... (un peu plus d'ombre couvrit la table) et on me nomma capitaine dans la compagnie des Gardes à pied du Corps du Roi... J'avoue que j'acceptai \ite... trop... mais c'est une peine que de voir les armes se rouiller.
Pas de réplique. Aucun souffle.
— C'était tentant. — Oh ! pardon ! — Le nouveau grade m'assimilait aux lieutenants-colonels de l'armée. INIoi qui étais... simplement, roturièrement Grandaye, je reçus alors... conféré par le roi... (la lampe baissa insensiblement) le brevet de baron que L'Empereur m'avait promis... et j'ajoutai à mon nom le titre de ma femme... Je m'appelle maintenant baron Grandaye de... Seul, réduit à ma demi-solde, misérable après la défaite, ces avantages...
purent... m'étourdir...
La clarté de la lampe s'évanouissait avec les paroles. Il se fit entre les deux hommes un ardent silence ; et d'autres mots pénibles, s'arrachèrent :
— Je sais... tu ne comprends pas tout ça, toi... tu es Doguereau, un « antique »; tu n'as qu'un rêve, aucun besoin ; tu vis de pâtée ; le souvenir de l'Empereur te cale, et tu te tiens debout (le globe de la
lampe se noyait). Je n'ai pas ta fidélité, i! faut être trop fort. Cependant... comme toi, j'aimais notre Garde; j'ai adoré l'Empereur qui me fit sortir des rangs après le combat de Kulm, pour me féliciter avec Vandamme. Mais... si... pas plus de deux ans après... j'ai... j'ai abandonné les Aigles... c'est qu'il le fallait... c'est...
Les deux visages, maintenant, semblaient deux ombres.
— J'avais besoin... d'une... comment dire ?...
La voix hésitait, pleine d'angoisse :
— D'une occupation qui...
La flamme de la lampe, minuscule et bleue palpita.
— Enfin... j'avais besoin...
Brusque, la petite flamme s'exhala
toute : ténèbres. A peine, tant elle agonisait, ajouta-t-elle de l'ombre à l'ombre insensible et fine qui, molle, à prudentes ondes, avait envahi la pièce «... besoin, chuchotait Grandaye comme en songe, j'avais besoin... » et ce fut d'invisibles lèvres, dans une nuit de bitume, que ce petit mot tomba, immensément triste et honteux :
— ...d'argent.
Le silence ne se brisa pas tout de suite. La nuit indulgente et noire, la nuit qui « cache » gardait ces hommes, et rien ne se vit ni ne s'entendit de leur commune douleur. Une minute énorme glissa — le temps pour des amitiés qui s'étaient cru éternelles de désenlacer leur étreinte, — puis, lourd, quelqu'un qu'on ne pouvait voir qui s'arrachait, se levait, des mains chercheuses et tâtonnantes, le souffle froid d'une porte ouverte... et après une hésitation, de basses, de pauvres, de mélancoliques voix épuisées qui se séparaient à jamais : bonjour bonsoir — adieu.
XYII
M. FORTUriflT HERITIER
Déjà le colonel et Doguercau se devinaient entourés de moucliards ; une sarabande d'œils les cernait dans un cliquetis de pouccttes.
— Il faudrait agir maintenant, songeait Montander, et il ne me reste plus de fonds pour corrompre 1' « active ». Tous nos camarades n'ont pas été aussi généreux que Fortunat.
L'histoire du « flacon de cognac » qu'il savait de Doguereau le fit sourire.
Enfoncé dans un fauteuil, le colonel, un matin, pensait au vieux sous-licutcnant, îorsqu'il reçut sa visite.
L'officier solitau'e l'était devenu encore plus, surtout depuis que la conspiration l'avait ruiné, lui enlevant le dixième de ses écus d'Espagne, de sa demi-solde et de sa croix, puis le neuvième, le huitième, le septième, le sixième, et puis le cinquième, et puis le quart, et puis enfin le tiers ; de telle sorte qu'il ne lui restait plus, en bloc, que cinq cent soixante francs par an, ce qui l'avait amené par la ligne droite à la plus efirayante des misères : l'orgueilleuse, celle qui ne se plaint pas.
— Il m'en arrive une ! dit Fortunat.
Devine donc de quoi j'hérite ?
Le sous-lieutcnant portait un pantalon à la mode de Coutillot, qui laissait voir, par les trous, des morceaux de chair bleue, à raies, peints de la couleur de l'étoffe. Une enfantine naïveté volatilisait son sourire.
— Je ne sais pas, dit Montander ; c'est toujours bon d'hériter. Tu hérites ?
— D'un cheval.
Le colonel fronça le sourcil :
— Mon pauvre vieux !
— Hein 1 tu vois ! ce sont mes chances I Figure-toi qu'hier, comme je revenais d'acheter mon déjeuner (le petit M. Fortunat, évidemment, se complut à ce mot : mon déjeuner ; il prit une pose)... mon déjeuner, j'aperçus devant ma maison un homme qui gardait un cheval et tenait une lettre :
» — Le lieutenant Fortunat ?
» — C'est moi-même.
» — Voici un billet pour vous, » — B...on ! que je fais.
Montander voulut abréger :
— De qui, la lettre ?
— De mon ancien colonel, le brave Gaillon du 2^ de Voltigeurs, passé au Premier Grenadiers de la Garde, qui venait de mourir à Sceaux d'une manière de maladie prise sur la Vistule ou qu'on appelle uneVistule, jenesaispasbicn. Tu...
— Et il te léguait son cheval ?
— C'est-à-dire qu'il me le mettait dans les bras : son enfant de cheval... Alméida mon vieux cheval ; une bête qui m'a suivi en Espagne et qui a été du « carré de fer » à Waterloo ; et qui sera sans doute achetée par un paysan, brutalisée, battue ; un vrai testament de père que cette lettre ! Et puisque tvi as des rentes, mon vieux, prends Alméida, soigne-la bien, je te la donne ; elle ne mange pas trop, et elle est fameuse, elle a de la branche et du membre, etc. B...on que je fais, une vraie plaisanterie pour des misères comme la mienne, mais le colonel ignore mes trabuches et mes embarras. Et me voilà, avec cinq cent soixante francs par an, propriétaire d'un cheval à nourrir !
— Et à loger. Car si tu acceptais ce cheval, où le logerais-tu ?
— Comment ! cria Fortunal, lu crois que je vais le rendre ?
Montander haussa les épaules :
— Fais-moi le compte, sur celte table.
de ta dépense et de ton revenu ; tu verras à tes chiffres si...
— Il n'y a pas de dépense et de revenu I gémit douloureusement Fortunat, il y a que mon colonel me donne son cheval à garder, c'est dans le testament I Les chevaux sont des soldats, comme nous, celuilà aura sa retraite; je ne sais pas comment, mais il l'aura.
Montander considéra Fortunat. II descendit dans son regard, et en remonta comme d'un gouffre.
— Aucun de nous ne te connaît, dit-il. Immole-toi donc et ignore-le, c'est ta destinée. Mais ce n'est pas militaire qu'il t'eût fallu être ; tu es plus fort que le Pape sur les sentiments de l'Évangile.
Montander étreignait les mains de Fortunat étonné.
■ — Si chaque homme portait des passions semblables, le monde éclaterait d'amour.
— Qu'est-ce que tu dis ? qu'est-ce que tu dis là ? bredouillait M. Fortunat.
— Je dis, reprit Montander, que tu ne pourras ni loger, ni nourrir ton cheval à Paris à cause de la majoration énorme du prix des denrées par les grainetiers ; il te coûtera ici deux francs cinquante par jour.
— Alors? demanda tranquillemcnc le soldat.
— Rien ne te démonte, fit le colonel.
Il faut que je te sorte du paradis où tu t'enfonces : En faisant le décompte du prix des denrées sur ce qu'elles coûtent prises directement à la campagne...
Montander s'arrêta sur ce mot :
— Mais, au fait ! puiscjue tu demeures à Plaisance, tu pourrais peut-être loger ton cheval chez un de nos anciens qui est charretier par là. Allons le voir. Ton chapeau, ta canne...
Fortunat se dressa, enfantin, comme si la cloche de la récréation eût sonné.
Ils descendirent dans la rue du Moulinde-la- Vierge, à Plaisance, et y rencontrèrent le charretier. ]Mis péniblement au courant, l'ancien de la Garde proposa une salle comprise dans les bâtiments délaissés d'un vieux jardin du château que le marquis d'Encosse, propriétaire, louerait au plus bas prix.
— Je vous la mettrai en état, dit le charretier.
— Combien ça coûtera-t-il ?
— A peu près deux cents francs. (Fortunat eut un gros soupir de douleur.) Et la nourriture du cheval '?
— Fais le compte avec économie, dit ]e colonel.
— Eh bien, murmura le charretier, comme c'est moi qui enlève le fumier chez ihabitant, je me charge de déposer dans votre écurie, tous les cinq jours, vingt litres d'avoive. vingt bottes de luzerne, autant de paille, et les croûtes de la boulangerie. A'otre cheval marchera-t-il ?
— Oui, dit M. Fortunat, répondant au regard du colonel, ce cheval sera cause que je rafraîchirai mes amitiés, j'irai voir la « cliciûe » tous les jours.
— Pour lors, vous donnerez à votre bête quatre litres d'avoine, une demibotte de foin, une demi-botte de paille, et un peu de vieux pain. (Il compta) :
A vingt francs le setier d'avoine, ça fait cinquante-trois centimes (le dos de M. Fortunat se mit à trembler) ; à vingt-cinq francs les cent bottes de luzerne... (]\Iontander fit le calcul : douze centimes et demi.) A vingt francs la paille, ajouta l'homme : dix centimes.
— Et le pain ? {Une couche de plomb verdit Fortunat.) Plus, dit le charretier, vingt-cinq centimes de croûtes ; ensemble. (Le tout ? répéta une voix timide.) Quatre-vingt-dix-huit centimes et demi, souligna le crayon de INIontander.
— C'est ce cjue je pensais, dit le charretier, un franc.
— A partir d'aujourd'hui, se dit Fortunat, je ne dois plus avoir faim.
Mais son éblouissement ne dura pas.
On vit les lignes de son visage, tordues, se recoucher, lentes, dans un grand calme :
— C'est bien, mon ami. Je vais de ce pas trouver ton maître.
— A votre service, mon lieutenant.
— Merci.
Et le colonel et Fortunat s'en allèrent.
Cette folie s'exécuta ; et en moins d'une heure, dépouillé par ses engagements, le demi-solde n'eut plus cjue son âme. Montander ne lui proposa même pas de l'aider ; il connaissait, pour en avoir subi les bourrasques, l'orgueil de ce vieux soldat qui considérait un prêt comme une déchéance et la pitié comme un vice. L'angoisse dans le cœur, il s'achemina vers Paris, et le surlendemain de cette opération, désormais trop pauvre pour se loger, M. Fortunat bazarda ses meubles, ses frusques, acheta un lialjillement de
cheval, un chapeau, du ruban pour sa boutonnière, et alla voir Alméida dans « sa maison >.
— Superbe ! dit-il, un vrai galopeur de colonel, Alméida...
Les oreilles de la jument remuèrent ; le vieux sous-lieutenant la prit par le cou :
— Nous voilà pour un temps à vivre ensemble, dit avec douceur ISL Fortunat ; faudra s'arranger, être bons amis. (Il lui parla comme à une enfant.) T'es forte, t'as le cou bien sorti, du pied, des hanches pointues où ton colonel accrochait son casque. Voyez la jeune personne. (Il appuya sa joue sur le poil) : jupe soie gris tourdille, et du ladre qui va faire joujoute dans le naseau gauche ; t'es encore belle, tu sais ; je te montrerai aux Parisiens. INIais, bon Dieu de martyre 1 notre colonel aurait pu te donner à d'autres! je ne suis plus richard comme dans le temps. (Sa voix s'adoucit encore.) Malgré ça, t'auras ton avoine, et de la luzerne, et à ta faim, et des croûtes avec. (Il mit le pied sur l'étrier, empoigna brusquement la selle.) Et maintenant, va comme je te pousse ! (Il s'élança.) Une et deux, hop 1
Et M. Fortunat, « par la grille du château «, sortit pour sa première promenade.
Le début de cette vie l'enthousiasma.
Indigène de la Bastille ou de Plaisance, il n'était jamais sorti des faubourgs. Mais par respect pour le colonel, il choisit les quartiers de sa chevauchée, résolu à ne conduire Alméida qu'en des lieux fringants où brilleraient ses allures, ses membres fins, et sa grâce de guerre à la fois élastique et forte. La pauvreté de M. Fortunat fit de lui un aristocrate, et dès lors qu'il n'eut plus un sou, il monta dans la société aux rangs les plus hauts. Pour ce demi-solde qui depuis trois ans vivait terré, le ménage nouveau fut une reprise d'air, de soleil, une promenade enchantée à travers Paris, les Champs- Elysées, Auteuil, leurs avenues somptueuses où, chaque jour, par l'accoutumance des rencontres, il s'y honorait du salut de vieux généraux et de quelques pairs cavaliers. Alméida reprenait du sang, du nerf. Leurs sorties avaient lieu après déjeuner, duraient quatre heures, et ces heures joyeuses firent oublier au soldat l'effrayant supplice des vingt autres. Il avait ramassé ses forces sur
«"i^AlNP,
RÉSOLU A NE CONDUIRE ALMiîlDA Qu'eN DES LIEUX...
Les Demi- Sol de
une pensée fixe, unique, monotone :
sauver le cheval ; et il y parvenait, mais à quel prix 1 Des cinq cent soixante francs, la nourriture de la jument retirait trois cent cinquante-neuf francs et des centimes ; la location, à cent quatre-vingtdix francs, laissait un louis « par an » au militaire ; et Alméida devait être ferrée.