N AVAIT DE DOMICILE QUE SON ÉCURIE
Littéralement, pour vivre, il devait en prendre sur la bête. Le frissonnement de M. Fortunat est irracontable. Cette idée, à l'instant qu'il l'eut, l'accabla d'humiliations, en même temps qu'à petits coups, bienfaisante, elle soulevait le sol de son âme et en faisait jaillir mille émotions neuves : c'est mon cheval qui me loge et qui me nourrit. Il revenait de la promenade, entrait dans le jardin abandonné.
défaisait la selle d'Alméida comme l'amant soigneux enlève le corset de sa maîtresse, et ôtait les brides comme des rubans. Il avait pour elle d'autres mains, d'autres yeux, une autre voix ; il la pansait, il lui nettoyait les sabots comme l'Israélite lava les pieds de Jésus. Jamais, pendant qu'Alméida broyait son avoine, ce naïf sublime ne toucha au pain ; il attendait la jument *, ces croûtes -là, songeait-il, lui appartenaient. Au moment où d'un soufïle doux, comme pour choisir, elle écartait les plus dures, M. Fortunat, timide, avançait la main : « Tu permets?... » et ses dents de soldat, aiguës, rompaient et mâchaient le pain dédaigné. Un, petit œil de jour, ouvert sur la porte, considérait, atterrée ce silencieux drame dont le grandiose amusait Plaisance, car on avait pris des informations, et chacun savait que ce militaire si bien vêtu, si raide et si fier à cheval n'avait de domicile que son écurie. Le vieux sous-lieutenant des Grenadiers à pied de la Garde, dès huit heures, fermait hermétiquement la porte, pendait sa lanterne, enlevait son chapeau, le lissait au foulard, se déshabillait, pliait aux coutures ses vêtements neufs, essuyait ses bottes, ôtait d'un pincement d'ongles sa cravate à shall, rangeait le tout, le couvrait d'un linge, soufflait sa lanterne, et montait par une échelle s'étendre sur un lit de paiUe avec les puces du toit. Avait-il faim ? On le pense. Il devait avoir faim toujours, mais n'en disait mot : son sommeil, jamais, n'exhala de plainte, et aucun cauchemar ne lui fit commettre d'indiscrétion. A cinq heures, il se levait. Où étaient les jours du moka, les fêtes autour d'un rhum, les cigares d'un sou ? Il attendait le réveil d'Alméida en se promenant au jardin. Le déjeuner avait lieu comme le dîner de la veille. Il s'habillait ensuite
pour la promenade ; et c'était toujours tresse, devenait de plus en plus pâle...
du côté d'Auteuil que caracolait sa misère. Une récente maladie, sans doute, avait
Cette bienheureuse et atroce vie durait changé le cavalier, car le colonel ne le
depuis trois mois. Un jour que Mon- reconnut qu'à dix pas : M. Fortunat,
tander se promenait en voiture avec Lise, souriant, la moustache cirée, linge frais,
il aperçut au loin, dans une contre-allée, bottes molles, tirait le chapeau, juste à ce
un homme et un cheval dont les allures moment, au Maréchal Soult, au Chancelier
le fixèrent. Le cavaher arrivait au trot, de France et au colonel Oudinot dont les
sur une belle bête gris tourdille, ardente, trois têtes, penchées amicalement, lui
et son boutonnement militaire, et le retournaient le salut ; et devinant le
ruban rouge qui parait son habit chamois secret de tant d'efforts et l'héroïque beauté
semblèrent au demi-solde d'un officier de ce sourire, Montander pressa le cocher
supérieur. Montander, oubliant sa maî- pour qu'on ne vît pas son émotion.
L'/lIGLOn
Voici riieure venue où, cernée par les polices de Paris et de la province, la Vieille Garde, représentée par ses officiers en demi-solde, se tourna du côté de Vienne, vers l'enfantelet de son Empereur, le roi de Rome.
Aucun bruit n'arrivait d'Autriche. On eût dit que le monde gardait en silence cet enfant, comme s'il était devenu déjà le cauchemar des monarchies. Et Montander et Doguercau ; et aussi Fortunat, Thierr^^ Chambuque, Huguenin, Coutillot, Fouré, Triaire, Goglu, et avec eux les officiers de province, tous, depuis sept ans, interrogeaient les étrangers, les journaux... Vai-
nement : l'Europe marâtre ne voulait rien dire.
Pour prix de leurs misères, de leur sang versé dans d'innombrables duels, que demandaient-ils au monde ? Cela : Si l'enfant qu'il tenait prisonnier, obéissant au vœu de l'Empereur, se reconnaissait de lui-même, quoique apparenté à l'Autriche, prince de France. Mais prévoyant le danger d'une telle révélation, l'Europe de plus en plus étouffait l'enfant ; et Schœnbriinn, bientôt, fut un véritable séquestre.
Pour savoir si ces espérances cultivées dans la foule des ex-militaires avaient leur raison d'être et quelque avenir, il faut
maintenant aller là-bas, pénétrer dans le palais clos, et, à l'aide de l'histoire, entendre battre a l'écart ce cœur d'enfant trahi, exilé, déjà blessé.
De 1S15 à 1821, son père se mourait au loin. On eut ordre, à Schœnbrùnn, de ne jamais lui en dire un mot. De quatre à dix ans il l'adora, pâle de ce silence obligé, sans le connaître.
Il était indifférent à sa mère. INfarie- Louise, consolée du vivant de l'Empereur de la mort de Napoléon, ne pensait qu'à sa cour de Parme, faire de la musique et débarrasser son ventre des bâtards de Neipperg. Le visage du prince lui était un remords.
Car il n'avait du type autrichien que la lèvre d'en bas ; « le nez, 1& front, le menton étaient visiblement napoléoniens ».
La maladie et la tristesse y apportèrent un grand charme. Il devint beau comme si Dieu, par avance, eût voulu lui faire icibas le visage qu'il devait avoir dans le ciel.
On ne le traitait plus comme dans les premiers jours de son arrivée à Vienne. ]\I. de ]\Ietternich lui désigna une chambre, et lui montra le parc sombre : c'est là qu'il allait vivre et s'amuser, seul. On lui enleva son Grand-Cordon de la Légion d'Honneur. Entre l'archiduc Charles et Talleyrand qui passait à Vienne, il entendit des phrases comme celle-ci :
— Reconnaissez -vous cet enfant , monsieur ?
— Altesse, je le connais, mais je ne le reconnais pas.
On lui enleva sa gouvernante qu'il aimait, sa maman Qiiiou. Et un élégant imbécile, M. de Caraman, écrivit à Louis XVIII que la cour de François- Joseph destinait le roi de Rome à l'état religieux. On y avait en effet songé. La vision du cloître emplit ce garçonnet d'épouvante.
Dès 1815, l'étranger commença son éducation. « Il parlait déjà facilement, dit l'histoire, et avec cet accent particulier aux habitants de Paris. » Metternich chargea le comte de Dietrichstein et le capitaine Foresti de déformer peu à peu ses instincts de naissance et de race, mais lorsqu'on voulut lui apprendre la langue allemande, il déchira ses livres avec colère I
On lui donna un autre précepteur, le frère du poète Henri Collin. Entre les
leçons, l'homme et l'enfant s'amusaient ensemble dans un bosquet, non loin de la Gloriette qui domine le parc de Schœnbrùnn, et jouaient à Robinson Crusoé.
Les plus grandes joies de cet enfant de cinq ans, qui pensait toujours à son père et ne devait jamais en parler, furent un creux de roche entouré d'eau, le mensonge filial de se croire dans une île et de s'y donner l'illusion d'une vie triste. L'Empereur d'Autriche et la cour, parfois, s'étonnèrent de ces mornes jeux.
On arrachait de sa présence tout ce qui lui rappelait Paris ; sa mère, surtout, se faisait remarquer par son horreur du nom français. Son père, quand elle en parlait devant l'enfant, était « un misérable et un fou » : la blanche figure du martyr, alors, devenait plus pâle. Une comédie hideuse se jouait entre Sainte-Hélène et Vienne ; et il y avait un jeu anglais qui consistait à dire à Napoléon que le roi de Rome l'avait oublié ; les larmes de l'Empereur, vertes et brûlantes, furent à la fin si horribles à voir tomber qu'on n'osa plus...
On enferma cette âme ; les grilles de la prison, sur l'oiseau, se rapprochèrent menaçantes. Stûrmer, commissaire autrichien à Sainte-Hélène, empêcha qu'une boucle des cheveux de son fils parvînt au mélancolique Empereur ; et l'affreux Metternich ne craint pas d'avouer « que toutes les fois que les peintres qui avaient rêvé de reproduire cet enfant frappaient à sa porte, il les avait si bien reçus qu'ils ne devaient plus penser à revenir ». Ce corps débile, ces yeux doux épouvantaient l'Autriche et l'Europe.
Tout, les événements et les gens s'acharnaient sur ce cœur facile à souffrir. On lui enleva sa couronne , son titre d'Empereur reconnu par son père et le vote solennel des Chambres. Dès ce moment. Napoléon II devint un prince autrichien. L'Empereur d'Autriche, par quatre patentes impériales lui donnait le titre de Duc de Reichstadt, « avec celui d'Altesse Sérénissime ». Le Duc marchait à la cour après les archiducs d'Autriche. Les patentes ne le qualifiaient que sous le nom de prince François- Charles- Joseph, fils de l'Archiduchesse Marie-Louise. Et on ne disait rien de son père, comme s'il fût né d'un homme inconnu.
A huit ans, il avait terminé ses études préparatoires ; il savait l'allemand, l'ita-
lien, encore le français. Puis 11 aborda les classiques, les langues anciennes. Et dès lors, il se sentit attiré par une grande chose, qu'il n'osa dire.
A qui parler ? Son père qu'il ne se rappelait pas avoir vu était en prison dans le monde. Il se sentait dédaigné pour une perruche que sa mère appelait Margha-
» — Non I cria-t-il, et sa trop petite poitrine se gonflait, plus grand I je le veux plus grand I
Vivacité enfantine, dit François-Joseph.
La fin de l'Empereur approchait. Les cours, joyeuses, en notaient les moindres sou pirs, les râles ; on eût dit que l'Europe
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SUR LES CHAMl'S DE BATAILLE Qu'lL AVAIT VOULU VISITEB..
ritina. Il resta muet et s'enfonça, sous l'apparence des études, dans son rêve.
Car une autre vie commençait : il avait questionné le Major "Weiss sur les tumultes du siècle, et ouvert les yeux sur d'effrayants livres ; ce que le Duc y vit, personne dans cette cour d'Autriche ne le soupçonna. Un jour, il voulut apprendre à monter à cheval, on lui amena un poney.
sous les secousses de cette agonie, pliait comme un lit de sangle. Enfin, il débarrassa le monde du poids de son cœur, et « après avoir versé plus de larmes, dit l'histoire, qu'on n'en attendait d'un fils qui n'avait vu ni connu son père», l'orphelin de dix ans essuya ses yeux ; il sembla que cet enfant devenait homme, vieillissait par le désespoir. Cette mort qui le brisait seul le rendit aux coins solitaires où il put du moins pleurer sa souffrance. Les allées du parc de Schœnbriinn revirent cette légère ombre silencieuse en habit blanc, au front blanc, aux mains blanches, escortée de ses sévères gardiens, vieux professeurs et vieux soldats. Il jouait toujours au jeu de « l'île ». Était-ce la Corse? était-ce Sainte-Hélène? Peut-être les deux. Personne ne comprenait. Ni son grandpère, ni sa mère, ni la cour ne virent autre
Les De mi -Solde
chose en lui qu'un insignifiant écolier qui se récréait, entre deux devoirs à de puérils Robinsons, qui ne se souvenait plus d'aucun de ses titres, ignorait la France, et ne savait rien de son père. Le soir où l'Europe connut les termes de l'impérial testament, le duc de Reichstadt descendit au salon de François-Joseph.
Sa figure était changée. Cet enfant en deuil, pâle de la sublime pâleur dont se mélancolièrent les anges, il y a deux mille ans, lorsqu'on leur apprit la mort de Jésus, regarda un à un les personnages royaux groupés avec étonnement devant lui : l'Empereur d'Autriche, la Duchesse de Parme sa mère, la fille de Marie- Thérèse reine Marie-Caroline, les Grands- Ducs, Monseigneur Wagner, prélat de la Cour, Metternich... et dardant son front en sueur, ce front déjà énorme de tous les rêves qu'il avait dû tuer pour les mieux réduire au silence, il s'adressa, en ferme français, à son grand-père :
— Je demande à Votre Majesté...
François-Joseph l'interrompit.
— Pourquoi ne m'appelez-vous plus grand-papa ?
— ... Je demande à Votre Majesté, répéta-t-il, par reconnaissance pour une mémoire qu'il m'a été refusé d'autrement chérir, qu'Elle veuille donner au plus tôt ses ordres, afin de me faire immédiatement accompagner dans un voyage :
Tout le monde s'était levé.
— Que Votre Altesse s'explique, dit l'Empereur.
— Je veux aller voir, râla l'enfant, le