LE VIKUX COMMANDANT THIERRY DORMAIT
— Oui.
l'n nommé Frein (Jules), architecte, raconta que le commandant Thierry lui avait expliqué, sur l'Esplanade, qu'il se tramait un complot, que le mouvement «tait '( favorisé par l'Espagne, qu'on reconnaîtrait Napoléon II empereur », et qu'on reprendrait la cocarde tricolore.
— Vous reconnaissez ?
On réveilla l'aveugle qui dit : oui, et se rendormit aussitôt sur le gendarme.
Le capitaine Pasquier, trésorier du département de l'Ariège, appelé comme témoin, dit que le nonuné Chouard tenta
oui tragiques se suivaient, tombaient des lèvres. Le public, ne comprenant pas, boulait de fureur contre eux :
— Ils se tuent eux-mêmes, dit une voix haute.
— Huissiers ! cria le Président.
Montander qui pendant la séance avait
eu les yeux cloués à une porte, celle du danger, qu'avaient ouverte les témoins, se i)encha enfin vers son avocat :
— Je vous en prie, monsieur, ditesmoi... veuillez...
L'avocat sourit tristement :
— Oui, je sais... mais e//e ne viendra pas.
— Que fait-elle ?
— Elle est toujours malade ; le délire...
— Que dit-elle ?
— Que vous êtes des braves, des héros, qu'elle vous aime, qu'elle aime l'Empereur, qu'elle aime tout le monde, calmezvous, et puis qu'elle se repent, qu'elle veut se tuer.
— ■ Oh ! haleta IMontander avec épouvante, il faut la surveiller. Dites-moi... vous m'entendez bien, monsieur, il faut qu'on l'entoure... c'est une enfant ; promettez-moi...
— Au lieu de vous charger vous-même, dit l'avocat, vous feriez mieux, à mon avis, d'essayer enfm de vous sauver ; la joie guérirait cette femme.
— Pas d' (( enceinte fortifiée « ! dit laconiquement Montander.
Paris, depuis trois jours, remuait de sourdes colères ; il admirait ces énergies et plaignait ces hommes qui voulaient mourir. Pendant la nuit du 25, des portraits de Montander et de Doguereau voyagèrent dans les faubourgs.
Enfm, au début de la séance du 26, le capitaine-rapporteur parla :
— Votre tribunal, dit- il, brille en ce montent d'un fatal éclat. Vous n'êtes point appelés à prononcer sur un de ces délits d' insubordination, sur un de ces actes bas et cupides qu'enfantent la déraison et le dérèglement du cœur.
L'accusation qui pèse sur la tête des accusés est bien autrement terrible. Le crime qu'on leur reproche est non seulement un crime politique, il est encore un crime envers les lois morales et immuables sur lesquelles reposent éternellement le bonheur des nations, l'existence et la gloire des armées.
Qu'il se soit rencontré chez le peuple le plus éclairé, le plus généreux et le plus loyal de la terre des hommes qui n'ont pas craint de fouler à leurs pieds les lois les f)lus respectables, et de prendre pour modèle les hordes turbulentes de l'Orient, que leurs trames criminelles aient été dirigées contre le trône légitime de saint Louis, contre le gouvernement paternel et constitutionnel des Bourbons, que les fadeurs d'cnissi noirs projets soient tous des officiers naguère l'espoir de la patrie, que tous aient reçu de l'éducation, que tous aient été choisis dans leurs régiments comme hommes d'élite, c'est ce qui répugne à la jx'nsée,
effraie l'imagination, révolte le cœur, et ne peut être attribué qu'au délire de la plus frénétique ambition.
Et, plus loin, d'une voix roulante qui volutait les phrases :
— Préparés à la révolte par le serment ils comptaient faire à leur pays le funeste présent d'une entreprise à la Quiroga:
ignorant que les parjures restent rarement impunis ici-bas, et que c'est un grand malheur qui arrive lorsque l'épée des soldats vient trancher le nœud gordien de la politique intérieure des peuples. Les insensés !' ils ne savaient donc pas que la réussite de leurs machinations devait nécessairement nous livrer aux horreurs de la guerre civile^ et à l'intervention ruineuse et toujours déshonorante des étrangers !
— Tu gazouilles comme un cul de mulet, interrompit Doguereau. Et Coblentz?
— Gendarmes I
— - On nous insulte ! dit le capitaine.
— Vous êtes si sot, dit le colonel au rapporteur, que le son de votre voix luimême est une sottise.
Il y eut un tumulte dans le Conseil et la. salle. Enfm tout se calma. Ce bruit n'avait pas réveillé les demi-solde qui, sauf Coutillot, Montander, le vieux capitaine et Goglu, dormaient paisiblement entre les gendarmes. — La péroraison, après troisheures de ronronnement, fut solennelle :
— Messieurs, je viens de m'acquitier d'une tâche bien triste et bien pénible. Mon humanité et ma fermeté ont été mises à une rude épreuve. La voix m'aurait manqué,, peut-être, pour prendre les terribles conclusions que je vous ai soumises, etc., etc.
Ma tâche est remplie ; vous vous acquitterez de la vôtre en braves et loyaux sujetsqui ne savent pas capituler avec leur conscience, en bons et fidèles serviteurs toujours empressés ci défendre l'augus'e famille de nos rois, en juges intègres, etc..
Je vais donc attendre avec confiance lerésultat de vos délibérations.
La séance du 27 fut exclusivement consacrée à entendre les défenses de Chambuque, de Fouré, de Chouard. On vil alors de près tous ces hommes et quel rayonnement jetaient leurs âmes. Parisles crut sauvés.
Eux le sentirent. Sauvés, c'était la dé-
no
tention perpétuelle, la mort vivante ; ils n'en voulurent pas. Dans cette avantdernière séance, un mystérieux signal que le colonel cueillit aux yeux de chacun lui dicta la résolution lugubre : il se leva pour parler... Mais aux premières phrases, dans l'efïroi général, le huis-clos fut immédiatement ordonné.
(Extrait du compte-rendu de la séance du 28) (communiqué aux journaux.)
« L'ex-colonel de Montander, obéissant à la voix tardive de l'honneur, s'est expliqué sur le complot dont il était le chef. Sans nommer personne, il a longuement démontré que cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs régiments d'artillerie, d'infanterie et de cavalerie, avait le nord de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la
Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux trônes s'abîmaient dans ce rapide ouragan, formidable plan conçu par de fortes têtes, etc..
M Le capitaine-rapporteur a aussitôt répliqué. Les défenseurs de chaque accusé ont répondu ensuite. «^ [|
'^- (Second extrait d'un communiqué du 28.) l^
)' Le Conseil de guerre a rendu l'arrêt dont voici les dispositions : Sont condamnés A LA PEINE DE MORT les nommés de Montander, Doguereau, Chambuque Fouré, Huguenin, Goglu ; — à la détention perpétuelle dans une enceinte fortifiée, les nommés Coutillot et Chouard. — ■ Thierry, l'aveugle, acquitté, s'est empoisonné dans le corridor avec un acide que lui avait donné ledit Coutillot. Les accusés ont répondu au verdict par des cris séditieux. Doguereau, rayé des cadres de la Légion d'Honneur, a avalé son ruban. »
(Onze heures du soir.)
XXTI
L'EXECUTIOn
Aussitôt qu'ils apprirent ces condamnations, les faubourgs se troublèrent. Par ses colporteurs, ses diligences, ses journaux, Paris encoléra la France, et pardessus la Charte fit un signe funèbre au roi, le geste avertisseur des augures cjui prédisent la fin des choses.
L'âme populaire, subitement révoltée de son goufi're à sa surface, abandonna le gros garçon, le roi de Bagatelle, le dégustateur de rossignols ( cuits dans des cailles » et tomba comme une anuinte pâmée sur le cccur des ex-militaires.
Louis XVI II refusant d'user de son droit de grâce, la France se servit du sien : mentalement, de toute la force de son amour et de sa pensée, elle s'impérialisa comme aux temps de gloire, créa martyrs ces agitateurs, et les voix violentes du début de l'année se réveillèrent :
Les étudiants de Droit et de Médecine se remirent à hurler dans les corridors des Écoles ; on entendit geindre les femmes des Halles ; les faubourgs, comme électrisés, entonnèrent les chansons d'Empire ; des colporteurs parcourant Paris vendaient des bustes, des jouets, des images, des cannes tournées, des boucles de chapeaux, des cocardes, des breloques, une infinité de bijoux à l'effigie du « grand » Bonaparte. La province faisait sur ce tunudte un bruit plus grave, solennel. Il y eut une rixe de régiments à Orléans ; les villes déjà suspectes : Belfort, SaunuH-, Tours, La Rochelle, Bayonne, Laon, Strasbourg, Nancy, Thouars, Châtillon, Toulouse, ÏNIarseille, Saint-Omer et surtout Nantes et Lyon sillonnées de conspirateurs manifestèrent dans les rues pour la cause des demi-solde. Le ministère.
aveugle, méprisa ces prières publiques ; le roi conseillé à la résistance maintint le verdict des juges et accorda seulement, comme grâce au vœu de la nation, que ces militaires, « non dégradés, mourraient dans leurs anciens uniformes ».
Eux rugirent de joie.
L'événement, dès lors, se précipita. Les troupes du cercle de Paris resserrèrent leurs anneaux d'acier, les régiments de la garnison furent en perpétuelle consigne.
La Quotidienne, à dessein, énerva le public pendant plusieurs jours d'informations fausses qui lassaient d'heure en heure, en la dépistant, l'avide curiosité de Paris. Parallèlement, le Constitutionnel, informé, contait à ses lecteurs les mots, les faits et les gestes des « héroïques soldats de la Grande Armée » durant les courtes promenades qu'ils faisaient ensemble au préau depuis leur'^condamnation ; et ce grave journal osait imprimer :
Que le colonel de JMontander, par exemple, avait dit un jour à son gardien, après une discussion qui avait pour cause la répugnante saleté de la ration :
— ■ Prenez garde! je n'ai pas les mains condamnées à mort.
— Bah ! je ne craindrais pas cinquante hommes comme vous !
— Je vous crois, mon ami, avait répondu le colonel, vous seriez en sûreté au milieu de cinquante hommes comme moi, mais un seul vous étranglerait.
Et les grognements de Doguereau que V aumônier visitait :
— • J'ai demandé pour vous, lui dit une fois le prêtre, la santé de l'âme, et aussi la santé du corps.
— C'est trop à la fois, répondit le capitaine, la seconde seulement, demandez la seconde et n'en parlons plus.
Et les bondissements furieux du grand Fouré, de Chan^buque, leurs calembours de bivacs, le langage d'Huguenin, de Goglu, de Goglu surtout dont la phrase coutumière divertit énormément les gardiens :
— ■ As-tu compris, mon ami ? Si t'as pas compris, porte-le à ta tante; si t'as compris, garde-le pour toi. As-tu compris ?
M. de Montander, ce jeune colonel si séduisant, qui semblait destiné par son éducation et sa valeur aux plus brillantes charges militaires, a dit à son avocat qui lui reprochait encore de ne point s'être défendu
au conseil une phrase dont la grandeur antique nous a frappé :
— Bavarder... pourquoi ? le cœur des fous est dans leur bouche, la bouche des soldats est dans leur cœur.
Le terrible capitaine Doguereau parla des témoins à charge racolés dans les cafés :
— Ils ont été lâches à lécher les crachoirs!
Quant aux deux autres, Chambuque et Fouré, deux machines de guerre, ils ne veulent pas lire, fument, et passent leur temps, y compris celui du sommeil, à se renvoyer des commandements de batailles dont l'éclat perce les murs :
— Feu de deux rangs !
Ils forment un imaginaire carré :
— Bataillon par colonnes ! à demi-distance de compagnie !
Et Fouré, qui fut cavalier :
— Escadron, demi à droite, au galop f Chargez ! etc.. etc.
Voilà l'existence et l'humeur de ces prisonniers ; ils n'ont point ces accès de mélancolie qu'on remarque chez les hommes dont la conscience est coupable* etc., etc., etc.
Le Constitutionnel, avec ces nouvelles, tripla son tirage; la France s'attendrissait sur ces gros enfants.
Enfin, un jour, des crosses sonnèrent aux portes des condamnés. L'aube se leva, la suprême.
Ils s'habillèrent, impassibles, le soleil d'une autre vie dans les yeux. Une voiture cellulaire entra dans la cour de la prison.
— La charrette... plaisanta Doguereau.
Le candide Goglu le brossait :
— Mon capitaine, est-ce qu'on ne nous offrira pas un dernier verre ?
— La cantine s'ouvre.
Les demi-solde traversèrent le préau, frais, rasés de la veille, soignés comme pour une parade à l'aurore, et allèrent à l'urinoir. Un gardien les admira :
— Voilà une chose que les condamnés oublient tous ; la peur les coupe.
Les six hommes entraient à la cantine.
Doguereau leva son rhum :
— A la santé de l'Empereur et dei.
braves.
Ils burent en se regardant.
A cinq heures précises, la voiture les déposa dans la caserne Babylone contre le mur du milieu de la cour, à droite.
Vn régiment de Ligne l'occupait, effectif mille hommes, crosses posées. Devant le
mur, silencieuse, à vingt pas, une compagnie.
— ■ Votre bras, dit la voix de Goglu.
Doguereau descendit avec précaution.
A peine à terre, un bruit les frappa, lointain. C'était un heu... heu... farouche, continu, immense comme le désespoir de l'océan.
— Paris... dit ISIontander.
Mais la voiture démarra, les découvrit ; et à leur vue, aussitôt, le régiment eut un choc I
Du rang des tambours, d'abord, un son profond s'éleva... Les baguettes, à plat sur les peaux, frémirent au tremblement des jambes, et les haches des sapeurs dérangées, lancèrent de froids éclairs. Mille têtes de papier pâle s'avancèrent sans soufile, entre les raides baïonnettes, pour contempler de plus près l'inattendu, le glorieux, le sombre, l'enivrant Empire dont les veillées leur avaient parlé jadis, en secret, bas, au fond des provinces et dans les bourgs reculés. Ces « betteraves » ces soldats de hameau commandés de piquet pour leur ignorance politique reconnurent sur les condamnés les habits, les ceinturons, les shakos, les colbacks, les casques, les bonnets d'ours, les Aigles majestueusement décimées que leurs mères gardaient au fond des armoires, et dans un silence épouvanté ils les flairèrent...
Ces gros hommes appelés « demi-solde », ces vivants debout devant eux qu'ils ne connaissaient pas et qu'ils allaient tuer avaient peut-être connu leur père en Espagne ou en Autriche, à Saragosse ou à Ulm, et la croix d'honneur paternelle, honorée au hameau natal, c'était un de ces ofTiciers, peut-être, qui l'avait luimême attachée... Par leurs yeux ronds glissait leur pensée à tous : « Faudra-t-il, disait chaque figure, tirer sur l'ancien chef de mon père ? » Leurs cœurs bondirent, et la sourde poussée d'une rébellion, tout à coup, les fit reculer d'un pas... Ce fut le signal. Au cri des officiers, leurs rangs se désordonnèrcnt. On vit sur ces moutons rouges des grimaces horribles. Un caporal blond comme une fille laissa couler son arme, trente tombèrent. La compagnie qui faisait face au mur grondait par-dessus les autres ; un sergent saisit au collet deux hommes, et ces soldats, révoltés de tristesse, le menacèrent I Un aveugle danger montait de ces mille petites bouches
de fusils tendues au ciel, qui pouvaient se baisser soudain... Le colonel comprit. Du fond des rangs, une voix cria :
— Bataillons, par le flanc droit I Vingt échos rugirent :
— Compagnie 1... Section.!... par le flanc droit ! par file à gauche ! droite 1... gauche !... marche 1
Et les compagnies s'enfoncèrent dans la caserne, longues et lentes, comme des vers rouges.
— Messieurs ! râla le colonel bondissant vers les condamnés, vous venez de voir... je... (les mots s'écrasaient sous ses dents rageuses) déshonoré... fuir I Au mur avec vous...
— - Ce n'est pas votre faute, mon colonel, dit Doguereau, l'expérience prouve que vos braves soldats sont faits pour tirer seulement à l'ennemi.
— Si je n'ai pas une idée avant cinq minutes, hurla le colonel en levant son sabre contre la caserne entière, je me tue avec vous ! Une balle...
— Les Suisses, dit narquoisement Montander.
Ce mot, grand de beauté affreuse, précipita le colonel vers le groupe des officiers mornes :
— Quelqu'un 1 vite ! aux Tuileries 1 un bataillon, un peloton suisse, n'importe lequel !
Un cavalier s'élança.
Les officiers, le sabre sous le bras, s'adossèrent au portique de gymnastique ; et le colonel, pour brûler son sang, se mit à galoper autour du quartier. Montander regarda les fenêtres de la caserne, elles étaient vides...
Doguereau s'assit sur l'abreuvoir pour écouter l'aumônier ; Huguenin prit le crucifix, le regarda de près avec une curiosité, enfantine, sauvage.
Fouré riait vert, frottait ses mains, marchait quatre pas, pivotait, remarchait.
Chambuque, accroupi, fumait un cigare.
Goglu mangeait.
Tout à coup, brutale, une masse éventra les portes de la caserne ; le peloton des Suisses apparut 1
Ensemble, les six condamnés se levèrent.
Et dès lors, tout se bouscula dans l'avidité intense d'en finir. Ces tics funèbres qui sont l'express appel de la tombe: les tressaillements, les élans, les pas, les
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