‹ Les demi-soldesChapitre 21 sur 27 · TRAHIS · texte numérisé non relu

TRAHIS

Réunis par le coloiu'l qui les avait expressément convoqués, assis dans le salon de la rue Vivicnne, les chefs du complot, silencieux, triaient des papiers sur leurs ^^enoux.

— Prenez les plus compromettants,

disait INIonlauder, et jetez-les au feu. Brûlez les adhésions des soldats de l'armée active, les lettres des fonctionnaires qui sont encore en service, la correspondance des camarades, les reçus ; brûlez I au l'eu ! anéanlissez tout I

— Alors, demanda Chambuque, c'est donc sérieux ? Cette fois, nous sommes filés ?

— Oui, dit Montander, et de prés.

C'est pour cela que je vous ai dit d'envoyer vos armes chez Triaire. Il est probable que nous décamperons de Paris dans deux jours. Ainsi, brûlez tout !

Avant de partir pour l'étranger, il ne faut rien sous le talon.

On n'entendait dans la chambre qu'un froissement continu, subtil. L'âtre, parfois, s'égayait d'un espoir brûlé, d'un vivat d'enthousiasme, d'un cri d'avenir ; et puif, comme après toutes choses, un mince tas noir soulevé d'un dernier frisson, quelque chose de palpitant, d'informe, d'efîacé, de mort, quelques filigranes de cendre demeuraient de ces grands orgueils. Doguereau et Coutillot, soigneux, choisissaient les papiers qui compromettaient Montander ; mais Chambuque, Fouré, Huguenin, le carabinier Chouard, têtes simples, brûlaient tout en masse ; le chef d'escadron Thierry, aveugle n'ayant rien écrit, songeait ; Montander, qui s'était séparé de ses documents, relisait et jetait au feu, un à un, les billets d'amour de sa maîtresse ; et les mains pleines de chiffons, Goglu bouchait une fente de la porte pour que son capitaine n'eût pas froid.

— Ainsi, dit Montander, personne ne nous manque que Triaire, toujours en Seine-et-Oise, à Meulan ;

Il hésita une seconde :

— Et Fortunat, dont vous connaissez le suicide.

Les neuf camarades se regardèrent.

— Quelle heure est-il ? demanda l'aveugle en dilatant ses yeux blancs.

— Sauf ces deux-là, dont l'un est déjà « paré )), nous sommes au complet, dit Doguereau, et tous d'accord : miserere nobis ; la Blafarde peut venir, le diable me flambe comme ces papiers si je regrette la vie.

— ■ Moi aussi ; et moi aussi ; dirent des voix fortes ; moi aussi ; moi aussi ; moi aussi ; moi aussi ; moi aussi.

— Moi aussi, répéta Goglu au fond de la chambre.

Les papiers voltigeaient au feu.

— C'est rageant tout de même de partir sous Louis XVIII, grogna Fouré.

(Il se rebiJTa.) Mais, après tout, ils ne nous tiennent pas !

— Nous en descendrons bien quelques-uns dans la redingote de bois, murmura le grand Chouard.

— On s'est mis sur les rangs trop tôt, dit Montander. La France dort encore ; au réveil, elle redemandera son Empereur.

— Ce ne sera pas le Petit, rêva Chambuque ; le fils de l'Empereur n'est plus qu'un souffle.

Chambuque avait aperçu trois fois le duc de Reichstadt à Schœnbrûnn.

Les papiers, toujours, tombaient aux flammes.

— Quelle heure est-il? demanda Thierry; et ses mornes yeux tâtonnaient...

— Un empereur qui crache ses poumons, murmura Doguereau.

— Pauvre petit gas couronné, dit Chambuque ; la dernière fois que je l'ai vu, il se faisait soutenir, pour marcher, par deux majors autiichiens.

— Pourtant, interrompit Coutillot, mes contrepoisons...

On regarda le fou, en dessous, avec une amicale ironie.

— Vite ! vite ! vite ! brûlez 1 brûlez vite ! Défaites-vous de tout ! s'impatienta Montander en prenant le trentième billet. (Les yeux sur l'écriture fine, il parlait à ses camarades en relisant sa maîtresse.) Pas de geigneries ! La terre manque sous nos bottes, nous n'avons plus rien sur ça il frappa le sol du talon), qu'un trou pour nous y coucher. « Adieu, perlot, crois à mon amour », lut-il.

Avec un sourire, au feu le billet, comme les autres.

— Tu blagues ! gronda Doguereau, nos « lits » sont faits depuis longtemps. Je parie que c'est toi qui sortiras de table en rechignant ; tu laisses quelque chose, un plat sucré...

Montander frappa le tas de ses petites lettres, regarda le vieux capitaine et se mit à rire. Doguereau, paternel, haussa l'épaule.

— Quelle heure est-il ? demanda Thierry ; qu'on me dise s'il fait soleil.

A ce moment, doux, un doigt cogna la porte qui donnait accès sur l'escalier ; et le même frisson saisit les hommes. Goglu se leva :

— J'y vais.

Il quitta le salon, enferma les demisolde, traversa le couloir, et entr'ouvrit... Une fanfreluche rose entra ])ar hi fente puis un bout de nez.

lOO

— Le colonel est-il là ?

— Pourquoi ?

— Est-il là ?

La femme se glissait.

— J'ai besoin de lui parler.

La femme, tout à fait entrée, referma la porte.

- — Dites-lui qu'on l'attend.

Goglu la contemplait. Gentille, elle lui pinça la moustache :

— Brave grognard, dites à votre colonel...

— Compris.

Il retourna au salon. Les demi-solde, debout, l'incendièrent de fiévreux regards...

— C'est « votre dame », fit le soldat.

— Ah ! sourit Montander, je le pensais ; un doigt si léger...

Doguereau, rapproché de Goglu, lui avait soufïlé dans le cou :

— Quelle femme ? La même, l'ancienne de Breuilly. Le gros œil rond de Doguereau, glacialement, considéra Montander...

— Une minute, dit le colonel en rougissant ; quelque femme du monde ; visite importune ; je reviens.

Et il les quitta.

La femme, en le voyant, s'élança vers lui:

— Un baiser !

Le colonel l'écarta :

— Je vous avais prévenue de ne pas venir le matin.

— Tu reçois ?

Elle vit son hésitation, bondit en faisant bouffer sa jupe, lança sur le canapé sa montre, sa bourse, un trousseau de clés d'or, un chapeau ; et se mira dans une glace :

— Si je te dérange, laisse-moi. Je lirai en vous attendant. A tout à l'heure, bonbon ; retourne vers tes soldats.

Le colonel frémit :

— Qui t'a dit que j'avais des camarades ?

Elle éclata de rire :

— Mais personne I Suis-je un monstre d'intelligence pour avoir deviné que t'aimes tes amis ? (Elle l'enlaçait.) Colonel de la Garde, hs ! bibise à Lise ! Un baiser, mon immorlel, rien (ju'un ! (D'une lèvre sérieuse) : Cher perséculé, mon demi-solde, mon tout, fais tes afïîures ; tes amis t'attendent, laisse-moi. Voyez!

e suis sage. Il y a bien ici d'autres livres

que vos Traités de fortifications. Tu risl Ne ferme pas ta bouche, j'aime tes dents, mords-moi, mords, je le veux ! Mais mordsmoi donc !

Le colonel se débarrassait :

— Enfant emportée ! Il m'est impossible de... tu... (Il bafouilla.) Puisque tu sais que je suis avec des camarades...

— Tu me préfères tes souvenirs de 1806 et des pipes. (Elle sauta sur les genoux de son amant.) Que font les soldats en temps de paix ? Ils racontent des viols et crachent sur les fauteuils. Des histoires de mess, amour, j'en sais plus qu'eux, et des chiennes ! Voyons, qu'est-ce que vous disiez ?

— Nous causions de choses graves.

Mais en même temps qu'il parla, il

s'en repentit ; la phrase eût été de pierre qu'il l'aurait rcmangée. La femme tressaillit :

— Des choses graves ? un malheur ?

(Elle le palpait.) Un duel? Hein! Ça doit, être un duel ! Tu ne vas pas mourir., chéri ! qu'est-ce que je deviendrais ?

Elle enfonça dans le collet de Montander un visage qu'elle voulait cacher.

— Un duel, oui, répéta le militaire sans mentir.

— Et c'est tes témoins, sans doute, qui sont là. (Elle montra la porte et tordit ses bras avec art.) Choisis-les bien ; prends des gens raisonnables, ton monsieur Doguereau, par exemple. (Elle guigna de côté ^Montander qui ne broncha pas.) Tu les as tous réunis pour causer de ça. Un duel ! Et on peut en mourir ! Quel peigne de crin d'adorer un homme qui a de la bravoure ! (Elle mima les larmes, la tête convulsée dans son mouchoir de batiste.) Et si tu mourais... après... de voir des étrangers défaire tout ici, notre nid, tes uniformes, tes livres, tes brevets, tes papiers...

Comme il ne disait rien, elle repartit sur une autre piste, mais d'une autre allure, gaiement :

— Ah ! chat ! que tu es calme ! Et tu as bien raison. (Elle rit.) Un duel, pour toi, qu'est-ce que c'est ? une promenade !

Je t'en ai vu tuer d'autres ! Il y en a qui ont peur, qui cachent tout chez eux, qui brûlent... (I^ile souleva de sa langue une oreille de Montander.) Vous autres de l'ancienne armée, vous êtes plus tran- (|uilles, « bougrement » comme tu dis.

Déder, ces matins-là (elle lui saisit le cou),

loi

on dirait, à te voir, que tu vas prendre l'air un peu plus loin que de coutume ; pas d'autre émotion que sur cette main, pch 1 manière de fumer un petit cigare sec de plus ; et tout demeure en place chez toi, les livres (elle recommença), les uniformes, les brevets, les... les papiers...

— Effectivement, dit le coionel, un duel est trop simple pour déranger ma vie.

— Alors, murmura-t-elle câlinement, pour me rassurer, dis-moi que ce n'est pas grave.

— Ça ne l'est pas.

— Tu es comme les autres jours, pas plus inquiet ?

— Pas plus.

— Rien n'est changé ici ?

— Rien.

— Tes affaires, tes livres...

— Sont ici.

— Tes papiers ?

— En ordre.

Ce mot délia ses mains, et comme s'il eût donné quelque mystérieux signal, sourde, une rumeur emplit la maison.

La femme, hors des bras de son amant, écoutait... On eût dit une troupe de loups ; ils montaient comme le malheur, lentement, d'une montée monotone.

Le visage de la femme s'était détendu, rosé, fleuri. Comme elle baissait la tête vers la rumeur, Montander, curieux, courba son grand corps, s'aperçut qu'une pâmoison silencieuse mouillait les yeux de sa maîtresse ; alors il lui prit les poignets, la redressa lentement, la regarda...

Elle, devenue si pâle qu'un blanc diamant,* sur sa peau, eût semblé noir, roula vers le colonel ses yeux peureux, ses yeux morts et brillants, ses yeux joyeux, ses profonds yeux d'ange et de noyée (les pas montaient)... Soudain, dans ces yeux immenses, glauques de pensées lointaines, la même vision se représenta ; les images de mort cjue le soldat y avait si imprudemment oubliées vinrent y défiler encore, lentes, une à une, et tandis que les pas s'élevaient, montaient toujours, sourds, lourds, toujours plus sourds et plus lourds, voici ce qu'il y vit, comme une autre fois, là-bas, de tragiquement minuscule :

Le cortège :

des bataillons de ligne, la gendarmerie ;

un jeune homme blond, grand, qui ressemblait à Montander ;

un infirme, Doguereau, qui marchait appuyé sur un honmie court, trapu, indifférent.

D'autres hommes, au nombre de sept.

Puis une place, avec du soleil, des ormeaux ;

le peloton rouge, aux fusils clairs, sur deux rangs ;

un tambour, mais si lointain, qu'on n'entendait pas le roulement ; les baguettes tannaient du vide,

une épée levée,

les armes en joue,

un fourgon...

l'oubli.

Et dès lors, pour le colonel, les seconaes goulues se mirent à dévorer les années. Le temps se précipita.

On entendit un poing qui frappait la porte :

— Au nom de la Loi, ouvrez 1 Montander qui suivait dans les yeux

de la femme la fumée mourante de son rêve écouta...

Du salon où étaient les demi-solde, la voix de Doguereau, froide, s'élevait :

— La police, colonel, nous som.mcs dénoncés.

Montander, à cet instant, pesa sur le front de la femme :

— C'est vous.

La femme grandie ressemblait aux anges de la mort.

— Pourquoi ? fit le colonel.

— Parce que vous m'avez tué mon amant !

Cette phrase secoua l'homme et le défleurit. Montander écouta choir de son cœur, pareils à des roses gâtées, les mensonges d'amour qui l'avaient rendu heureux cinq longs mois... Résigné, il baissa la tête et alla rejoindre les autres.

— Restez, leur dit-il, je vais ouvrir. Atterré par la trahison, il se dirigea

vers la porte. Des pinces, déjà, fouillaient la serrure; mais on entendit son pas, et tout se tut. Il ouvrit, et avança contre le danger le bloc de son torse au ruban rouge :

— Que voulez-vous, messieurs ?

Les cinq de la police tressaillirent. Le commissaire montra un papier :

— Au nom de la Loi...

— De laquelle ? interrompit Monta n der. C'est bon, entrez. Entrez, insista-t-il

Hésitantes secondes. Le commiss.'.ire, enfin, fit un signe aux « mouches », entra seul. Alors le colonel ouvrit la porte d'^ salon :

— Voici huit officiers, dont trois supérieurs, huit soldats de la vieille armée dite r « Immortelle », et décorés de la main de Sa Majesté Impériale, laquelle, comme chacun sait, ne galvaudait pas ses faveurs. Otez votre chapeau, je vous prie. Vous venez pour nous arrêter...

Le commissaire, inquiet, s'inclina :

— Je sais les égards... premier à reconnaître... glorieux militaires. Messieurs, dit-il, la plus grande preuve de sagesse que vous donnerez en ce moment sera de me suivre. (Le groupe des demi-solde s'étonnait.) En refusant d'obéir aux lois, vous appelez contre vous d'irréparables violences. Cette maison est vide depuis hier, vous devinez pourquoi... Réfléchissez que troubler ainsi l'ordre public, réveiller dans les cœurs d'une population des haines et des espoirs politiques heureusement isolés peut... doit... (les visages l'interdirent) une issue fatale à votre procès. Enftn, j'ai qualité pour vous prévenir que si vous ne vous livrez pas à moi, l'armée...

Ce cher mot réveilla les hommes. Le commissaire, masse froide, en fut ému malgré lui :

— L'armée fera ou l'assaut ou le siège de votre maison. Vous voici debout. Bien, vous êtes décidés ; je devine...

Un rugissement l'interrompit !

— Un bataillon de Ligne occupe la rue, à droite et à gauche de votre maison, dit le commissaire.

Les hommes, d'un bond, s'écrasèrent contre les fenêtres.

— Enfin ! râla Montander dont le triste cœur sautela de joie, des habits rouges, des frères...

Une forêt de fusils, aux vives aiguilles, luisait en bas, dans un fond pourpre.

— Eh bien, colonel, votre décision ?

Montander haussa les é])aules :

— Nous resterons ici. Nous sommes déjà d'ailleurs, dit-il mélancoliquement. Que nous font vos lois ? Nous les avons trop méprisées pour les respecter aujourd'hui. Aveugles à la Charte d'un Louis XVIII caduc, égoïste et dévot, uniquemeni préoccupé de cuisine et de calembours, nous avons honoré, vivants, le Maître disparu ; et maintenant encore, malgré

l'ingratitude des hommes et vos menaces, nous ne connaissons que son nom, son geste et son autorité. (Les demi-solde écoutaient leur chef ; Montander, ici, les considéra un à un.) Car nous aimons l'Empereur ; nous croyons tous qu'il vit, qu'il nous regarde, qu'il nous approuve ; cette croyance est notre force ; nous sommes vaincus, non réduits.

— Et nous ne nous rendrons qu'au médecin des morts, dit Doguereau. Je crois, Montander, qu'il ne faut pas lanterner cet homme plus longtemps.

■ — Tu veux donc lui dire...

— Monsieur, dit le policier à Doguereau, je vous connais, je sais qui vous êtes ; vous avez de l'influence sur vos amis ; décidez-les...

Les demi-solde sourirent.

■ — Croyez-vous parler à un pensionnat?

gronda Doguereau. Ainsi que vous pouvez le prévoir, nous allons sauter. (Le policier blêmit.) Sauter, oui, et assez haut. Le colonel a chez lui, peut-être même dans cette chambre, deux barils de poudre.

— Mais, bredouilla le commissaire, l'indulgence du tribunal...

— Monsieur, nous ne voulons pas être sauvés. (Doguereau parla plus fort.) Nous ne voulons pas non plus de procès. Les gens que vous voyez ici ne sont pas des avocats, mais des militaires ; ils ne sauraient ou ne voudraient pas se défendre. Nous n'avons qu'une langue, inintelligible pour vous, en un seul mot :

agir. Mes camarades l'ont parlée vingt ans. Une fois saisis par vous et les mains liées, les mains, vous entendez, les mains qui font, que resterait-il d'eux ? leurs âmes... mais ça a-t-il un cours ? N'insistez plus ; le bagage est fait, la mort est sellée. (Il eut un sourire jaune.) Bonjour à la Fnmce ! Une allumette, et on saute aux cieux comme une bande de saints.

(Doguereau montrait les huit hommes.) Car ces soldats-là sont des saints, monsieur, des saints qui puent, mais des vrais saints du bon Dieu ; vous le saurez plus tard, après que vous aurez vous-même fait un tour au canton des taupes. (A ce moment, il s'avança, raide, contre l'homme, contre la police, contre les lois.) Vous connaissez maintenant nos quatre idées, toute notre i)oIilique; si vous ne voulez pas flamber vos fesses à nos pétards, vous n'avez qu'à prendre un peu d' air

(il montra" la rue), par là. « Treize « heures viennent de sonner, il est plus que temps. Voici votre canne. Allez dire à la troupe et aux habitants de s'écarter, car avant dix minutes j'incendie. Demi-tour ; la porte, serviteur.

— Touch ! grogna Fouré.

— Si t'as compris, dit Goglu, garde-le pour toi. Si t'as pas compris, porte-le à ta tante. As-tu compris ?

Le commissaire essaya cjuelques mots, s'efTaça de terreur, à reculons, poussa ia porte avec son dos, et fondit. Les cinq mouchards dégringolèrent l'escalier . comme une chute, — et le colonel marcha au balcon.

La minute cju'il y resta, immobile, dut rouler en son cœur les émotions de toute une vie. Ces quelques instants, les derniers qu'il donnait à des apparences, au jour, à l'air, au soleil continrent à la fois sa jeunesse et sa vieillesse. Il se pencha... Devant lui, la lumière, l'espace, des fuites d'ailes chantantes, des voitures lancées qui portaient des cœurs à d'autres cœurs, mille bruits ténus, mais vivants, tandis que derrière lui, à deux pas, la poudre attendait... « On peut, se dit-il, manquer sa vie comme l'heure de la diligence ; j'aurais dû trébucher de cheval à Bautzen. » Mais tout à coup une rumeur grandit dans la rue... Montander ferma la croisée, pivota. Et comme à l'inspection les têtes se raidirent, fixes.

— Camarades, dit-il, je vous remercie de vous être rendus militairement à mon appel, et d'avoir apporté ici, avec vous, ce que vous chérissez le plus : vos souvenirs de famille, vos anciens uniformes, vos papiers, vos brevets et vos croix.

Vos huit logis maintenant sont dans le mien, n'en font qu'un. Ici est la place de notre mort. Vous n'ignorez pas cjue d'après le même serment, nous avons accepté d'y mourir ensemble. Ni procès, ni fusillades ; cette chambre, camarades, est pour nous aussi grande que Waterloo.

Aucun ne souffla. Du bronze...

— Merci. Tout à l'heure, en examinant la rue du balcon, j'ai constaté cjue les maisons attenantes à la nôtre étaient désertes. Les deux bouts de la rue, du côté de la Bibliothèque et du côté du Boulevard, sont encombrés de chargements et occupés par deux compagnies de Ligne, l'arme aux pieds. Notre mort ne tuera que nous ; mais il faut partir en

soldats. (Il leva la main.) Vivement, que chacun s'habille.

Les neuf honnnes, silencieux, allèrent dans le coin de la chambre. Fouré s'agenouilla devant les paquets, lut les étiquettes : Chamlnique, 1 — CoMtillot, 2 — no 3, Chouard, voici ton ballot. — ■ Cet autre, c'est à Thierry ; je vous aiderai, mon commandant, dit-il à l'aveugle.

Ils prirent leurs paquets, les déficelèrent. Goglu, paré le premier, son bonnet à poil sur les yeux, boutonna Doguereau.

— Ça vous « rajeunit » dit-il effroyablement.

Bientôt la chambre s'emplit d'une acre odeur. L'âme des anciens habits, réveillée, pénétra ces hommes ; les loques galonnées et les chairs vieillies s'accolèrent comme autrefois ; les shakos , les- colbaks, les casques reconnurent les fronts, les baisèrent ; les épaulettes joyeuses battirent les épaules avec les frissons du passé ; seules, les croix de la gloire, les étoiles d'Austerlitz, d'Iéna, d'Essling, de la Moscowa, de Wagram, tirées du sommeil des écrins, s'étonnèrent de ne battre plus que des seins usés, des cœurs morts.

— Adieu, Goglu, dit la voix de Doguereau.

Fouré, le dur Fouré qu'on soupçonnait insensible, embrassait l'aveugle Thierry.

— Personne ne réclame ? demanda encore Montander.

Pas un geste.

— Que celui qui préfère affronter le procès, la dégradation et les balles des ultras le dise. Les « culs-blancs» attendent.

Rien.

— La poudre ?

— C'est prêt, mon colonel.

Le groupe des hommes se serra autour des barils.

Mais Fouré qui tenait la mèche s' arrêt? •

— On parle...

— C'est le tambour.

— Non, quelqu'un...

Les hommes, tressaillants, turent leur haleine ; — et un gémissement, une plainte sourde, si basse qu'on l'eût crue souillée du mystère pénétra la chambre.

La face de Montander, pâle, se froissa soudain de plis aigus.

— C'est dans la chambre à coucher...

Il les quitta. Les hommes restèrent

aux barils, et l'aveugle, fatigué s'assit sur la poudre. Montander ne reparut pas.

— Qu'est-ce qu'il fait ? murmura Chambuque.

— Il faut aller voir.

— Vas-y.

— Non, toi.

Le vieux capitaine ouvrit la porte de sa chambre, et la porte résista. II glissa

oreilles, ces petits pieds, ces petites mains, ces petits doigts, ces petits ongles se tendaient vers lui et le suppliaient... Il arrêta le pied de Montander qui repoussait toujours, comme en songe, cette loque de chair évanouie ; et pâle, lui saisit le brps :

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