LES CHEFS DU COMPLOT
De la masse des agitateurs qui imprimèrent une direction aux troubles du premier semestre de l'année 1822, trois énergies se dégagent.
M. de Montander, né en 1790 dans l'Ariège, département de fer et de soldats, prit l'uniforme vers 1808, malgré les répugnances d'une famille noble, qui ne voulait rien devoir à Napoléon. Sous-lieutenant de grenadiers en 1809, il s'empara de douze pièces à la bataille d'Eckmiihl et reçut la croix. Chef de bataillon en 1810, capturé par les Anglais dans le combat de Palamos, et voyant que son régiment baissait les fusils dans la crainte de le blesser :
— Camarades, feu 1 cria-t-il.
Et l'immense décharge, en balayant tout, le dégagea. Il revint alors à Paris, opéré de quinze balles, une vraie grêle ; mais ses nerfs cassés l'ayant fait s'abattre en pleine danse sur la femme qu'il désirait, M. de Montander se devina ridicule, salua les salons, galopa vers d'autres victoires, se battit à Krasnoë, passa lieutenant-colo-
nel, se jeta, escortant Ney, au delà du Borysthène, tirailla contre les Cosaques, traversa la Bérésina jambes nues, décoiffé, sans pain, mais avec un savon de toilette et le cigare à la bouche. Ensuite à Lautzen, Bautzen. Le tonnerre de Dresde le surprit râlant, tordu dans une ambulance, ouvert en long comme un brochet sur un plat. Reparut à Leipsick, ferme, les mâchoires proéminentes, l'œil rouge, le nez affilé, avec la plus belle tête de cadavre qu'on eût remuée du pied sur les champs de bataille de l'Empire et se fit enlever de son cheval, là encore, par trois éclats de bombe qui lui dégraissèrent les cuisses. Il fit le quadrille à "Waterloo, tomba comme d'habitude, et trouva la force de dire au régiment qui se précipitait à son secours :
— A vos rangs, et tirez plus bas.
On le releva le matin, raide et glacé comme un aviron d'Esquimau, mais soufflant encore. Il entendit de son lit une grande rumeur, l'horrible secousse d'un écroulement; et lorsqu'il ouvrit les yeux
l'Empereur était par terre, et la France, vêtue de blanc, faisait la cueillette des lis. M. de Montander, tout d'abord, refusa un emploi de son grade dans l'armée royale et voyagea ; il y perdit sa fortune. Traînant un deuil sans consolations, il erra en Italie, s'attarda en Grèce, puis en Autriche, rôda autour de Schœnbriinn dans l'espoir peut-être, d'y rencontrer l'enfant, s'écarta, déçu de ce lieu funèbre, apprit que Napoléon, malade, se préparait à l'im-
MONTANDER.
mortalité, à la mort, devint fou, vola vers Las Cases, écrivit à madame Bertrand, au docteur Antommarchi, à tous. Soudain l'Empereur mourut. M. de Montander, stupéfait et désespéré, reprit la route de Paris.
De telles machines à combat, si elles s'arrêtent, ne se relancent ensuite qu'avec plus de force. L'espoir tombé en dressa un
autre qui le prolongeait ; et à partir de 1820, couyert par les apparences d'une vie de joueur et d'amoureux, le colonel fut de toutes les révoltes qui comptaient pousser à l'empire Napoléon H. La poche sans cesse offerte à ses amis de l'ex-Garde, il ne lui restait que six mille livres de rente, plus la demi-solde allouée aux officiers de la Loire et sa croix, lorsqu'une nuit de 1820, entrant pour se rafraîchir au café Procope, il rencontra par hasard, mélancoliquement installé devant une tasse vide, le capitaine Doguereau dont une poignée de main, neuf ans auparavant, dans une rue de l'Andalousie, lui avait souhaité bon voyage. Ils s'embrassèrent et ne se quittèrent plus.
Cette rencontre fut un acte de foi et d'espérance, et la charité vint ensuite. Le lierre n'enlace pas un peuplier déplus près : les forces aimantes de Doguereau, comme des ongles, entrèrent dans le colonel ; ses yeux, en le découvrant, expulsaient des étincelles, et cette feuille de chair malade, tout à coup, irradiait comme une plaque soufrée ; il l'adora comme un vieux tigre son petit.
Différents d'éducation et d'allures, ces deux anciens militaires ne parlaient que de leurs batailles et ne se joignaient que par un extrême commun : l'Empereur. Tandis que Montander qu'invitaient les glaces relevait ses jolies frisures, le capitaine, les yeux à demi fermés, lisait rageusement à demi-voix, ligne à ligne, quelque paragraphe de la Quotidienne, ramenait sur ses maigres jambes la couverture de peau de chèvre qui ne le quittait jamais, mouillait un cigare, et d'une voix pénible comme une manivelle cassée s'adressait au garçon pour lui commander de fermer la porte, à cause, disait-il, de ces « ultras courants d'air ». On avait ri d'abord. Le capitaine avait regardé les rieurs. On n'avait plus ri.
Le colonel demeurait rue Vivienne. Il y habitait pour le monde, pour les femmes, pour les amis. On l'y pouvait voir le matin, à sept heures, quand il se levait. De là, il allait flâner sur le boulevard, entrait dans un café, avalait un armagnac, et partait vers les Invalides pour voir manœuvrer les Gardes, dont la gaucherie le divertissait. Il déjeunait ensuite à la Régence, battait un écarté qui le conduisait à trois heures. A ce moment, il payait, filait, et personne, jusqu'au dîner ne le rencon-